Arrêtez de vous faire des films ! (1er dimanche de Carême, 22 février 2026)
  1. Un passage du Seigneur des Anneaux (le livre comme le film) illustre bien la situation dans laquelle nous sommes. Les armées du Mordor cherchent à détruire le monde des hommes. La seule chance de ceux-ci est d’organiser leur défense. Pour cela, il faut donc convaincre ceux qui hésitent, en particulier Theoden, le roi du Rohan. Deux des héros, Gandalf et Aragorn, partent le rencontrer. Theoden répond : « Je ne risquerai pas une guerre ouverte». Cette réponse paraît sage. En fait, elle est lâche et aveugle. Que répondent ses interlocuteurs ? « La guerre est déjà déclarée, que vous le vouliez ou non».

Voilà exactement notre situation ! Et voilà exactement quelle est la tentation : « Ah, vraiment ?… Êtes-vous bien sûr ? N’exagérez-vous pas ? » L’évangile de ce jour le certifie. Même celui qui est Saint, Jésus, a dû subir les assauts du démon ! L’Apôtre saint Pierre nous prévient : « Soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5,8).

Et si l’évidence du combat est aveuglante, nous risquons fort de réagir ainsi : « N’y a-t-il personne d’autre que moi à envoyer ? ». En effet, Theoden est roi et il fait partie de sa mission de combattre et défendre son pays. Vous pourriez donc objecter que, pour vous, c’est différent ! Avez-vous donc oublié l’enseignement du dernier Concile qui est celui des Saintes Écritures : vous aussi, vous êtes roi ! Et, laïcs dans le monde, un royaume vous est confié, que ce soit votre famille, vos proches, votre travail, votre entreprise, votre paroisse… Donc, vous devez combattre.

 

  1. Contre qui ?

Nous avons écouté l’Évangile : Jésus se bat contre le diable. Et il l’appelle d’un autre nom, pour mieux préciser en quoi consiste le combat. En l’occurrence, il l’appelle le Shatan, le Satan, « l’obstacle », c’est-à-dire l’opposant au règne de Dieu.

Mais il y a un autre ennemi : le monde. Le monde flatte nos passions. Puisque l’homme est violent, il fera de la violence un Dieu. Puisque l’homme est luxurieux, il fera de la luxure une déesse. C’est ainsi que, dans le métro, vous trouvez actuellement une affiche faisant de la publicité pour l’infidélité : « Il est évident que l’on ne vous demande pas de carte de fidélité ! » Nous savons que, actuellement, se déroule en France un combat contre la vie et la vie des plus vulnérables, les personnes en fin de vie, les personnes désespérées. Et malheur au médecin qui va refusera, il risque d’aller en prison et de payer une amende. Les prêtres Africains étudiants pour qui je travaille sont lucides sur ce combat : ils comprennent que, aujourd’hui, nous, nous voulons piquer nos Anciens. Et qu’ainsi, nous nous coupons de ceux qui nous ont donné la vie. Que faire ? Nous avons jeûné vendredi ! Ayons la foi que Dieu se sert de ces efforts, même s’ils nous apparaissent rikiki !

Nous rencontrons enfin un troisième ennemi à combattre : ce que la Bible appelle la « chair » – qui traduit l’hébreu basar. De fait, la chair, quel bazar !! Ici, notre pire ennemi réside dans nos angles morts. Je ne crains pas le péché actuel, même grave, car il suscite la honte. Sauf perversion, nous ne pouvons pas nous le cacher à nous-même. En revanche, je crains le péché habituel, notamment le péché mortel habituel, que Marthe Robin assimilait à un suicide spirituel : car il est dissimulé, souvent justifié. Heureusement, il y a des fautes habituelles qui sont moins graves, mais qui ne nous aveuglent pas moins et nous disposent aux péchés mortels.

Quelques exemples mêlant les deux.

Le vol habituel, par exemple le streaming illégal, les téléchargements illégaux de musique, que l’on justifie parce que les autres en font autant et que, au fond, cela ne lèse personne. Si ! un tel acte transgresse le droit de propriété culturelle.

La paresse. Ainsi celui qui se dépêche de finir son travail, qui le bâcle, pour avoir plus de temps à perdre sur les réseaux, à scroller.

Le ressentiment contre tel ou tel, cette colère à bas-bruit, cette rumination fielleuse – ce que saint Benoît appelait la ruminatio –, elle aussi bien justifiée par l’attitude injuste d’autrui. Ou, pire, plus cachée, l’indifférence

Actuellement passe sur les écrans Marty suprême, un biopic qui met en scène un jeune homme, Marty Mauser, dévoré par l’ambition de devenir non seulement le champion du monde en ping pong, mais un héros reconnu par tous. Assurément, il a de l’énergie et de la persévérance ! Mais elle est uniquement au service de sa gloire, donc de son ego. Assurément, il se bat pour ses rêves. Mais cet idéal est uniquement centré sur lui. Au point de voler, mentir, trahir, insulter, abandonner celle qui l’aime et qu’il aime, et l’enfant qu’ils attendent. Jusqu’au moment où, enfin, il peut affronter le n° 1 mondial du tennis de table, un pongiste japonais et le vaincre. Enfin, il a réussi. Tous ses efforts ont été couronnés de succès. Et, pour la première fois, il se décentre de lui-même, il reconnaît et dit qu’il est « père », il revient du Japon pour aller au chevet de la mère de leur enfant qui vient d’accoucher. Mais pour combien de temps ? L’orphelin a satisfait momentanément son besoin compulsif de réussite et sa quête démesurée de reconnaissance. A-t-il enfin décidé de mettre toute cette belle énergie au service de l’autre ?

 

  1. Comment, enfin, se battre ? Dans Une saison en enfer, Rimbaud affirme : le « combat spirituel » est « aussi brutal que la bataille d’hommes [1]». Il est peut-être brutal, mais il n’est pas violent.

Jésus nous donne l’exemple : il combat le démon avec la Parole de Dieu. « Munissez-vous de paroles et retournez vers le Seigneur », dit le livre d’Osée (Os 14,3). Dans « l’équipement de combat donné par Dieu afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable », saint Paul parle du « glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu » (Ep 6,11.17).

Alors, quelles paroles ? Prenons les trois tentations majeures, les trois concupiscences dont parle saint Jean (1 Jn 2,16). Elles ne sont pas sans résonance avec celles utilisées par le Satan contre le Christ : la concupiscence de la chair, c’est-à-dire la gourmandise et la luxure, à laquelle renvoie la première tentation concernant le pain ; la concupiscence des yeux, qui concerne les biens extérieurs, c’est-à-dire l’avarice ou la relation désordonnée à l’argent, souvent liée à un besoin démesuré de sécurité, à laquelle renvoie la deuxième tentation concernant la (fausse) paix ; l’orgueil ou la volonté de domination, à laquelle renvoie la troisième tentation concernant le troisième « P », le pouvoir.

Contre chacune d’entre elles, nous pouvons nous munir de paroles comme celles du Christ ou d’autres.

Contre la gourmandise : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4,4) ; et contre la luxure, la parole si forte du Christ entendue la semaine dernière : « Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur » (Mt 5,28).

Contre l’accumulation désordonnée de richesses, d’argent que nous ne distribuons pas avec assez de générosité : « Ne vous faites pas de trésors sur la terre, […] mais faites-vous des trésors dans le ciel […]. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent […]. Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” […] ou encore : “Avec quoi nous habiller ?” Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6,19-33). Plus simplement : Dieu s’occupe de ce qui vous préoccupe. Le croyez-vous ?

Contre l’orgueil par lequel nous cherchons non pas à servir, mais à nous servir jusqu’à asservir (l’autre) : « le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20,28).

Dans un magnifique western, The Big Country (Les grands espaces), le héros (Gregory Peck) est insulté par le contremaître du ranch (Charlton Heston), qui le traite de « menteur ». Tout le monde s’attend, y compris sa fiancée, à ce qu’il se batte en duel pour laver l’affront. Mais il décline la tentation, acceptant le risque que les autres le considèrent comme un lâche. Mais la nuit venue, quand tout le monde dort, il se lève, va réveiller le contremaître et l’emmène combattre, seul à seul, sans public. Or, l’essentiel ne réside pas dans cette lutte physique, qui n’a aucun sens, mais dans la parole finale : « Tout cela, à quoi cela a-t-il servi ? » Le véritable combat n’est pas au-dehors, mais au-dedans. Et ce n’est pas un hasard si le héros monte un cheval qui s’appelle « Turbulent », comme pour dire qu’il s’agit de dompter ses passions démesurées, son mustang intérieur. Il ne s’agit pas de vivre sous le regard des autres, mais sous celui de Dieu. Et progresser spirituellement.

 

Pendant le Carême, la liturgie propose de lire un livre de combat, le livre de l’Exode qui raconte l’histoire de Moïse. Le titre est très parlant. Il est composé du substantif hodos, « chemin », comme dans mét-hode, et du préfixe ex, « hors de », comme dans exit. Nous sommes donc invités, comme le peuple hébreu, à accomplir un exodos, c’est-à-dire à sortir de nos chemins habituels, à « changer de route ». Non pas nous dévoyer, mais nous dérouter. De plus, le deuxième livre de la Bible, l’Exode comporte 40 chapitres. Ce chiffre est trop symbolique (40 ans du peuple hébreu dans le désert et 40 jours de jeûne du Christ dans ce même désert, 40 jours de Moïse sur le mont Sinaï, 40 jours entre Pâques et l’Ascension, etc.) pour être une coïncidence. Et si nous lisions chaque jour un chapitre de ce texte fondamental qui nous raconte le passage de l’Égypte, terre d’esclavage, à la terre promise, terre de liberté où coule le lait et le miel, de la servitude (de nos péchés) au service (de Dieu) ? Pour renouveler notre alliance avec Dieu.

Notre Terre promise, c’est le Christ. Mais pour l’atteindre, il nous faut traverser le désert. Comme le Christ. Le désert est un lieu paradoxal : de mort et de vie, de tentation et de révélation, c’est-à-dire de vérité. Nous ne pouvons plus tricher, sinon nous mourons. C’est un lieu de combat et de dépouillement. Sans portable (ça ne capte pas !). Il ne reste que moi-même, le Tentateur et surtout le Christ. Alors, frères et sœurs, acceptez-vous de partir au désert pour découvrir votre Terre promise ?

Pascal Ide

[1] Arthur Rimbaud, « Adieu », Une saison en enfer, dans Œuvres complètes, éd. Antoine Adam, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1972, p. 117.

22.2.2026
 

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