Cinema Paradiso (Nuovo Cinema Paradiso), drame italo-français co-écrit et réalisé par Giuseppe Tornatore, 1988. Avec Philippe Noiret, Salvatore Cascio, Marco Leonardi, Jacques Perrin. Ce film a la particularité de présenter, en plus de la version standard, une version longue « director’s cut » durant plus de 50 minutes supplémentaires, qui a été assez abondamment diffusée. Parmi les multiples récompenses : Grand prix du jury au Festival de Cannes 1989 ; David di Donatello 1989 de la meilleure musique pour Ennio Morricone ; Oscar du meilleur film de langue étrangère 1990 ; César de la meilleure affiche pour Jouineau Bourduge (Guy Jouineau et Guy Bourduge) et Gilles Jouin.
Thèmes
Cinéma, Amour.
Centrons-nous sur la dernière scène, la plus fameuse de toutes, et le sens même de ce film [1].
Pour pouvoir montrer les films dans la salle de cinéma paroissiale dont il est le gérant, le père Adelfio devait auparavant censurer les scènes audacieuses… c’est-à-dire les scènes montrant un baiser ou, à la dérobée, une partie de corps trop dénudé. Or, Alfredo le projectionniste, qui a en secret gardé tous les rushs a l’idée de les monter en un unique film. Pourquoi ce formidable hommage rendu à l’amour humain, a-t-il tant ému, au point que certains ont fait de cette scène la plus belle du cinéma ?
D’abord, assurément, cette scène réussit à synthétiser le thème du long-métrage qui est, de bout en bout, un vibrant hommage rendu au septième art. Ce film dans le film est encore condensé de manière fractale dans le titre, Cinema Paradiso, qui finit par identifier le cinéma avec un avant-goût du ciel.
Assurément aussi, la scène ultime est un chef d’œuvre émotionnel. Comme le théâtre, dont il est l’analogue le plus proche, le récit cinématographique trouve son achèvement dans ce moment culminant qui se présente, objectivement, comme la solution des énigmes et la résolution des tensions et, subjectivement, ce que la Poétique d’Aristote appelait la catharsis et ce qu’il nous faut aujourd’hui élargir à une intensité émotionnelle gratifiante, où les attentes du spectateur sont comblées en matière de justice, d’unité, de vérité et de bonté (en particulier, le don, le pardon et cette surenchère qu’est la reconnaissance) – le tout sur fond de beauté où joue à plein le double sens sollicité par le cinéma, la vision et l’audition. Or, qui, en découvrant la pellicule inattendue, n’a pas été impressionné par la charge affective de la mise en scène ? Qui n’a pas pleuré en résonance avec en regardant ce pur moment de cinéma, magnifié par la qualité du jeu des acteurs par la musique d’Ennio Morricone ? Qui ne l’a pas repassé en boucle pour vibrer à l’unisson avec son intense nostalgie ? Qui n’a pas été percuté, au-delà de tous mots, avec la puissance symbolique de sa signification ? Qui, au décours, n’a pas songé à quelque scène édénique de sa petite enfance ?
Mais il y a plus. Cette scène est guérissante. En effet, comment ne pas s’étonner de ce que Salvatore n’ait pas versé une larme à l’enterrement de son mentor et meilleur ami d’enfance, ou à la démolition si douloureuse du Nuovo Cinema Paradiso ? Le spectateur comprend alors que, en prenant de la distance extérieure, géographique et historique, il a pris, plus encore une distance intérieure ; en décidant de ne pas revenir sur les lieux, heureux et douloureux, de son enfance, il a opté pour le mécanisme de défense peut-être le plus fréquent : le déni et la fuite. Ne pas s’ouvrir pour ne pas souffrir. Or, en visionnant la bobine, Salvatore se met à pleurer à chaudes larmes. Pourquoi ? Est-il touché de ce qui est représenté ? Sans doute, n’a-t-il jamais assisté à un concentré de manifestations d’amour ? Il est toutefois permis de douter que ce soit l’unique et principale cause : réalisateur, Salvatore connaît ces scènes et les a même vues de multiples fois ; adulte, il n’a plus la sensibilité romantique du jeune Totò ; vivant à une époque autrement libérée que la sienne, cette compilation de scènes censurées ne présente plus la saveur du fruit défendu. Ne serait-ce pas plutôt que l’insensibilité de surface se fendille et que l’hypersensibilité des profondeurs peut enfin jaillir ? D’ailleurs, est-il possible d’être cinéaste sans posséder la capacité d’entrer en résonance affective ? Or, en participant aux funérailles d’Alfredo, Salvatore retrouve Elena, son grand amour d’adolescent et son chagrin d’amour encore plus grand, et il découvre que cette dernière est désormais mariée et mère de deux enfants. L’on sait, par ailleurs, que le vidéaste est aussi comblé dans sa vie professionnelle qu’insatisfait dans sa vie privée. Est-ce à dire que montent en lui les regrets aussi inféconds que narcissiques d’un passé dépassé : la tristesse d’un amour manqué ? Mais il n’appartenait qu’à lui de revenir en Sicile conquérir la main de sa belle. Surtout, la belle émotion qui ensoleille le visage de Salvatore n’est pas le chagrin, mais l’allégresse. De même qu’elles débordent des yeux, les larmes signalent le sentiment, joyeux ou douloureux, qui déborde du cœur. En l’occurrence, sur le visage bouleversé de l’homme mûr brille une autre lumière, celle de l’espérance. Il ne regarde pas seulement un ensemble plus ou moins adroitement monté de scènes perdues et retrouvées, mais le message qu’un homme lui envoie par-delà les frontières de la vie et de la mort. En effet, en contemplant ces multiples manifestations d’amour unissant l’homme à la femme, il reçoit une formidable promesse qu’Alfredo adresse à son disciple ès vie : « Labora et ama. Maintenant que tu as réussi ta vie professionnelle, investis toute ton énergie à couronner ta vie amoureuse ».
Salvatore est passé du texte au méta-texte. Mais, tout autant et peut-être plus encore, il passe du don au donateur qui, l’ayant aimé comme un père, aurait mérité le prénom qu’il porte (« Sauveur » en français). Car, dans ce cadeau s’attarde tout l’amour inconditionnel, gratuit, de celui qui n’a jamais cessé de penser à ce prodigue éloigné et ingrat, et de l’aimer. Tout présent authentique porte en lui, comme sacramentellement, la présence du donateur. Les larmes qui baignent son visage pacifié sont également celles d’une reconnaissance qui répond au don passé par le don à venir.
Enfin – tant une explication n’exclut pas l’autre, tant le cœur de l’homme est large et complexe –, osons ajouter un dernier sentiment dynamisant, et non des moindres : l’amour. Toute cette scène terminale et sommitale nous parle de l’amour en son épanouissement maximal : l’amour humainement le plus grand et le plus puissant, celui de l’homme et de la femme, dans le geste qui conjugue la communion la plus grande et la visibilité la plus chaste, à savoir le baiser (en-deça, le geste est commun à d’autres formes d’amour ; au-delà, il transforme le spectateur en voyeuriste). Aussi Salvatore est-il dorénavant placé devant la décision la plus importante de sa vie : et toi, maintenant, vas-tu aimer le plus possible ?
Pascal Ide
[1] La scène 15 se déroule depuis 1 h. 50 mn. 30 sec. ou 1 h. 52 mn. 30 sec. jusqu’à la fin.
Résumé de l’histoire
À Rome, à la fin des années 1980, Salvatore (Jacques Perrin) vient d’apprendre la mort de son vieil ami Alfredo (Philippe Noiret). Par cette nouvelle, c’est toute son enfance qui remonte à la surface : son village natal, en Sicile, quand on l’appelait Totò (Salvatore Cascio) et qu’il partageait son temps libre entre l’église (où il était enfant de chœur) et la salle de cinéma paroissiale, où régnait Alfredo, le projectionniste qui, au travers des films qu’il projetait, lui apprenait la vie.
Résumé détaillé de l’histoire
Depuis qu’il a quitté Giancaldo, le village de Sicile dont il est originaire, Salvatore Di Vita (Jacques Perrin) n’y est plus jamais revenu. Dans les années 1980, il vit à Rome depuis 30 ans, où il est devenu un cinéaste célèbre.
Un soir, lorsqu’il rentre chez lui, il reçoit un appel de sa mère annonçant la mort d’un certain Alfredo (Philippe Noiret). Pendant la nuit, le souvenir d’Alfredo renvoie Salvatore quarante ans en arrière, le replonge dans son enfance, son village, parmi les personnages qui l’ont peuplé.
À la fin des années 1940, Salvatore (Salvatore Cascio) – qu’on surnommait alors Totò – est un enfant pauvre qui vit avec sa sœur et sa mère dans l’attente du retour de son père, envoyé combattre en Russie. Il est enfant de chœur pour Don Adelfio (Leopoldo Trieste), à la fois curé, gérant de la salle de cinéma paroissiale (le Cinema Paradiso) et comité de censure : avant projection publique, il fait couper par le projectionniste Alfredo chaque scène qu’il juge impudique.
Fasciné par le septième art, Totò essaye en vain d’assister en cachette à ces projections privées et de voler quelques photogrammes coupés par Alfredo qui, au début, se montre un peu revêche, face aux intrusions importunes du gamin dans sa cabine de projection. Mais quand Alfredo l’adoptera, Totò commencera à le fréquenter assidûment, malgré l’opposition de sa mère.
En retour, le projectionniste, qui est illettré, ne tarde pas à faire appel au bon cœur de son jeune ami : à l’occasion des épreuves du certificat d’études, Alfredo et le garçonnet se retrouvent dans la même salle d’examen. Tentant d’obtenir des réponses de son jeune ami, Totò passe alors avec lui un accord : en échange des solutions de l’épreuve, Alfredo lui enseignera toutes les ficelles du métier.
Un soir cependant, alors que la salle doit fermer, et que le public réclame à grands cris une deuxième projection de Les Pompiers chez les pin up (I Pompieri di Viggiù), Alfredo et Totò décident de le satisfaire en projetant le film à l’extérieur, sur la façade d’une maison. Mais une distraction d’Alfredo provoque un incendie qui rapidement se propage à toute la cabine de projection. Totò réussit à sauver son ami, mais ce dernier, les yeux brûlés, reste aveugle.
Grâce à Spaccafico, un villageois originaire de Naples devenu millionnaire au Totocalcio, la salle de cinéma est reconstruite et prend le nom de Nuovo Cinema Paradiso. C’est le début d’une nouvelle aventure pour Totò, puisque c’est lui désormais qui projette les films, et qu’ils ne sont plus censurés par le curé. Il retrouve Alfredo, désormais guéri mais devenu infirme. Durant cette période, Totò, devenu adolescent (Marco Leonardi) fait la connaissance d’Elena (Agnese Nano ; Brigitte Fossey à l’âge adulte), étudiante, fille de bourgeois aisés. Une idylle se noue, que la belle-famille n’apprécie pas.
Pendant que Totò fait son service militaire à Rome, il perd complètement la trace d’Elena, partie avec sa famille s’installer sur le continent. De retour à la vie civile, il retrouve Alfredo qui, confiant dans ses dons artistiques, lui conseille alors d’abandonner la Sicile pour toujours et d’aller faire sa vie à Rome. Salvatore, obéissant au dernier conseil d’Alfredo, ne revient pas en Sicile avant 30 ans, à la mort de son vieil ami. Après ce dernier souvenir, Salvatore revient à la réalité présente. Il a fait carrière dans l’industrie cinématographique : il est aujourd’hui un réalisateur riche et célèbre, mais, hanté par le souvenir d’Elena, il n’est pas satisfait de sa vie privée.
L’enterrement d’Alfredo est alors l’occasion de revenir en Sicile et de renouer avec son passé. Devenu un cinéma érotique avant de fermer ses portes, il y a presque six ans, le Nuovo Cinema Paradiso est à l’abandon. Il vient d’être vendu à la ville pour être remplacé par un parking. Salvatore ne peut qu’assister impuissant à sa démolition. Salvatore rentre ensuite à Rome avec une bobine de film qu’Alfredo avait laissée à sa veuve pour lui. Il visionne dès son arrivée ce film et découvre qu’il s’agit d’un montage de toutes les séquences autrefois coupées par la censure du curé.