Compostelle
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Pays:
Français
Thème (s):
Guérison, Rédemption, Relation mère-fils, Salut, Trois ordres
Date de sortie:
1er avril 2026
Durée:
1 heures 53 minutes
Évaluation:
****
Directeur:
Yann Samuell
Acteurs:
Alexandra Lamy, Julien Le Berre, Mélanie Doutey Pr
Age minimum:
Adolescents et adultes

Compostelle, drame français écrit et réalisé par Yann Samuell, 2026. Avec Alexandra Lamy et Julien Le Berre. Inspirée de Bernard Ollivier, Marche et invente ta vie. Adolescents en difficulté, ils se reconstruisent par une marche au long cours, 2015.

Thèmes

Trois ordres, guérison, relation mère-fils, vertus, rédemption.

Certes, le long-métrage n’a pas résisté à la tentation de la trop habituelle et totalement inutile prolepse (quel spectateur a-t-il réellement cru un instant qu’Adam était mort ?). Du moins la caméra nous plonge-t-elle d’emblée dans le somptueux « chemin des étoiles » (tel est le sens étymologique du terme, ainsi que nous l’apprenons de Fred). Surtout, ce beau scénario de reconstruction-guérison s’avère être aussi une histoire d’éducation et même de rédemption.

1) Un chemin de guérison

Les blessures reçues sont autant sociologiques que psychologiques. Ou plutôt, Adam n’est un « cas soc » que parce qu’il est un « cas psy », c’est-à-dire un psychisme disgracié par la vie. Toutefois Compostelle a eu la légèreté de ne pas nous offrir un descriptif pesant et violent du quotidien d’Adam et, pire encore, de son passé.

Il serait pédagogique de reprendre chaque étape de ce chemin curatif. Nous nous limiterons à quelques-uns des multiples pas, des multiples mécanismes et des multiples médiations par lesquels Adam s’arrache au faux self d’ado révolté mis en place par la blessure.

 

  1. Comment ne pas être choqué, lors de la première étape, par cet agriculteur qui fait boire Adam, propose de la « beuh » et semble en partager le passé violent – aussi violent que son Patou (surnom qui évoque faussement le débonnaire pataud, alors qu’il renvoie à « ne mange pas tout »…) ? D’autant que le jeune délinquant était parvenu jusque-là sans transgresser la règle de ne pas quitter le chemin, au double sens du terme.

Mais « Dieu écrit droit avec des lignes courbes », comme dit le proverbe portugais que cite Péguy en exergue à son Soulier de satin. En effet, la première marche était trop haute et l’accompagnatrice (apparemment) trop parfaite pour ce jeune qui trouvait le chemin trop dur et se trouvait lui-même trop « cassé – cas soç ». Ainsi, sans le savoir, l’agriculteur a-t-il raboté le premier degré de l’échelle.

 

  1. La deuxième aide viendra de la jeune fille handicapée au nom prédestiné, Estella (« étoile », comme la bonne étoile). Avant même de donner de l’attention et, bientôt, de l’amitié, elle offrira du courage à celui qui a perdu le sens de l’effort et de la persévérance. Certes, la rencontre se terminera mal, puisqu’Adam la rejettera. Mais, là encore, avec le recul, critique rimera avec bénéfique. En effet, en la repoussera avec violence, il enverra cette injonction paradoxale qu’a si bien analysée le thérapeute systémicien Mony Elkaïm : « Si tu m’aimes, ne m’aime pas » ; ou, ce qui revient au même : « Si tu ne m’aimes pas, aime-moi » [1]. Son geste lui révèle toute son ambivalence. D’un côté, Adam a trop vécu l’infidélité de l’autre pour croire que quelqu’un puisse s’attacher à lui durablement. Voilà pourquoi il préfère jeter qu’être encore une fois rejeté. De l’autre, il n’aspire qu’à s’ouvrir, mais sans plus souffrir.

 

  1. Après ce double demi-échec, intervient une médiation médicinale originale : le journal. Exigé avec l’engagement à marcher sur le Camino, il ne saurait être négligé. Certes, au début, il n’est que le dépositaire des souffrances et des impuissances d’Adam. Mais il constitue déjà une première mise à distance avec celles-ci et, jusque dans sa forme poétique, un premier travail créatif autant que curatif. Il se prépare là, sous une forme qui épouse spontanément le rap, une libération de l’inventivité d’Adam. Nous y reviendrons avec le superbe Ave Maria que reprend le générique final.

 

  1. Surtout, une autre relation ne cesse de travailler Adam : celle qu’il entretient avec sa mère. Elle régalerait un psychanalyste lacanien. Celui qui porte le nom du seul homme sans mère (Stephen Jay Gould a écrit un article intitulé : « Adam avait-il un nombril ? ») est en incessante recherche de sa mère. Psychologiquement omniprésente, elle est physiquement injoignable, donc absente. Se dessine alors une logique qui retourne les entrailles : cet enfant perdu multiplie les actes délinquants pour multiplier les comparutions devant la juge (tiens ! une autre figure parentale, car, même si elle est femme, elle énonce la loi et donc joue le rôle symbolique du père-repère)… pour multiplier les occasions de voir sa mère. Adam a même calculé la fréquence : 12 comparutions en un peu plus de cinq ans, soit une tous les 2,7 mois. Est-ce un hasard si chacun des éclats de voix avec Fred qui vont jusqu’à faire éclater la relation suivront ces appels interdits et transgressifs à celle qui ne répond pas ?

Voilà pourquoi Fred ne manquera pas de faire l’objet d’un transfert massif – d’autant que, dans cette relation si investie affectivement, le film évite soigneusement toute attraction sexuelle, d’un côté comme de l’autre. Et, comme tout adolescent particulièrement remuant, Adam ne cessera de tester le lien de toutes manières pour en éprouver la solidité.

Le travail de la relation à la mère se poursuit symboliquement sur un autre plan, spirituel, mais dont le retentissement est toujours psychologique : la relation avec Marie, mère de Jésus. Présente dès le début du chemin, avec cette beauté inaltérable qui est promesse d’un amour lui aussi inoxydable (inoccidable ?), elle accompagne par touches légères toutes les étapes de ce chemin autant physique qu’intérieur. Et Adam lui accorde une telle valeur que, saisi par la joie de cette mère qui toujours porte son enfant avec tendresse, il décide de dérober la statue et l’emporter avec lui. Bien entendu, il sait qu’il vole, mais il sait aussi que son acte signifie bien autre chose. Malheureusement, Fred n’y verra qu’une transgression de plus et Adam le lui renverra, amèrement et brutalement. Frère Lorenzo, lui, comprendra, et le sens symbolique du geste d’Adam et l’aveuglement de Fred. Il interpellera cette dernière, avec une telle vivacité et vérité qu’il déclenchera son chemin de transformation : quelques temps plus tard, en effet, elle parlera enfin à l’adolescent du grand échec de sa vie : la relation maternelle. Nous reviendrons aussi plus loin sur ce que l’on pourrait appeler la cinquième médiation de guérison.

Continuons à dérouler la chaîne métaphorico-métonymique des signifiants (sic). La relation brisée à la mère charnelle ne peut être réparée sans que soit reconnue la navrure. La statue fera chuter Adam. Le faux pas sur le chemin physique traduit/trahit le faux pas sur le chemin psycho-éthique. Et la statue jusqu’ici intacte se brise en mille morceaux. Irréparable. Comme ce cœur si violenté à qui a tant manqué l’amour fiable et fidèle d’une mère paraît définitivement et irréversiblement blessé.

Vraiment irréparable ? Adam a rencontré des amours fidèles : Estelle qui, avec l’érôs (amour-désir), lui offre d’abord un témoignage de philia (amitié) ; Marie qui, avec l’agapè (charité désintéressée), lui donne la storgè (ce quatrième nom grec de l’amour qui désigne les relations parents-enfants). Et celle à qui Adam dédie sa chanson rap est d’abord la mère, source à laquelle tout cœur désire s’abreuver. Marie (« Voici ta mère ») n’est-elle pas la « femme » universelle, qui crie dans les douleurs d’un enfantement dont le terme coïncidera avec le retour glorieux de son Fils, car elle accouchera alors de tout son Corps (cf. Ap 12,1 s) ?

Voilà aussi pourquoi, arrivé au terme du chemin, Adam teste Fred une dernière fois : et ta promesse qui, justement, portait sur la présence de cette mère si absente ? L’accompagnatrice, qui n’a plus besoin de prouver sa fiabilité, lui montre qu’elle n’a pas oublié. Elle s’est chargée (au double sens du terme) de ce symbole hautement significatif : la tête réparée de Marie qui, plus encore, est rattachée à son fils.

Mais alors, pourquoi la caméra insiste-t-elle pour nous montrer que, loin de prendre la statue chérie, Adam l’abandonne dans les rues de Compostelle ? Peut-être pour nous dire la violence de l’arrachement policier. Mais d’abord pour nous révéler que le travail d’intériorisation a porté son fruit : Adam a quitté la fusion-fission mortifère avec la figure maternelle, ce qui ne signifie pas qu’il a coupé avec sa mère. Pour le comprendre, il convient de se distancier avec la grammaire trop pessimiste et trop dialectique du lacanisme. Celui-ci insiste sur le passage du même à l’autre avec raison. Toutefois, il oublie une étape intermédiaire : la médiation de l’intériorisation-appropriation. En effet, l’union avec la mère n’a rien d’un archaïsme lorsque cet archè mérite son nom (« principe » ou « origine »), c’est-à-dire lorsque la source extérieure devient ressource intérieure, préparant un télos (« but » et « fin ») qui ouvre à un avenir qui n’est plus un sou-venir.

L’objection rebondit : pourquoi cette image finale du coup de téléphone quotidien entre Fred et Adam ? Ce compromis ne ressemble-t-il pas à une compromission attestant que l’adolescent n’a pas encore coupé le cordon ? D’ailleurs, ne dit-on pas que l’on passe « un coup de fil » ? Et c’est encore là que nous nous distancions d’une interprétation psychanalytique. En effet, nous ne cessons d’être des enfants, non pas au sens psychologique du terme qui est indifférencié, mais au sens métaphysique où l’enfant est la partie (et le pâtir) de nous-même qui ne cesse de dépendre et auquel l’adulte indépendant vient puiser pour entrer dans la seule finalité humanisante, l’interdépendance, dont nous espérons ici qu’elle se construit avec Marie. En ce sens, la famille est un début qui est aussi une origine, c’est-à-dire nous accompagne toute la vie : « Ça fait trois mois qu’on se kiffe et qu’on se déteste. C’est ça une famille », crie-pleure Adam, poignant, lorsqu’il va être de nouveau arraché à Fred.

2) Un chemin d’éducation

Nous avant déjà enjambé à plusieurs reprises cette lisière qui n’est pas barrière entre premier et deuxième ordre pascalien, c’est-à-dire, ici entre reconstruction (voire guérison) psychique et éducation éthique. Le premier Adam (!) relève de l’involontaire (la guérison travaille en moi sans moi, même si elle demande toujours une participation minimale du moi : le consentement à guérir et donc à lâcher ses scénarios nauséabonds et compulsifs de mort de soi-même et d’autrui) et le second du volontaire (la mise en œuvre des vertus, au départ toujours coûteuse et souvent douloureuse, mais à l’arrivée, toujours joyeuse). Là encore, multiples sont les étapes et les vertus qu’il vaudrait la peine d’énumérer en détail. Sélectionnons quelques grands moments.

 

  1. La rencontre avec Estelle est d’abord une célébration du courage, et du courage sous sa forme la plus accomplie : la persévérance. En effet, forte de son expérience d’un premier Camino où elle avait baissé… les bras et s’était arrêtée, la jeune fille part de plus loin, ira jusqu’au bout et le fera d’une seule traite.

Elle est aussi une démonstration de prudence. Cette dernière est la vertu de l’action (recta ratio agibilium, littéralement : « la droite raison dans l’agir »), donc du sens qui l’oriente (cause finale) et de l’énergie qui la dynamise (cause efficiente), ici incarnés dans la figure réalisée, donc attirante de Maria (cause exemplaire). Or, c’est la question d’Estelle au sujet du but qui va mobiliser l’Adam immobilisé par la fatigue, la souffrance (les ampoules qui sont devenues des phares) et surtout la posture victimaire que lui a renvoyée Fred sans ménagement, mais non sans vérité. Aussi Marie mérite-t-elle pleinement son nom d’Estelle, « Étoile », quand elle réveille en Adam le désir d’aller plus loin, d’aller jusqu’au bout, d’aller jusqu’à son but.

Nulle violence dans « l’appel du héros » (qui est aussi, dans un sens complémentaire, l’appel de l’héroïne), car il suscite la force dans le cœur de l’appelé. Le héros est un héraut et son extériorité toute intériorisée éveille la source qui ne demandait qu’à jaillir. Sans avoir à subir l’humiliation de reconnaître que Fred avait raison. Voilà pourquoi, en rien jalouse, l’accompagnatrice ne fera aucune résistance à ce qu’Estelle les accompagne un bout de chemin.

 

  1. Une autre étape convoque aussi cette providentielle jeune fille qui est un cadeau du Chemin – à condition qu’on y voit une résonance d’un chemin céleste. Mais nous anticipons – : le pardon d’Adam à Estelle. Le film continue à montrer sans démontrer, avec autant de finesse que de délicatesse. Nous pourrions regretter que les lèvres d’Adam ne s’ouvrent pour quérir ce pardon auprès d’Estelle qu’il a si injustement rejetée. Mais le langage gestuel parle parfois plus et mieux que tout langage verbal. Quand il aperçoit avec surprise celle qu’il a blessé avec violence, le jeune homme se redresse, sourit… et se met en mouvement. Et comme l’avance d’un autre fils, le prodigue, dans ce retour est contenu (au double sens du verbe : possédé et retenu avec pudeur) toute une demande de réconciliation. Estelle ne s’y trompe pas, qui elle-même se met en mouvement vers lui. Et quand elle tend la main vers le repenti, son geste dit d’abord non pas l’attirance des corps désirants (l’érôs), mais l’amour autrement plus profond des âmes apaisées (une philia qui ébauche l’agapè). De fait, nulle embrassade, a fortiori, nul baiser – qui eussent été décalés, plus, inconvenants – ne suivront. Avec un regard ému et attendri, contemplant de loin mais gardant tout dans son cœur, Fred souriante, vigilante et aimante, scelle cet acte de pardon demandé et offert qu’est la si désirable réconciliation.

 

  1. À la différence des autres vertus morales qui sont en grande majorité individuelles, la justice est en grande partie une vertu sociale. En effet, Adam a volé. Il doit donc réparer. Certes, l’objet du larcin est minime (un couteau), mais la circonstance (le contexte), lui, ne l’est pas (le contrat de confiance qui fait toute la valeur du chemin). Aussi, lourd de sens sera le geste par lequel Adam lèvera la dette en renonçant à l’objet du délit : il le déposera au pied de la croix du nouvel Adam (les trois ordres sont trop intimement entrelacés pour que nous retardions artificiellement l’irruption de cette symbolique christique).

 

  1. Comment, enfin, ne pas nommer les actes éthiques par lesquels l’accompagnatrice sort elle-même des blessures qui ne sont pas que subies (et constituent, par ricochet pour Adam, comme un cinquième médiation de guérison) ?

En effet, en haut de ce chemin de croix qui est aussi le sien, Fred dépose l’alliance à laquelle elle n’avait pas encore renoncé. On pourra regretter cette rupture consommée et donc le lien conjugal irréversiblement perdu. Mais il y va d’un acte libérateur et nécessaire : consentir à la réalité, en l’occurrence, au divorce et au remariage de son mari avec sa nouvelle femme. En multipliant elle aussi les appels et les messages sans réponse, et en pistant jalousement son époux, Fred refusait l’évidence de l’échec et contredisait dans sa vie (in actu exercito) ce qu’elle demandait (in actu signato) à Adam de vivre.

Il serait passionnant de décrire en détail l’attitude autant thérapeutique qu’éthique adoptée par celle qui connaît si bien le monde des adolescents en difficulté. Relevons seulement un fait, décisif dans la dynamique quaternaire (ellipsoïdale et dialogale) du don : la personne blessée, qui se sent infériorisée par les traumatismes qu’elle a subis et qu’elle entretient involontairement, ne peut paradoxalement pas recevoir la guérison, si nécessaire et bienfaisante soit-elle. Pourquoi ? Parce que, pense-t-elle, elle ne mérite pas la douceur de l’effet et la bonté de la cause. Mais aussi parce que ce serait une nouvelle fois se sentir redevable et donc redoubler la dette aliénante. Or, si celui qui a besoin ne reçoit pas, il demeurera éternellement en manque et en récrimination. Sommes-nous au rouet ? Non ! Il demeure une ressource : que le primo-donateur s’abaisse et montre à son tour que non seulement il peut recevoir, mais qu’il le veut jusqu’à en avoir besoin. Et tel est le fondement, en dernière instance métaphysique, de ce que la psychologie a repéré ce qui, avec l’amour inconditionnel durable, l’attitude la plus thérapeutique : la position basse [2].

Il nous fallait ce détour par la dynamique du don pour comprendre la scène capitale du couteau qui ne tue pas, mais tranche. Ici, enfin, Fred renonce à l’aplomb du surplomb qui plombe la relation. En avouant en vérité la raison de son propre itinéraire de rétablissement-renversement, elle montre à Adam que l’accompagnant se déplace autant que l’accompagné. Vérité de la logique systémique qui, loin transformer la réciprocité en mutualisme utilitariste, hisse, hausse et exauce le vœu d’achever la mutualité en communion.

3) Un chemin de conversion ?

Il est temps d’introduire la troisième ordre, celui de la charité.

 

  1. Pourtant, c’était mal parti ! D’abord, avec le prêtre qui, dans la cathédrale du Puy-en-Velay, envoie les pèlerins. Mal jouée, avec un texte spirituellement insignifiant, la scène est la caricature de ce qu’un scénario bien intentionné, mais mal informé peut inventer de pire dans le registre religieux. Et cela se poursuit avec la rencontre de la pèlerine BC-BG prosélyte un rien allumée qui, en poussant Fred à ouvrir sa main pour prier, lui force la main. Là encore, quel contre-témoignage et quel contre-exemple qui, s’ils existent, sont heureusement devenus une rareté !

Mais, même là, le scénario plein de bienveillance et d’espérance n’éteint pas la mèche qui fume (cf. Mt 12,20), puisque la parole de la prosélyte souligne à juste titre que la prière fut exaucée et enclenchera la relation si riche et si féconde d’Adam avec Marie.

 

  1. Certes aussi, nous regretterons ces affirmations si courtes et si tranchées de Fred qui ne se dit même pas agnostique, mais athée, et se prolongeront par d’autres paroles caustiques contre la religion. Mais, là encore, ces mots malheureux seront corrigés par cette quasi-confession de foi quand, lors de son arrivée à Compostelle, elle découvrira, pudiquement, la célèbre et monumentale façade de la cathédrale Saint-Jacques : « Ça me donne envie d’être croyante ». Sans rien dire du passage par cette superbe chapelle où Fred adresse une prière alors que des bougies très improbables brillent silencieusement derrière elle.

 

  1. Mais c’est bien entendu la rencontre avec les moines espagnols qui est la plus belle trouvaille du film. Elle commence par une entrée ténébreuse, se poursuit par une vision mystérieuse, s’approfondit dans une liturgie harmonieuse (qui n’est pas plus identifiable que la communauté et le monastère !) et s’achève par une tablée silencieuse. Mais les convives ignorant autant les règles que les moines semblent heureux de les transgresser, le repas se métamorphose dans la plus joyeuse des commensalités. Non sans la souplesse de ces religieux (en particulier l’âme désertée de tout ego de frère Lorenzo) où, manifestement, le scénariste condense sa vision du religieux. Grâce à l’écoute pleine de compassion de ces pèlerins pas comme les autres, grâce à une entente plus profonde des non-dits et des souffrances, grâce enfin à une audition encore plus abyssale des improvisations chères à l’Esprit-Saint, Adam peut alors laisse jaillir du plus intime de son cœur aimant-aimé et du plus profond de son esprit artiste, une superbe prière rimée, riche d’inventivité où naît le poète et renaît l’homme (« J’ai enfin confiance en moi ») – sur fond d’un accompagnement secret, discret, concret.

Cette chanson n’a surgi du cœur d’Adam que parce qu’elle y sommeillait, déposée jour après jour dans son carnet de bord. Elle a cheminé dans son esprit alors qu’il cheminait dans son corps, que ses pieds arpentaient les mille routes de Compostelle et que ses yeux s’émerveillaient de cette campagne en fête et de ces montagnes hautes sans jamais être altières. Elle se présente comme une prière totale : autant louange que demande et pardon implicite, autant tournée vers celle qu’il aime depuis peu qu’adressée à Celui qui l’aime depuis toujours, autant personnelle en ses paroles que collective en sa musique et son accompagnement, autant présente que riche d’un passé musical qui permet à un public, plus habitué à la musique classique qu’au rap, de communier à cette créative jubilation.

Qu’il est heureux, nous le disions, que le générique final le laisse retentir dans une version peut-être plus achevée et plonge le public de la salle obscure dans une méditation orante qui nous connecte avec Adam.

 

Comment ce chemin des étoiles où ont excellé nos stars et qui a étoilé nos yeux de larmes de bonheur ne multiplierait-il pas les étoiles d’appréciation ?

J’ajouterai que rédiger une critique de film, c’est se le raconter au moins sept fois (!) : quand je le vois, puisque je prends des notes sur mon petit carnet ; en sortant, en en parlant avec moi-même ou avec les amis qui m’ont accompagné ; en y repensant après (je suis un tempérament secondaire) ; en lisant le résumé sur la notice Wikipédia ; en l’écrivant à la main, au rythme des souvenirs et des interprétations ; en le tapant sur l’ordinateur ; en relisant pour corriger. Et il faudrait ajouter la lecture du webmaster… Formulons-le à partir des trois moments de la dynamique dative : en intensifiant la joie de la réception, cette deutérose appropriante aboutit à une transmission, c’est-à-dire une donation, à vous ami lecteur.

Pascal Ide

[1] Cf. Pascal Ide, « De la thérapie systémique à l’Incarnation rédemptrice. L’approche novatrice de Mony Elkaïm », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 66 (2021) n° 1, Bruxelles, De Boeck Supérieur, p. 221-257.

[2] C’est-à-dire la position vulnérable. Pour le détail, cf. Pascal Ide, « La vulnérabilité à la lumière de la dynamique du don », Revue d’éthique et de théologie morale. Hors série. Talitha Cooreman-Guittin et Sophie Izoard-Allaux (éds.), L’éthique de la vulnérabilité au service d’une spiritualité d’alliance, 319 (2023), p. 101-117.

Fred (Alexandra Lamy), enseignante mise à pied après avoir giflé un élève, vit une relation difficile avec son mari médecin (Cyril Gueï) et sa fille. Afin de tourner la page et prendre un nouveau départ, elle accepte de rejoindre l’association caritative dont est membre son amie Nadège (Mélanie Doutey). Elle y rencontre Adam (Julien Le Berre), un adolescent de 17 ans qui, à cause d’une enfance chaotique, enchaîne les séjours en foyers, se réfugie dans la violence, et est devenu un délinquant au casier judiciaire chargé Une juge lui propose comme dernière chance avant la prison une marche restauratrice à Saint-Jacques-de-Compostelle, dans le cadre d’un programme de réhabilitation (qui, de fait, existe bel et bien en France). Malgré les réticences de Paul (Éric Métayer), le responsable de l’association, elle est acceptée pour encadrer Adam sur le chemin de Compostelle.

Au cours de ce périple d’environ 2 000 km, qui dure près de trois mois, les deux protagonistes sont confrontés à leurs conflits intérieurs et forcés d’affronter leurs émotions – non sans la médiation de rencontres d’importance, notamment avec Estella (Maëlle Vidou), handicapée réalisant le chemin de Compostelle et Frère Lorenzo (James Joint). Le chemin ne sera pas sans incidents.

Peu à peu, un lien profond se tisse entre eux, empreint de compréhension mutuelle. Au fil de la marche, ils évoluent et parviennent à se libérer de leurs vieux fardeaux et blessures émotionnelles.

La fin montre comment les deux protagonistes se sont assagis un an plus tard : Fred est en randonnée avec sa fille et a amélioré sa relation avec elle, Adam a trouvé du travail comme assistant de rap dans un centre de rééducation pour les exercices de motricité, et tous deux restent en contact téléphonique quotidien.

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