« Cette maladie ne conduit pas à la mort » (5e dimanche de Carême, 22 mars 2026)

 

  1. « Cette maladie n’est [ne conduit] pas à la mort » (Jn 11,4), dit Jésus. Mais comment peut-il l’affirmer, puisque, tout au contraire, son ami Lazare va mourir et que lui-même semble se contredire en affirmant plus tard : « Lazare est mort » (v. 14) ?

Parce qu’il parle d’une autre mort, la véritable mort, parce qu’elle est la perte de la véritable vie, la vie éternelle : la mort du péché. Pour le comprendre, aidons-nous du commentaire des Pères de l’Église. Pour Origène, Lazare représente l’homme qui a reçu la grâce du Christ mais l’a perdu et la recouvre :

 

« Il faut savoir qu’il existe maintenant des ‘Lazare’ qui, après avoir reçu l’amitié de Jésus, sont tombés malades, puis sont morts et sont restés dans les tombeaux et la région des morts, morts parmi les morts. Après cela, ils sont redevenus vivants par la prière de Jésus et sont sortis vivants par la parole puissante de Jésus […] et Lazare fait un tel chemin qu’il réussit lui aussi à faire partie de ceux qui mangeaient avec Jésus [1] ».

 

De son côté, saint Augustin insiste sur la signification comparée des trois résurrections rapportées par les évangiles. Pour lui aussi, la mort corporelle est l’image de la mort spirituelle qui est le péché : « Ces trois sortes de morts sont trois sortes de pécheurs que le Christ ressuscite encore aujourd’hui [2] ». Or, la fille du chef de la synagogue est ressuscitée alors qu’elle se trouve encore dans la maison qui est le symbole de l’intériorité ; le fils de la veuve de Naïm se trouve déjà hors de la ville quand le Christ le croise et le réanime ; enfin, Lazare se trouve dans un sermon fermé par une lourde pierre et sent déjà depuis quatre jours. Nous nous trouvons donc face à trois formes de péché. Le premier est le péché du cœur ou péché en intention :

 

« Si quelqu’un a consenti dans son cœur à la convoitise mauvaise et s’il a décidé de faire ce qu’elle lui a persuadé par ses séductions, il est déjà mort. Personne ne le sait parce que [le mort] n’a pas été transporté au dehors ; la mort est secrète, elle est dans la maison, elle est dans la chambre, c’est néanmoins la mort. Que personne ne dise qu’il n’a pas commis l’adultère s’il a décidé de le commettre ; s’il a donné à la délectation qui le caresse son consentement pour le commettre, il l’a déjà commis ; il est adultère, alors que [la femme qu’il convoite] est restée chaste [3] ».

 

Le deuxième péché est le péché d’action. De même que le cadavre transporté au dehors le visibilise, de même, la faute accomplie révèle le désir mauvais du cœur [4]. Enfin, le troisième péché est le péché non plus actuel, intérieur ou extérieur, mais le péché habituel : Lazare symbolise le type du pécheur qui, devenu prisonnier de ses mauvaises habitudes, est comme écrasé par le poids de cette « seconde nature [5] », est aliéné par cette « dure servitude [6] » et peine donc à se convertir [7]. Mais, « si la mort est profonde, élevé est le Christ [8] » : la parole du Christ qui appelle Lazare au dehors est plus puissante que tous nos pourrissements et nos endurcissements.

Rentrons en nous-mêmes et interrogeons-nous sur ces différentes formes de péché.

 

  1. Franchissons quelques siècles et arrêtons-nous en plein milieu de la Méditerranée, en Sicile, pour nous rendre au musée régional de Messine et contempler un tableau de Caravage, La résurrection de Lazare [9]. On sait l’importance des ombres et des lumières chez le peintre italien. Ici, il peint le corps de Lazare, éclaboussé de lumière. Pourtant, seule la main gauche qui pend au dehors semble vivre ! Que ce corps a du mal à s’arracher aux ténèbres et à la mort ! Qu’il lui est difficile de choisir la vie ! Par ailleurs, le Christ est presque plongé dans la nuit. Plus précisément, comme dans L’appel de saint Matthieu qui sera peint l’année suivante, il imite le geste de Dieu créant Adam, sur le plafond de la Sixtine et, à l’instar de cette même toile, la lumière vient de plus haut que lui, donc du Père [10]. En outre, Lazare devient lui-même source de lumière et apparaît ainsi comme un nouvel Adam. Enfin, sur le côté, un homme qui est visage et mains : un visage qui regarde vers Jésus et au-delà, se portant vers la Source même du miracle ; de même, les mains jointes disent la prière au Père. Or, il s’agit d’un autoportrait. Bouleversant aveu, confession de sa foi !

Qu’en est-il de ma foi ? N’a-t-elle pas besoin d’être ravivée, raffermie, voire ressuscitée ? Peut-être même ai-je cédé au doute qui lui est contraire et ai-je besoin de demander pardon au Bon Dieu pour ma suspicion à l’égard de sa présence et de sa bonté, dans ma vie ou dans celle des autres ?

 

  1. Poursuivons notre voyage dans le temps et dans l’espace. Trois siècles plus tard et beaucoup plus au Nord, Dostoïevski écrit un de ses romans les plus fameux, Crime et châtiment où il écrit de la résurrection de Lazare que c’est « le plus grand et le plus inouï des miracles [11] ». En effet, le roman raconte l’histoire de Raskolnikov, un étudiant qui tue Elisabeth, une vieille femme, pour de l’argent. Mais il entre dans la démarche de rédemption grâce à la lecture qu’une jeune prostituée qui l’aime, Sonia, lui fait de la résurrection de Lazare. Le récit s’achève par ces mots, alors que le criminel prend sous son oreiller l’évangile que lui a donné Sonia et où il a lu l’épisode de Jean :

 

« Ici commence une nouvelle histoire, l’histoire de la rénovation progressive d’un homme, histoire de sa régénération graduelle, de son initiation à une réalité nouvelle, jusque-là absolument inconnue. Cela pourrait être le sujet d’un nouveau récit : celui-ci est terminé [12] ».

 

Ainsi, la résurrection extérieure de Lazare est aussi celle de mon espérance. Saint Ambroise de Milan, quant à lui, affirme que le puissant cri de Jésus appelant Lazare dehors évoque les trompettes du jugement dernier [13]. Est-ce que j’ai confiance en la puissance actuelle de celui qui a dit « Je suis la Résurrection et la vie » (v. 25) ? Et, comme à Marthe, Jésus demande : « Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? » (v. 26). Et il attend notre réponse !

 

  1. Le récit de la résurrection de Lazare nous parle de repentance, de foi et d’espérance. Enfin, elle nous parle de charité. Aujourd’hui, à Paris, trois films sur nos écrans nous parlent de cette reviviscence de l’amour.

L’amour filial. Dans Victor comme tout le monde, Fabrice Luchini revit dans sa propre existence la mort de sa fille chérie qu’a vécue Victor Hugo : réelle pour l’immense poète français, symbolique pour son interprète contemporain qui nous fait découvrir la magie de son verbe ; mais, contrairement à Hugo (qui cherche désespérément la communication avec Adèle dans le spiritisme- et grâce à lui, Luchini renouera ce lien d’affection.

L’amour conjugal. Dans Le crime du troisième étage, qui est une astucieuse reprise de Fenêtre sur cour, ce qui est en jeu, comme chez Hitchcock, ce n’est pas d’abord le crime éventuellement commis par mon voisin (ah, la paille dans les yeux de l’autre !), mais le couple qui bat de l’aile (au lieu de battre des ailes de l’amour !).

L’amour d’amitié : dans Projet Dernière chance, le héros va nouer un lien improbable d’amitié avec un alien (extra-terrestre) très empathique, amitié qui sera féconde de rien moins que la renaissance (la résurrection) de notre Soleil moribond !

Alors, frères et sœurs, et nos relations d’affection, d’amitié et d’amour ? Ressemblent-elles au cadavre enfermé dans le tombeau de Lazare ou entendrons-nous la voix du Christ nous dire : « Sors ! » « Sors de ta fermeture, de ton indifférence, de ta colère, de ton amertume ! Et, avec ma grâce, guéris, pardonne et apprends de nouveau à aimer ! » ?

Pascal Ide

[1] Origène, Commentaire sur Jean, XXVIII, 6, GCS, IV, 396-398.

[2] Saint Augustin, Sermo 98, 5 : PL 38, 593.

[3] Id., Sermo Mai, 125, 2 : Sancti Augustini Sermones post Maurinos reperti, éd. Germain Morin, coll. « Miscellanea Agostiniana, Roma, Tipografia Poliglotta Vaticana, tome 1, 1930, p. 354.

[4] Cf. Id., Tractatus in Ioannem, XLIX, 3, trad. Marie-François Berrouard, Œuvres de saint Augustin. 73B. Homélies sur l’Évangile de saint Jean XLIV-LIV, coll. « Bibliothèque augustinienne », Paris, Étude augustiniennes, 1989, p. 204.

[5] Id., De musica, L. VI, 7, 19 : PL 32, 1173.

[6] Id., Confessions, L. VIII, v, 10.

[7] Outre les références ci-dessus, cf. Id., De sermo Domini in monte, 1, 12, 35 ; Sermo 128, 12 ; Tractatus, XXII, 7.

[8] « profundus mortuus est, sed altus est Christus » (Id., Sermo 98, 7, 7 : PL 38, 595).

[9] 1609, Huile sur toile, 380 × 275 cm, conservé au musée régional de Messine (Sicile).

[10] Cf. site pascalide.fr : « La vocation de Saint Matthieu de Caravage ou l’entrée de l’art dans la modernité ».

[11] Fédor Dostoïevski, Crime et châtiment, 4e partie, chap. 4, trad. Élisabeth Guertik, coll. « Le livre de poche. Classiques », Paris, LGF, 2008, p. 407. Autre trad. : « ce miracle inouï et suprême » (Crime et châtiment, trad. Pierre Pascal, coll. « GF » n° 420, Paris, Flammarion, 1984, p. 379).

[12] Ibid., p. 626.

[13] Cf. Ambroise de Milan, De excessu fratris sui Satyri, L. 2, PL 1935B.

22.3.2026
 

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