Un monde plus grand
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Pays:
Français
Thème (s):
Chamanisme, Deuil, Guérison, Hypnose
Date de sortie:
30 octobre 2019
Durée:
1 heures 40 minutes
Évaluation:
**
Directeur:
Fabienne Berthaud
Acteurs:
Cécile de France, Tserendarizav Dashnyam, Arieh Worthalter, Ludivine Sagnier, Narantsetseg Dash
Age minimum:
Adolescents et adultes

Un monde plus grand, biopic français de Fabienne Berthaud, 2019. Adapté de l’autobiographie de Corine Sombrun, Mon initiation chez les chamanes, 2004. Avec Cécile de France, Tserendarizav Dashnyam, Arieh Worthalter, Ludivine Sagnier, Narantsetseg Dash.

Thèmes

Guérison, chamanisme, hypnose, deuil.

  1. Il me faut d’abord confesser avoir vu le film sur ce que l’on appelait la petite lucarne, alors que Fabienne Berthaud demande expressément qu’on le visionne sur grand écran afin de vivre l’expérience immersive que la protagoniste, Corine Sombrun (il s’agit de l’adaptation d’un récit autobiographique), mais aussi l’actrice qui l’interprète et la réalisatrice elle-mêmes ont toutes trois vécue. Ou du moins d’y participer. Or, de fait, le support médiatique joue beaucoup dans l’interaction et l’intensité du vécu. À petit écran, petit retentissement. J’en ai fait l’expérience cet été en montrant le chef d’œuvre Sydney Pollack, Out of Africa, sur un écran d’ordinateur : quel (demi-)échec !

 

  1. Cette limite étant relevée, nous ne sommes pourtant pas voués au mutisme.

Assurément, le film n’est pas un documentaire, mais une véritable histoire. À cause du jeu tout en finesse de Cécile de France qui a épousé du dedans son personnage ; à cause de cette poignante histoire de deuil qui est filmé avec empathie au plus près ; à cause du dépaysement induit par les paysages, grands plus que grandioses (j’ose le dire contre l’avis commun des critiques : une vaste surface sans relief me touche beaucoup moins que les mensah du désert de l’Utah ou que les îles monolithiques en calcaire de la baie d’Halong ; avec une exception pour la spendide chevauchée sauvage qui accueille et surprend Corinne lors de son arrivée dans la steppe).

Le long-métrage n’a pas non plus la naïveté d’idéaliser la pratique de la chamane. Corinne se montrera choquée de voir le mensonge et la manipulation des touristes à qui elle chante une recette de cuisine en guise de transe, sous prétexte d’un côté qu’elle a besoin d’argent et de l’autre qu’elle ne saurait profaner ces chants sacrés. En effet, la fin ne justifie pas les moyens, au nom du seul réalisme efficace de l’action : Maritain observait que le menteur ne profite de son mensonge que parce que la grande majorité des hommes ne ment pas, donc reconnaît à son insu la bonté de l’humanité dont la négation justifiait pourtant le machiavélisme.

 

  1. Un monde plus grand nous raconte une histoire de guérison qui s’avère, plus encore, être une histoire de mission : ce que Corinne a reçu gratuitement, elle se sent appelée à le redonner gratuitement. Avec générosité et persévérance (les milieux scientifiques ne sont pas tous près à accueillir son expérience). Mais là commence notre mise à distance. Pourquoi amputer la dernière partie du récit (le retour) à la seule guérison (d’ailleurs splendidement montrée par la photographie solaire, qui symbolise l’irradiation bénéfique) ? Pourquoi ne pas l’avoir élargie au rayonnement qui s’étend au-delà de Corinne, sauf par cette brève mention au prégénérique final, qui est devenue une paresseuse habitude ? [1]

Surtout, le parti-pris très intentionnel de ne rien expliquer pour ne donner qu’à ressentir est-il légitime ? D’ailleurs est-il tenu ?

D’abord, nous l’avons dit, pour ce qu’il en est de l’expérience, c’est raté : ces battements de tambour irréguliers et ces transes qui ressemblent trop à une crise d’épilepsie ont plus servi, pour moi, de repoussoirs que d’attracteurs (même étranges !). De plus, Corinne ne ressent nul effet curatif après la première séance de cure chamanique. En tout cas elle n’en manifeste rien. Pourquoi ? Il aurait été précieux de montrer que quelque chose commençait à se dénouer, comme c’est le cas en hypnothérapie.

Ensuite, même si certains spectateurs sont sensibles à l’expérience vécue (c’est mon cas !), ils aiment aussi qu’au fait soit joint la cause (c’est également mon cas !). D’ailleurs, la saisie de la cause est parfois une illumination, c’est-à-dire une expérience de lumière (c’est encore mon cas !), qui doit être rangée parmi les expériences à part entière. N’est-ce pas ce dont parlait Socrate en invoquant son daimon ? S’il faut conjurer l’intellectualisme qui réduit le réel au notionnel (Newman), il convient de craindre tout autant l’irrationnalisme (l’anti-intellectualisme) qui soupçonne la mentalisation de travestir-trahir la richesse de l’expérience. Père, garde-toi à droite du tout-raison et garde-toi à gauche du tout expérience !

Enfin, il est ingénu de croire que le film ne véhicule que du pur expérientiel et du pur sensoriel ! Tout à l’opposé, il est saturé d’une vision du monde, celle du chamanisme mongol. Corinne cède aux discours de la chamane et à ses pratiques, avec un étonnant manque de recul, voire une concession superstitieuse. Et cela, dès la première étape de son voyage, quand elle fait trois fois le tour du monticule, jetant des cailloux au nom du principe reçu de manière acritique selon lequel « il y a plus d’esprits en haut de la montagne »…

 

  1. Cette critique s’avère d’autant plus nécessaire que, face à ce discours et ces rituels très sctructurés, le seul vis-à-vis occidental qui est proposé est l’approche du neuroscientifique Steven Laureys dont les différents ouvrages montrent que son approche est seulement scientifique, donc areligieuse et aphilosophique.

Précisons enfin que notre évaluation ne porte pas sur le fait de la guérison, mais sur son interprétation à partir d’une prétendue communication avec des esprits animaux (« Hier, l’esprit du loup est venu en toi. Il t’a donné ses pouvoir. Tu dois apprendre à t’en servir »), avec un autre monde et, a fortiori, avec les morts – pratique spirite que les Saintes Écritures condamnent formellement, car elle s’arroge un pouvoir divin.

Sans entrer dans le détail, disons que les process psychiques et cérébraux mis en jeu notamment par les battements de tambour, s’expliquent en grande partie par ce que Milton Erickson a génialement développé dans l’hypnothérapie qui porte son nom – et qui est parfaitement catho-compatible [2].

Pascal Ide

[1] Symétriquement, je regretterai aussi qu’on ne voit pas Corinne employer (ou non) telle ou telle démarche psychologique pour opérer son deuil et sortir de sa dépression réactionnelle.

[2] Pour le détail, je me permets de renvoyer à Pascal Ide, Des ressources pour guérir. Comprendre et évaluer quelques nouvelles thérapies : hypnose éricksonienne, EMDR, Cohérence cardiaque, EFT, Tipi, CNV, Kaizen, Paris, DDB, 2012, chap. 1.

Corine (Cécile de France) est toujours profondément affectée par la mort de Paul, son grand amour. Pour se changer les idées, elle décide de quitter la France, notamment sa sœur Louise (Ludivine Sagnier), pour faire un reportage en Mongolie chez des éleveurs de rennes pour enregistrer des chants traditionnels. Elle est accueillie par une interprète, Narantsetseg Dash (qui joue son propre rôle) et découvre la steppe mongole, une zone recluse du monde, sans eau ni électricité ni réseau internet.

Elle rencontre la chamane Oyun (Tserendarizav Dashnyam) et, au décours d’une cérémonie, alors qu’elle entend le tambour, elle entre en transe. Oyun lui annonce qu’elle a reçu un don rare, celui d’être chamane, elle aussi, et qu’elle doit demeurer en Mongolie, afin d’être formée aux traditions chamaniques avant de revenir. Corine refuse et revient en France. Mais peu à peu l’évidence s’impose : dès qu’elle entend le battement du tambour qu’elle a enregistré, elle vit une transe. Elle ne peut plus refuser ce qui s’impose désormais à elle. Elle consent donc à repartir pour commencer son initiation… et découvrir un monde plus grand.

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