Ni vue, ni connue
Loading...
Pays:
Franco-belge
Thème (s):
Espérance, Persévérance
Date de sortie:
7 octobre 2026
Durée:
1 heures 55 minutes
Évaluation:
***
Directeur:
Marc Fitoussi
Acteurs:
Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Anne Marivin
Age minimum:
Adolescents et adultes

Ni vue, ni connue, drame franco-belge de Marc Fitoussi, 2026. Avec Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain.

: [5] Anne Marivin : elle-même[5] Diane Kruger : elle-même[5] Emmanuelle Bercot : elle-même[5] Ana Girardot : elle-même[5] Vincent Dedienne : lui-même[5] Thomas Jolly : lui-même[

Thèmes

Battant, persévérance, espérance.

Si elle est agaçante, celle qui est ni vue, ni connue est surtout attachante.

 

  1. Corinne Maclou n’irrite pas d’abord parce qu’elle insiste et persiste – ce qui, nous allons le redire, est l’acte et le signe d’une qualité. Ni non plus parce qu’elle importune un entourage obséquieux et panurgique – ce qui est une autre vertu, plus synchronique, à savoir l’indépendance d’esprit. Mais parce qu’elle est intrusive (c’est-à-dire irrespectueuse de la liberté d’autrui), hypocrite (elle affirme des choses qu’elle ne pense pas en inventant une similitude qui serait comme un lien de parenté et donc de proximité), menteuse (elle joue avec la vérité) et à l’occasion voleuse (se prenant au jeu de son mimétisme, elle dérobe un bien qui ne lui appartient pas).

 

  1. Mais, beaucoup plus qu’exaspérante, Corinne est attirante. Qu’il est réjouissant de voir l’une des très rares actrices françaises le plus connues et les plus reconnues (Isabelle Huppert tournent deux à trois films par an depuis plus d’un demi-siècle) jouer à contre-emploi en incarnant un personnage presque insignifiant dans un film où tous les acteurs (et surtout les actrices) jouent leur propre rôle.

Mais continuons à faire chanter les rimes qui rentrent en résonance avec figurante, cette profession qui n’est pas une vocation.

  1. Commençons par sa valeur la plus patente : Corinne est endurante. Malgré son âge, malgré les refus multiples et malgré les coups du sort, elle se refuse au découragement, elle continue à imprimer son CV, elle et elle seule ose interroger ces assistantes de vedette qui, avec mépris, font attendre indéfiniment les figurants, rendent leur rôle insignifiant et, en les permutant, finissent par les annuler.
  2. Plus, Corinne est une résiliente. C’est ce qu’atteste la différence avec la contre-figure fort utile de la gauchiste idéologue. Signifiante est de ce point de vue la scène transgressive où toutes deux se retrouvent en train de siroter un café interdit. La syndiquée amère le fait par revendication d’une illusoire parité entre vedette et figurant, alors que, autrement réaliste, Corinne a beau jeu de lui opposer l’évidence des faits : personne ne va au théâtre ou au cinéma pour voir un figurant ! Heureuse leçon de choses au pays de l’égalité poussée jusqu’à la cécité la plus doctrinaire : si la nature et la dignité humaine sont identiques, les talents innés et les compétences acquises, eux, sont éminemment divers. Comment ne pas saluer la vérité de la réplique de Corinne à celle qui, déjà jalouse de l’ascension de la future vedette, lui demande : « Tu jures que tu ne seras pas comme ces actrices ? ». Passant spontanément à une langue étrangère pour en émousser le tranchant trop aiguisé, Corinne réplique, avec une véracité qui rédime bien des susdites hypocrisies : « Who knows? ».

Si Corinne prend son petit déjeuner au buffet des artistes, s’assoit à la table de maquillage de Sandrine Kiberlain ou s’attarde sur la scène de théâtre en entendant résonner de chaleureux applaudissement, ce n’est point parce qu’elle rêve illusoirement sa vie, mais parce qu’elle n’a pas renoncé à vivre ses rêves. Or, seul l’idéal nous conduit plus haut que la réalité. Telle est la vérité, qui est d’abord pratique, de la parole fameuse de Heidegger dans Être et temps : « Plus haut que l’effectivité se tient la possibilité ».

  1. Mais ces bonnes dispositions ne seraient éthiquement rien si Corinne n’était reconnaissante. Dans une scène pédagogiquement très réussie et dramatiquement décisive, nous voyons une jeune figurante jusqu’ici muette être appelée à donner cinq ou six répliques à Ana Girardot, soufflant à Corinne une nouvelle occasion de devenir actrice. Face au malheureux concours de circonstances, le spectateur comprend soudain pourquoi Corinne n’a jamais percé : ce n’est pas faute de talent ou de travail, ce n’est pas à cause d’une opiniâtreté aveuglée sur son impéritie. Mais tout bonnement la faute à « pas de chance » – ce que signifie étymologiquement l’adverbe malheureusement. Corinne elle-même le reconnaît dans une brève phrase qui dit tout : « Oh, la chance de la débutante ! » et le confirme dans deux petitesses (la tentative de découragement de la future actrice et le mensonge sur son prétendu coaching) qui ne sont que l’aveu de sa faiblesse et non l’indice d’une méchanceté. Toutefois, et c’est pour cela que je parle de reconnaissance, jamais ces médiocrités plus blessées que fautives ne se transforment dans l’amertume vengeresse qui caractérise la syndicaliste revencharde.
  2. Plus encore, Corinne demeure bienveillante, c’est-à-dire capable de vouloir le bien, c’est-à-dire encore, désintéressée. C’est ce dont témoigne son amitié avec Sandrine qui, malgré quelques remerciements, sera loin de lui montrer une telle gratuité. Ainsi, sans rancune, l’éternelle figurante surmonte l’amnésie de la star qui lui a volé son rôle dans la pièce que non seulement elle lui a révélée, mais où son jeu l’a bouleversée. C’est aussi sans retour que Corinne lui prodigue d’utiles conseils (le déconstructeur amateur ou professionnel pourra suspecter une secrète intention égoïste, rien d’explicite ne plaide en faveur de cette interprétation). C’est enfin sans vénalité qu’elle la cornaque comme un agent aussi original que pertinent.
  3. Cette gratuité se traduit au plus point par une autre vertu : Corinne est persévérante, non plus professionnellement, mais amicalement, autrement dit est fidèle. Ainsi, fort tentée par la proposition d’Ana Girardot, elle opte quand même pour son rôle si peu valorisant de coiffeuse, choisit de demeurer auprès de Sandrine et refuse de l’abandonner en dernière minute.
  4. Ne se dessine-t-il pas ici une dernière vertu : Corinne est confiante? De prime abord, l’ultime coup de pouce relève de la chanceuse coïncidence, que l’on aime aujourd’hui interpréter comme un heureux karma. En tombant sur cette réalisatrice allemande aussi inventive que capable de se laisser bousculer par l’inattendu inconsciemment espéré, Corinne saisit au vol et dans son envol la chance de sa vie. Et, là, nous aurons droit à du grand Isabelle Huppert. L’admiration de la réalisatrice comme celle des différentes actrices (même celle qui la jalouse en secret) viendront justement récompenser toutes les qualités que nous avons égrenées : « L’honneur couronne la vertu », disaient les Anciens.

Mais, il n’est pas impossible de tenter une interprétation qui ouvre secrètement l’immanence à la transcendance : la confiance inébranlable de Corinne appelle la Providence ; non point que la créature précède et mesure le Créateur, mais parce qu’il ne peut être le But qu’en étant aussi la Source. Autrement dit, l’espérance en est le fruit le plus caché et le plus fructueux. À celui qui craindra une récupération prosélyte surdéterminant la trame narrative, je répondrai en convoquant la manière de procéder du Dieu biblique et provident qui, loin de tout faire à notre place, intervient extérieurement le moins possible, l’homme étant appelé à jouer pleinement son rôle qui n’est pas celui d’une marionnette.

 

Passons un double angle mort de plus en plus présent dans le cinéma actuel : l’indépendance de Corinne et l’effacement du masculin ; les seuls personnages développés positivement sont féminins et les seules relations valorisées sont les amitiés.

Au-delà de la lecture sociale qui verrait avec justesse et justice un hommage rendu aux « sans grades » du cinéma que sont les figurants, Ni vue, ni connue nous offre une comédie légère, mais pas superficielle, sur une personne qui tend à s’identifier à un personnage ou sur une figure qui tend à l’idéal-type : celui de la battante qui n’a oublié d’être humaine, c’est-à-dire gratuite.

Pascal Ide

Corinne Maclou (Isabelle Huppert) est figurante. Elle enchaîne les tournages, parcourt inlassablement les plateaux dans le seul espoir d’être remarquée et de décrocher enfin un vrai rôle. Lorsqu’elle fait la connaissance de Sandrine Kiberlain (elle-même), avec qui elle va peu à peu sympathiser, Corinne espère concrétiser son rêve. Mais la célèbre actrice va-t-elle vraiment l’aider à se faire une place au sein de la grande famille du cinéma ?

[/vc_c

Les commentaires sont fermés.