Zodiac, biopic américain de David Fincher, 2007. Avec Jake Gyllenhaal, Mark Ruffalo et Robert Downey Jr.
Thèmes
Vérité, Flow.
Sur une trame devenue classique, Zodiac pose un problème éthique de grand intérêt.
- Classique peut s’entendre en deux sens opposés, banal ou exemplaire. Et le participe passé « devenue » permet de trancher en faveur de la deuxième hypothèse. En effet, avant ce long métrage, le film d’investigation demeurait marginal ou suspecté d’être un crypto-documentaire [1]. Désormais, après ce film-fleuve, foisonnant et éprouvant (d’ailleurs, autant pour le réalisateur que pour les spectateurs), le monde du septième art dispose d’une référence. En effet, jamais on n’avait encore osé filmer dans le détail une enquête connue de surcroît inaboutie, donc, de prime abord, doublement sans suspense, et pourtant susciter l’attention à chaque pas.
Pour cela, et c’est l’un des intérêts majeurs de l’intrigue, il s’agit de prendre parti versus le juge (ou plutôt le procureur) qui ne l’a pas fait et, on ose l’espérer, n’a pas pu le faire. C’est ce que résume un percutant échange entre Robert et Paul : « Je te demande ce que tu crois, pas ce que tu peux prouver ». Autrement dit, toi qui travailles depuis des années sur le dossier, quelle est ta conviction intime ? Rassemble tes patientes analyses en une fulgurante synthèse ! Avec le risque minimisé par tant d’études que cette intuition ne soit que la projection de ton préjugé, donc que cette prétendue lumière ne soit que le prolongement extérieur de tes ténèbres intérieures.
Quoi qu’il en soit, le film nous montre en détail les deux pôles de cette investigation exceptionnelle par sa durée et sa complexité : objectif et subjectif.
- Le pôle objectif, à savoir l’énigme qui a su résister à l’enquête pourtant serrée de tant d’enquêteurs talentueux. Ici, j’ose l’avouer, mon cerveau – la fidélité de la mémoire, la rigueur de l’attention et la vivacité du jugement – fut peut-être trop sollicité. Et la satisfaction de résoudre les mini-énigmes trop peu satisfaite (je pense notamment aux feuilles de puzzle dont on aurait mieux savoir que la seule clé « Kill », comment elle a pu être résolue). Mais peut-être également que le défi de ramasser autant d’années d’investigation (le film couvre pas moins de 23 ans et dure pas moins de deux heures et demie) est-il si insurmontable qu’il appelle presque inéluctablement sa transformation en série – ce qui s’est en effet passé…
- De l’autre, le pôle subjectif des enquêteurs est ici, admirablement servi. D’abord, parce qu’il se démultiplie, de manière inattendue devant nos yeux et qu’il est admirablement servic par le jeu croisé de trois acteurs de talents employés au mieux de leur compétence et dont la complémentarité couvre des motivations et des parcours de vie fort variés : recherche gratuite du vrai (Robert), de la singularité (Paul) et du juste (Dave). Si chacun projette aussi sa zone d’ombre (l’obsession chez le premier, le mépris chez le deuxième, la colère chez le troisième), ils partagent en commun un acharnement jusqu’à la manie et un dévouement jusqu’à la perte de soi.
- Et ici s’invite la problématique éthique (mais aussi psychologique). Jusqu’à maintenant, je dévorais avec gourmandise ce type de films et me passionnais pour ces profils d’enquêteurs qui ressemblent tant à ces chercheurs, philosophes, théologiens ou scientifiques, qui sont a-donnés à la vérité plus encore qu’à leur propre vie. Avec toutes les multiples vertus qu’il convient de mobiliser pour incarner leur idéal.
Ici, un doute s’introduit. En effet, face à l’échec tout de même assez massif d’un quart de siècle de recherches assidues, une question doit être posée. D’ailleurs, celle-ci l’est par l’épouse de Robert, Melanie, qui est d’autant plus crédible qu’elle n’est pas virulente et vulnérable. Un mari et père a-t-il moralement le droit de tout sacrificer activement à sa quête au point de tout sacrifier passivement du reste de sa vie et surtout de sa famille ? Brièvement : Robert a-t-il épousé l’affaire Zodiac ou Melanie ? En fait, il s’agit d’un dilemme. En effet, inversement, le service du bien commun de la justice et de la vérité ne suppose-t-il pas de surmonter de manière héroïque son bien propre ?
Mais l’aporie se résout lorsqu’on prend conscience que ce bien supérieur est imposé et non pas proposé aux siens vis-à-vis de qui un mari et un père s’est engagé. Et lorsque celui qui poursuit ces objectifs s’est auto-missionné sans mandat, donc sans autorité (à laquelle obéir), et donc sans limite. Exit le débat entre Polyeucte et Camille, et les dilemmes éthiques, voire spirituels qui font toute la grandeur des héros et du théâtre cornélien.
Pourtant l’objection est relancée si on remplace le Dieu transcendant par les valeurs transcendantales (le vrai, le juste, l’unique) et l’engagement seulement conjugal par l’engagement matrimonial ? Le cas de Robert Graysmith en est l’incarnation la plus claire.
C’est ici que l’apport de critères autres, psychologiques ou philosophiques, sont les bienvenus pour éclairer le débat. Dans la variété très inattendue et souvent très éthique de ses champs d’intérêt, la psychologie s’est penchée sur le cas des grandes passions (et donc du flow [2]), osant demander si elles sont aussi humanisantes qu’elles l’autoproclament et le paraissent. Et, comme toujours, elle a formulé un précieux discernement pour permettre de différencier les passions libérantes et les passions aliénantes. Renvoyant pour le détail à un article présent sur le site [3], relevons seulement que le signal premier est la place de l’égo et donc celle qu’il laisse aux autres. Ainsi l’absoluité du grand objectif béatifiant demande à basculer de l’éthique (donc, le bien) vers la psychologie (donc, le neutre). Autrement dit, loin d’être au-dessus de tout soupçon et de toute discussion, la grande passion se doit d’être évaluée et, le cas échéant, d’évoluer vers de petites actions, plus altruistes et moins narcissiques.
Appliquée au film, la réponse paraît alors beaucoup moins assurée : avant même d’épouser Melanie, Robert apparaissait déjà comme un maniaque des rébus, un perfectionniste qui ne lâchait rien, un solitaire qui n’était solidaire que de ses centres d’intérêt impérieux sinon pathologiques, et un faux gentil qui était surtout un vrai asocial.
Il est alors bon, et ici nous basculons vers la philosophie, de se rappeler que, si élevé soit l’idéal de justice, il ne peut tout subordonner à lui, au nom de : la temporalité (contrairement à la quête de la vérité théorique qui a pour elle « l’éternité » – la résolution du théorème de Fermat a pu attendre des siècles –, celle de la justice s’arrête le plus souvent avec la mort du coupable présumé) ; la faillibilité du côté des chercheurs et la perversion du côté des méchants ; la finitude des ressources humaines qui doivent être prudentiellement réparties (pour une seule enquête qui aboutit à force de ténacité, combien de dossiers demeurent dans les placards ?) ; et, quoi qu’il en soit des résultats, la nécessité d’apprendre à vivre en pardonnant (et tel est l’un des sens de la prescription que défendait Paul Ricœur).
Ouvrons in fine à la foi : cette vulnérabilité consubstantielle à l’exercice de nos justices humaines est l’une des raisons d’être du Jugement général (ou Jugement dernier). Comme le promet la scène eschatologique de Mt 25, chacune de nos boîtes noires, celées aux jours de notre chair, sera enfin ouverte. La résolution de l’affaire Zodiac ne sera pas notre plus grande surprise.
[1] Lui-même, David Fincher avait commis des thrillers psychologiques à succès, Alien 3 (1992), Seven (1995), The Game (1997) et Fight Club (1999), que suivront, après Zodiac, d’autres blockbusters successulls comme L’étrange histoire de Benjamin Button (2008), The Social Network (2010), Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011) ou Gone Girl (2014).
Pascal Ide
[2] Cf. site pascalide.fr : « Le bonheur maximal. La théorie du flow ».
[3] Cf. site pascalide.fr : « Faut-il être passionné ? »
Très bref résumé de l’histoire
S’inspirant des livres de Robert Graysmith (Jake Gyllenhaal), à l’époque dessinateur de presse au San Francisco Chronicle, le film retrace l’enquête sur le tueur du Zodiaque, mystérieux tueur en série qui frappa dans la région de la baie de San Francisco dans les années 1960 et 1970.
Résumé détaillé de l’histoire
Le 4 juillet 1969, une personne attaque Darlene Ferrin et Mike Mageau (jeune : Lee Norris) avec une arme de poing dans une allée des amoureux à Vallejo, en Californie. Seul Mike survit. Un mois plus tard, le San Francisco Chronicle reçoit des lettres cryptées écrites par le tueur se faisant appeler « Zodiac », qui menace de tuer une douzaine de personnes si son message codé contenant son identité n’est pas publié. Le caricaturiste politique Robert Graysmith (Jake Gyllenhaal), qui devine à juste titre que son identité ne figure pas dans le message, n’est pas pris au sérieux par le journaliste policier Paul Avery (Robert Downey Jr.), ni par les éditeurs et est exclu des premiers détails sur les meurtres.
Lorsque le journal publie les lettres, un couple marié en déchiffre une. En septembre, le tueur poignarde Bryan Hartnell, étudiant en droit, et Cecelia Shepard, au lac Berryessa, dans le comté de Napa ; Cecilia décède deux jours plus tard. Au bureau, Avery se moque de Graysmith avant de discuter des lettres codées. Graysmith interprète la lettre, ce qu’Avery trouve utile, et il commence à partager des informations. L’une des idées de Graysmith à propos des lettres est que la référence de Zodiac comme « l’animal le plus dangereux de tous » est une référence au film Les Chasses du comte Zaroff (The Most Dangerous Game), qui met en scène le méchant comte Zaroff, qui chasse des proies humaines vivantes.
Deux semaines plus tard, Paul Stine, chauffeur de taxi de San Francisco, est tué par balle dans le quartier Presidio Heights de la ville. Le tueur du Zodiac envoie des morceaux de la chemise tachée de sang de Stine au Chronicle avec une lettre moqueuse. Les inspecteurs de police de San Francisco David « Dave » Toschi (Mark Ruffalo) et son adjoint, William « Bill » Armstrong (Anthony Edwards), sont chargés de l’affaire par le capitaine Marty Lee (Dermot Mulroney) et travaillent en étroite collaboration avec le sergent Jack Mulanax (Elias Koteas) de Vallejo et le capitaine Ken Narlow (Donal Logue) à Napa. Une personne prétendant être Zodiac continue d’envoyer des lettres provocatrices et parle au téléphone avec l’avocat Melvin Belli (Brian Cox) dans l’émission matinale KGO-TV animée par Jim Dunbar (Tom Verica).
En 1971, les détectives Toschi, Armstrong et Mulanax interrogent Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), un pédophile qui est suspect dans l’affaire Vallejo. Ils remarquent qu’il porte une montre-bracelet Zodiac, avec le même logo utilisé par le tueur. Toschi pense qu’il est le tueur. Cependant, un expert graphologue, Sherwood Morrill (Philip Baker Hall), insiste sur le fait qu’Allen n’a pas écrit les lettres du zodiaque, même si on dit qu’Allen est ambidextre.
Avery reçoit une lettre menaçant sa vie ; devenant paranoïaque, il se tourne vers la drogue et l’alcool. Il partage des informations avec le service de police de Riverside selon lesquelles le tueur aurait pu être actif avant les meurtres initiaux, ce qui met en colère Toschi et Armstrong. La notoriété de l’affaire pèse sur Toschi, qui ne peut pas assister à un film hollywoodien, Dirty Harry, vaguement basé sur l’affaire Zodiac.
En 1978, Avery a déménagé au Sacramento Bee. Graysmith contacte constamment Toschi au sujet des meurtres du Zodiac et finit par l’impressionner par sa connaissance de l’affaire. Bien que Toschi ne puisse pas lui donner directement accès aux preuves, il fournit à Graysmith des noms dans d’autres services de police où les meurtres de Zodiac ont eu lieu. Armstrong est transféré de la division des homicides de la police de San Francisco et Toschi est rétrogradé pour avoir prétendument falsifié une lettre du Zodiac. Graysmith poursuit sa propre enquête, décrite dans le Chronicle, et donne une interview télévisée sur le livre qu’il écrit sur l’affaire. Il commence à recevoir des appels téléphoniques de quelqu’un qui respire fort, ce qui inquiète considérablement sa compagne, Melanie (Chloë Sevigny), qui craint pour leur vie et celle de leurs deux petits enfants.
Alors que son obsession s’approfondit, Graysmith perd son emploi et Mélanie le quitte, emmenant leurs enfants. Graysmith apprend qu’Allen vivait près de Darlene Ferrin (la première femme assassinée dans l’histoire) et la connaissait probablement. De plus, son anniversaire correspond à celui que Zodiac a donné lorsqu’il a parlé à l’une des servantes de Melvin Belli. Même si des preuves circonstancielles semblent indiquer sa culpabilité, les preuves matérielles, telles que des empreintes digitales et des échantillons d’écriture manuscrite, ne l’impliquent pas.
En 1983, Graysmith suit Allen dans un magasin Vallejo Ace Hardware, où il est employé comme vendeur ; ils se regardent avant que Graysmith ne parte. Huit ans plus tard, après que le livre de Graysmith, Zodiac, est devenu un best-seller, Mike Mageau (adulte : Jimmi Simpson) identifie Allen à partir d’une photo de la police.
Un épilogue textuel indique qu’Allen est décédé d’un infarctus du myocarde très peu de temps avant que la police ne puisse l’interroger et que l’affaire reste ouverte…