Labyrinthes, de Franck Thilliez

Franck Thilliez, Labyrinthes, coll. « Pocket » n° 18964, Paris, Fleuve noir, 2023.

Bref résumé de l’histoire

Une scène de pure folie dans un chalet. Une victime au visage réduit en bouillie à coups de tisonnier. Et une suspecte atteinte d’une étrange amnésie. Camille Nijinski, en charge de l’enquête, a besoin de comprendre cette subite perte de mémoire, mais le psychiatre avec lequel elle s’entretient a bien plus à lui apprendre. Car avant de tout oublier, sa patiente lui a confié son histoire. Une histoire longue et complexe. Ou plutôt trois histoires distinctes, concernant cinq protagonistes. Toutes des femmes : une kidnappée séquestrée, une journaliste, une romancière, une psychiatre, et une cinquième qui, au terme de ce dédale, apportera les réponses à toutes les questions du lecteur.

Thème

Suspense

Sous-thèmes

Gématrie

Cote

* * (moyen)

Public

Adolescents et adultes

Commentaire

Comme promis au terme de la critique de À retardement, voici la critique de Labyrinthes. Un roman à grand suspense. Mais un grand roman ?

 

  1. Assurément, l’écrivain n’a pas seulement du savoir-faire, c’est-à-dire du métier, mais il a, si je puis dire, du faire, c’est-à-dire un travail acharné et assidu. Il l’affirme, et qui a déjà écrit sait qu’une telle maîtrise du scénario suppose non seulement une grande attention, mais une construction maîtrisée, une correction constante des multiples failles, et un aller-retour éreintant entre le tout et les parties afin d’ajuster celles-ci à celui-là qui est la trame narrative.

Un signe subjectif. J’ai beau avoir avalé le roman en continu pendant une après-midi et une soirée, j’ai dû au début noter pour moi le profil des trois, non, quatre, non, cinq protagonistes, pour me souvenir des caractéristiques qui les notifient en propre et des événements qui jalonnent leur évolution.

Un signe objectif. Très tôt, le lecteur un tantinet attentif perçoit que les flux temporels diffèrent, surtout celui de Véra l’électrosensible et ceux des deux autres protagonistes (oui, comme dans Dunkerque, le drame de guerre de Christopher Nolan, 2017. Nombreuses sont les références cachées). Or, ce hiatus ne devient pleinement explicite qu’au terme, ce qui conduit alors à un décalage entre les histoires [1]. Ainsi, à la tension de la concentration côté lecteur correspond l’attention de la dissimulation côté écriture (le narrateur travestit la déhiscence avec autant de ruse que de méticulosité).

Certes, les analystes les plus pointilleux poseront des questions embarrassante, repéreront quelques imprécisions et se féliciteront de prendre Franck Thilliez à ses propres pièges. Mais, au total, le lecteur ne peut qu’applaudir à une véritable réussite scénaristique.

J’ajouterai que l’auteur ne manque pas de chasteté ou de modestie, puisque, loin de révéler tous ses secrets, il laisse à la sagacité des fans le soin de les découvrir. Certes, il en suggère la présence par l’énigme irrésolue du labyrinthe présent en toute dernière page du livre (p. 405). Mais il parsème son récit d’indices dès la première page en nommant le psychiatre d’un nom qui ne peut que faire vibrer un amateur de rébus : Fibonacci ; voire, dès la deuxième ligne, en prénommant son héroïne (je devrais dire une de ses héroïnes à ce moment de la lecture) « Camille ». En effet, Fibonacci est le mathématicien italien qui a découvert la suite éponyme dont la sommation de deux nombres successifs jointe à leur proportion converge vers le nombre d’or. Et, si l’on invite la gématrie et la numérologie, la somme des lettres du prénom Camille donne 55 (3+1+13+9+12+12+5), qui est un des nombres de la suite…

Dès lors le lecteur qui se prend au jeu repérera avec une jubilation qui le met en résonance secrète et discrète avec l’auteur, les 55 chapitres, les 89 tranches sérielles, etc. Je renvoie à un site passionnant qui découvre et révèle patiemment toutes ces convergences, les dates, allant jusqu’à convoquer le numéro de la série (Labyrinthes est le 21e de la série, 21 étant un autre nombre de la fameuse suite) et… l’ISBN [2].

 

  1. Mais, selon une loi d’intensification non pas inversée, mais proportionnelle, les frustrations nommées dans la précédente critique sont ici confirmées. Les autres existentiaux mobilisés en moi se sont même avivés et précisés.

 

  1. L’emprise d’une prise

Je l’ai évoqué : je n’ai pas lâché le livre pendant de longues heures, non seulement pour ne pas m’y perdre, mais aussi pour ne pas le perdre… La prise du livre se transforme en emprise dès les premières lignes, grâce à la maîtrise d’un romancier qui exerce une mainmise. Or, un grand livre est celui qui saisit son lecteur, non point par en bas, par addiction, mais par en haut, par libération. C’est comme si, au fond, un ouvrage ou plutôt son contenu se comportait comme une personne, comme s’il révélait la manière dont son auteur considère l’interlocuteur auquel, via son œuvre, il s’adresse : de manière séduisante ou séductrice. Autrement dit, en conduisant le lecteur : vers son auteur ou vers lui-même ; en suscitant l’admiration-adoration pour son écrivain ou en stimulant l’élévation de son lecteur. On pourrait poursuivre avec le parallèle entre le leader manipulateur incestuel et le père libérateur chaste… Et, comme le contraire d’un contraire est son contraire, il conviendrait de dresser en face du roman addictif qui abrège le temps du lecteur-consommateur, la contre-figure du roman ennuyeux ou de l’essai creux qui, lui, ne fait que l’allonger en le dérobant. Leur faisant face, le grand roman, lui, se donne dans une histoire qui, par la médiation de l’instant, « atome d’éternité » (Kierkegaard), ouvre le lecteur sur plus grand que lui.

 

  1. Un enfermement en enfer

Un autre atout qui est aussi un autre attrait du roman est sa précision à la fois séduisante et sécurisante. Le lecteur croit (fait confiance à) Thilliez comme un élève son professeur. En l’occurrence, il croit qu’à la mécanique impitoyable de l’intrigue correspondent les mécanismes effroyables du psychisme. Fasciné par les questions d’identité et de temporalité, le romancier cherche les rouages de ses scénarios dans les pathologies de l’unité psychique (autrement dit, les schizophrénies) et de la mémoire (autrement dit, les amnésies totales).

Avec les conséquences obligées. Les plus immédiates sont le déterminisme des comportements des victimes, le fatalisme des issues pour le bourreau (à faute effrayante, mort dégradante : « Ces misérables, il les fera périr misérablement ») et le déclinisme du regard sur l’humanité. Sans oublier un dernier effet, plus sournois, sur le lecteur qui ne peut s’empêcher de s’interroger : et si, telle une bête fauve, ce mal psychique se dissimulait au fond de mon inconscient, pour mieux se précipiter sur ma conscience et me dévorer ?

Là encore, tout le contraire du grand roman qui ne met en scène la misère accablante de l’homme que pour lui révéler sa grandeur – qui ne va jamais sans la liberté.

 

  1. Des personnages ou des personnes ?

Nous touchons le troisième sentiment : la profonde frustration qui se traduit par une absence d’investissement des personnages. Selon le dédoublement dont traitait la première critique, je me suis surpris à plusieurs reprises à ne pas éprouver de compassion profonde pour telle ou telle victime. M’interrogeant sur cette inquiétante (sic !) insensibilité, je me suis alors rendu compte qu’elle faisait à écho à Thilliez. En effet, avec la précision d’un horloger, celui-ci décrit avec force détail le quotidien de ses protagonistes, leur histoire passée, mais jamais leur intériorité. Jamais le lecteur n’a accès à la profondeur libre de leur âme, à leurs désirs les plus transcendants et les plus transcendantaux (les premiers étant plus personnels et les seconds anonymes). Et même la fascination pour l’ombre s’arrête au plus physiquement spectaculaire, mais ne plonge pas dans les perversions les plus spirituellement destructrices. Redisons-le inlassablement : infinie est la différence entre mal subi même atroce et mal commis même superficiel ; si, pour la sensibilité, le malum pœnæ est pire que le malum culpæ, pour l’esprit, l’ordre s’inverse. Bref, l’auteur ne parle qu’à la partie la moins noble et la plus surfacique de mon cœur. Demeurant confiné au seul ordre des corps, comment s’étonner qu’il propose pour tout remède la mort (du méchant) et jamais ne s’élève au remords, qui appartient à l’ordre des esprits, sinon de la charité ? Décidément, l’esprit de géométrie n’est pas l’esprit de finesse.

Comment, derechef, ne pas songer à ces grandes œuvres (romans ou pièces de théâtre) qui sont toujours des inc/vitations au voyage intérieur ? L’âme d’un Rogojine, d’un Monsieur Ouine ou d’un Don Camille sont autrement plus ténébreuses que celles des pires slashers. Mais elles promettent une espérance autrement plus lumineuse et me renvoient à une liberté autrement plus dangereuse…

Pascal Ide

[1] La conséquence de cette trame est que jamais le roman ne pourra passer à l’écran : non seulement parce que le spectateur découvrirait aussitôt que les trois femmes n’en font qu’une, mais parce qu’il percevrait aisément le décalage des chronologies, ce qui éventerait tout suspense.

[2] Site consulté le 6 septembre 2026 : http://quaternite.blogspot.com/2022/05/fibonacci-regit-de-noirs-labyrinthes.html

6.10.2026
 

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