L’Abandon
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Pays:
Français
Thème (s):
Laïcité, Réseaux
Date de sortie:
13 mai 2026
Durée:
1 heures 40 minutes
Évaluation:
***
Directeur:
Vincent Gareng
Acteurs:
Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot
Age minimum:
Adolescents et adultes
Box Office:
https://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=1000041395.html

L’abandon, biopic dramatique français de Vincent Garenq, 2026. Inspiré du livre de Stéphane Simon, Les Derniers Jours de Samuel Paty, 2023. Avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot.

Thèmes

Violence, laïcité, réseaux.

Quand un biopic se présente comme un quasi-documentaire sur une actualité récente, connue et dramatique, l’une des voies d’entrée me semble être le ressenti du spectateur. La tonalité affective (Stimmung) apparemment si subjective permet alors de se distancier de l’objectif (photo) apparemment si objectif.

 

  1. Dès la première image qui, malheureusement sans surprise, filme proleptiquement la fin d’une sauvagerie inouïe, l’angoisse s’installe durablement, minée par le désespoir face à l’inéluctable. Et les deux sentiments ne cesseront de me hanter, jusqu’à la fin – presque la fin, heureusement – qui détaille l’évolution irréversible.

 

  1. Aussitôt après, nous découvrons l’événement inaugural, raconté, comme il se doit, par le menu, grâce à des acteurs qui en rendent bien la complexité et la charnalité : le cours d’enseignement moral et civique (EMC) sur la liberté d’expression où sont montrées les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Cette scène et les événements qui suivent ne manquent pas de déclencher la colère, et une colère aux causes plurielles. La raison la plus patente en est bien entendu l’injustice patente que subit Samuel Paty, de par l’interprétation partielle, donc partiale et bientôt erronée, qu’en donnent les élèves et leurs parents, ses collègues et une partie de la direction. Cette injustice se démultiplie selon les mécanismes mis en jeu que le narrateur détaille avec pédagogie et limpidité : les simplifications unilatérales ; les diffamations destructrices ; les condamnations sans écoute de l’accusé ; les lenteurs et les lourdeurs inefficaces des procédures administratives ; le ressentiment des populations issues de l’immigration qui s’aveuglent en s’enfermant dans leur attitude victimaire et culpabilisante ; etc.

 

  1. En voyant se déployer avec clarté mais sans simplisme ces différents mécanismes, je me laisse un moment tenté par l’espoir que la vérité éclate et que la paix revienne. Les dynamismes de vie contrariant les mécanismes de mort se donnent, eux aussi, aisément et heureusement à voir : l’entrée dans la nuance ; l’écoute confiante de l’autre ; le dialogue qui place l’échange des personnes avant l’affrontement des opinions ; voire, le pardon (de ce point de vue, à force de ne pas vouloir se déjuger, Samnuel Paty reconnaît-il assez clairement son erreur qui, pour le film, semble se réduire à une imprudence ?).

Mais la flamme vacillante de l’espoir est vite soufflée quand les processus s’emballent, notamment par la médiation tellement délétère des réseaux au double sens du terme, technique, et surtout sociologique, c’est-à-dire ghettoïsant. Frappante est de ce point de vue l’opposition entre la communauté islamiste à forte conviction et surtout à forte réaction qui se coagule et brûle, versus  la communauté éducative aux convictions lâches et aux personnalités encore plus lâches, qui, hors la belle solidarité de la principale, Victoire Lanion (Emmanuelle Bercot), se désagrège et abrège.

 

  1. Ces sentiments fortement négatifs, et toujours plus fortement oppressants, s’apaisent au terme qui s’est heureusement refusé à s’arrêter au jour du drame, et ébauche l’enquête, nomme les responsabilités, punit les coupables, souligne les défaillances systémiques et les complicités individuelles, passives et actives. Même si l’on demeure surpris, plus, indigné que Bachira, l’élément déclencheur qui n’a cessé de s’enfermer dans le mensonge, l’orgueil et la révolte, soit condamnée à une peine plus légère (dix-huit mois avec sursis) que les jeunes qui, attirés ponctuellement par le jeu et l’appât du gain, ont désigné la victime à l’assassin (vingt-quatre mois), l’indignation s’amenuise face à la juste condamnation des deux personnes qui ont principalement favorisé le meurtre : Kader Saidi (Nedjim Bouizzoul), le père de Bachira (dix ans de prison), et Tahar Amara (Azize Kabouche), son mentor djihadiste (quinze ans).

 

  1. Toutefois, en sortant, mon cœur n’était pas redevenu totalement serein. La crainte qui secrètement m’habitait en allant voir le film a resurgi. En effet, une question de fond n’est ni abordée ni discutée, car elle se dissout dans une doxa, postulée, jamais challengée : le droit à la liberté de conscience notamment religieuse est-il illimité ? Autrement dit, peut-il aller jusqu’au droit à se moquer et blesser toute une communauté religieuse en blasphémant ?

Ce n’est assurément pas le lieu d’entrer dans le détail d’une réponse qui demande nuance et débat. Observons seulement la contradiction performative de ceux qui, comme les journalistes de Charlie Hebdo, défendent l’absoluité de ce droit. Eux-mêmes déplacent la limite en condamnant celui qui atteinte à la liberté de la presse. Celui qui se gausse de la religion serait le premier choqué que l’on se moque de la ritualisation très religieuse de sa tristesse, enrôlant des slogans (peut-être inconsciemment) empruntés à l’Évangile (comment ne pas lire derrière : « Je suis Charlie », « Je suis Samuel », les paroles mêmes du Christ qui seul a le droit de s’identifier à tout homme : « Je suis Jésus que tu persécutes » ? Que dire de la toute première scène qui fait parler Samuel Paty comme s’il était vivant, alors qu’il n’y a rien de plus commun à toutes les religions que la conviction d’une vie après la mort ?).

 

Malgré cette grave lacune, qui est aussi une tache aveugle, et ce plaidoyer idéologique en faveur d’une laïcité étrangement idolâtrée, le film touche juste et contient nombre de leçons de vie, de vérité et d’humanité qui invitent à le diffuser largement – notamment auprès des publics les plus jeunes, les plus influençables et les plus solubles dans les idéologies fermées (épithètes que je préfère à l’adjectif discriminatoire « identitaires »).

Pascal Ide

Ce film est consacré aux onze derniers jours de Samuel Paty (Antoine Reinartz), professeur d’histoire-géographie, assassiné par arme blanche et décapité en rentrant chez lui, à la sortie du collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 16 octobre 2020, par un djihadiste tchétchène, après avoir été diffamé sur les réseaux sociaux par le père d’une élève, Bachira Saidi (Emma Boumali), pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours d’enseignement moral et civique (EMC) sur la liberté d’expression.

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