Herméneutique et phénoménologie chez saint Augustin. Une relecture à la lumière de l’amour

Vincent Giraud a consacré un ouvrage philosophie à l’herméneutique augustinienne [1]. Passons l’allergie, dont on ne connaît que trop la généalogie, à la métaphysique (versus la phénoménologie) et à l’être (versus une donation qui lui serait antérieure). Passons aussi un certain jargon, le besoin de multiplier les néologismes, une difficulté à induire à partir d’expériences [2].

Il demeure une thèse intéressante qui s’inscrit dans le cadre de mes recherches sur l’amour en ses signes. Selon l’auteur, Augustin nous apprend que l’humain s’identifie au signe : l’analytique de l’ego s’approche par le signum, voire s’identifie au processus de signification. Toujours selon l’auteur, la raison en est la suivante : la logique intime de la phénoménologie affirme que l’homme est voué à apparaître, c’est-à-dire qu’il n’y a rien à chercher au-delà de cette apparition. Or, avec l’homme, cette manifestation est une signification : la chose même, la res. Donc, le es gibt de l’homme consiste en son exposition aux et en signes. Dès lors, notre condition phénoménologique devient une condition herméneutique.

Le plan se déploie alors en deux temps : le sens est à la fois différé, c’est-à-dire ajourné, en retrait (première partie), et référé, c’est-à-dire offert dans un acte (seconde partie).

Or, et c’est surtout ce point qui m’intéresse, cette logique tout à la fois manifestative et herméneutique est dictée par l’amour. Si un être ne se donne à connaître qu’à travers des signes, c’est en raison même de l’amour qui seul permet de l’approcher de manière adéquate.

Cela est vrai de l’homme. Cela se vérifie encore plus de Dieu. Bien évidemment, l’auteur s’inscrit dans le sillage de la prétendue constitution onto-théologique de la métaphysique, pour qui le mot « être » sous ses différentes formes (« esse », « qui est », « quod est », « ipsum esse ») est impuissant à dire Dieu, est remarque que l’auteur des Confessions dit Dieu à partir du mot « idipsum » [3]. Certes, idipsum et ipsum esse désignent l’être qu’est Dieu, puisque saint Augustin emploie l’une ou l’autre formule, par exemple dans le Sermo 7 où il commente Ex 3,14. Toutefois, ils désignent Dieu différemment. L’esse dit le sans changement de l’éternel : « Être est le nom de l’immutabilité [Esse nomen est incommutabilitatis] [4] ». Or, paradoxalement, la diction d’esse implique du temps, donc du changement, puisque, si bref soit ce nom, il prend du temps pour être dit : « Lorsque tu dis que lui-même ‘est’, c’est là toutefois une syllabe, c’est un seul moment, et la syllabe a trois lettres. Lors de cette frappe sonore, tu ne parviens pas à la deuxième lettre de ce mot à moins d’en avoir achevé la première, e la troisième ne résonnera pas si tu n’es pas passé par la deuxième [5] ». Le nom d’être ne peut donc pas nommer l’éternel, Dieu même.

Il n’est pas de même de l’idipsum qui est à même d’exprimer l’identité profonde de Dieu. Littéralement, ce déictique signifie « cela même ». Le « est » ou le « esse » disparaît (même s’il est visé). Mais il demeure la direction, l’ostension, ce qu’une image dit de manière suggestive : ce qui « peut être montré du doigt [digito posse monstrari] [6] ». Si Dieu est invisible, il ne peut être montré, mais il peut être indiqué, au sens le plus étymologique du terme. Par conséquent, idipsum ne nomme rien de celui qui est sans-visage [7], ne désigne pas un cogitatum, mais le mouvement d’une cogitatio, le mouvement d’une course vers l’innommé, l’élan vers la référence à jamais mystérieuse, donc inaccessible, bref, en un mot le ad. Ainsi, idipsum devient « l’Archi-Nom » fondant tous les autres : ceux-ci y sont même « régénérés », car ils sont « réinvestis de l’élan qui les jette vers leur cible sans jamais en figer l’expression dans une figure donnée du divin [8] ». Or, cette tension désidérative dit la recherche d’un bien, donc l’amour.

 

Selon la loi de symbolisation, le signe est le médiateur de l’amour. Mais, quand il devient parabole, il est aussi le seul chemin pour rejoindre mon humanité blessée, pour parler à, voire guérir mes puissances disgraciées. Parler du signe sans prendre en compte le régime qui est le nôtre est aussi abstrait qu’ingénu.

En effet, je ne suis pas spontanément ouvert à l’être qui se donne en sa beauté, son unité, sa vérité et sa bonté. Mais je suis plus ou moins fermé par la chute originelle, les traumas et les fautes de mon histoire : bien évidemment, ces trois causes font appel à des lumières différentes (la principale distinction étant celle de la raison et de la foi) et sont aussi de nature variée (la principale distinction concernant la participation de la volonté). Il demeure toutefois un résultat commun : l’interposition d’un obstacle entre nos ouvertures (nos puissances) et l’objet qui les finalise et les achève.

Or, le signe ne se contente pas de proportionner le donateur au récepteur (en régime sain et saint), il permet de contourner cet obstacle. Souvent, à l’insu du bénéficiaire. Car, même s’il est responsable de cette fermeture (tel est le cas du péché), il est aveuglé et résiste à la lumière : par survie, par cohérence (auto-justification de sa faute, ne serait-ce que pour ne pas subir l’épreuve de la contradiction) ; ou, pire, par orgueil (la malice outrepassant la faiblesse) [9].

Pascal Ide

[1] Vincent Giraud, Augustin, les signes et la manifestation, coll. « Épiméthée », Paris, p.u.f., 2013.

[2] Une des difficultés principales posées par l’exposé est l’importance accordée à l’apophatisme et donc à l’équivocité : « l’être divin diffère du tout au tout de l’être créé, le seul que nous connaissons » (Vincent Giraud, Augustin, les signes et la manifestation, p. 221. Cf. Werner Beierwaltes, « Deus est esse – esse est Deus. La question fondamentale onto-théologique comme structure de pensée aristotélico-néo-platonicienne », Platonisme et idéalisme, 1972, trad. Marie-Christine Challiol-Gillet, Jean-François Courtine et Pascal David, coll. « Bibliothèque d’histoire de la philosophie », Paris, Vrin, 2000, p. 38-39).

[3] Cf. Jean-Luc Marion, Au lieu de soi. L’approche de saint Augustin, coll. « Épiméthée », Paris, p.u.f., 2008, chap. 7 : « Addition. Idipsum ou le Nom de Dieu », p. 389-414.

[4] Sermo 7,7. Cf. l’analyse de Vincent Giraud, Augustin, les signes et la manifestation, § 35 : « Le tout-autre et le retrait du nom », p. 207-214.

[5] Saint Augustin, Enarr. in Ps. 38,7.

[6] Id., De magistro., 5.

[7] Cf. Id., Confessions, L. I, v, 5.

[8] Cf. l’analyse de Vincent Giraud, Augustin, les signes et la manifestation, § 36 : « L’Archi-Nom : l’idipsum », p. 214-222, ici p. 220.

[9] Milton Erickson nous a appris que la thérapie gagne à contourner les mécanismes de défense mis en place par l’inconscient en employant des métaphores.

1.8.2026
 

Les commentaires sont fermés.