La souffrance sans jouissance chez sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus

« Le désir de souffrance chez Thérèse n’a rien à voir avec une quelconque manifestation pathologique. Cette souffrance est essentiellement liée à l’amour [1] ».

 

Sainte Thérèse de Lisieux n’a jamais aimé la souffrance pour elle-même [2] : « Je ne désire pas non plus la souffrance ni la mort et cependant je les aime toutes les deux, mais c’est l’amour seul qui m’attire [3] ». Telle est la thèse, puissante et originale, défendue par Denis Vasse dans un opuscule qui conjure définitivement toute interprétation doloriste de la sainte carmélite [4]. D’un mot, le psychanalyste jésuite établit que le désir thérésien de souffrance n’a rien de narcissique, mais est saint, c’est-à-dire tout tourné vers Dieu. « La vérité de l’amour n’est pas dans le sentiment que l’homme en a ; elle est dans la foi en un amour dont l’essence est de se donner [5] ».

Pour le montrer, l’auteur écarte deux erreurs opposées. La première est la sensiblerie : la spiritualité thérésienne n’est en rien une recherche de consolation. C’est ce qu’atteste la présence de la souffrance dans sa vie et dans ses écrits. Mais justement, Thérèse ne s’est-elle pas complu dans la souffrance ? Telle est l’interprétation symétrique, tout aussi erronée. En effet, la pratique psychothérapique montre combien souffrance rime avec complaisance : le masochisme (jouir de souffrir) est plus fréquent qu’on ne croit.

Or, « Thérèse ne désire pas la souffrance pour elle-même [6] », affirme clairement Vasse ; « ce à quoi elle est appelée, ce n’est pas à la souffrance, en effet : c’est à l’amour [7] ». Ensuite, un symptôme constant dans les déviations doloristes du désir est la jouissance dans le souffrir. Or, rien de tel chez Thérèse : à aucun moment, elle ne se complaît dans la souffrance : c’est « parce qu’elle souffre sans jouir de la souffrance qu’elle aime de l’amour de Jésus [8] ». D’ailleurs, elle a renoncé à toute recherche de satisfaction, qu’il s’agisse du masochisme ou de la jouissance sensible en général.

Enfin, chez le pervers, le désir s’accompagne toujours de déception, de dépression au sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire de perte d’objet ; or, Thérèse vit dans une impressionnante égalité d’âme et un réel détachement à l’égard d’elle-même et de sa joie. « La déception est en effet la marque d’un désir égoïste et narcissique ». Mais la religieuse « ne se décourage jamais […] pour faire comprendre comment elle comprend la charité purement spirituelle [9] ».

Résumons les différences entre les deux désirs de souffrance, pathologique et saint, en un tableau :

 

La pulsion, la perversion

Le désir véritable ou sanctifié

Tourné vers soi, retourné sur soi

Tourné vers l’Autre et vers les autres, sans aucun retour sur soi

Souvent déçu : agressif contre l’autre, dépressif contre soi (le don comme perte)

Sans déception, car sans exigence vis-à-vis de l’autre (le don en vérité)

Cherche la jouissance de soi, même dans la souffrance : amour toujours sensible

Se refuse à toute jouissance, même à jouir de sa souffrance : amour au-delà du sensible

Aliéné

Libre

Incestueux, jaloux, fusionnant-confusionnant

Vierge, respectueux de l’altérité : accepte que l’Autre se cache

Pascal Ide

[1] René Masson, Souffrance des hommes. Un psychiatre interroge Thérèse de Lisieux, Versailles, Saint-Paul, 1997, p. 56.

[2] Sur la souffrance chez Thérèse, cf. l’étude toujours pas démodée d’André Combes, Introduction à la spiritualité de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Paris, Le Cerf-DDB, 1948, p. 309-479 ; Pierre Descouvemont, Sainte Thérèse de Lisieux docteur de l’Église. Guide de lecture, Paris, Le Cerf, 1997, p. 225-245 ; Guy Gaucher, La passion de Thérèse de Lisieux, Paris, Le Cerf-DDB, 1993, surtout p. 195 s.

[3] Sainte Thérèse de L’enfant-Jésus et de la Sainte-Face, Ms A, 82 v° et 83 r°, Œuvres complètes (Textes et dernières paroles), éd. Jacques Longchampt, Paris, Le Cerf/DDB, 1992, p. 210.

[4] Denis Vasse, La souffrance sans jouissance ou le martyre de l’amour. Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face, Paris, Seuil, 1998.

[5] Ibid., p. 64.

[6] Ibid., p. 26.

[7] Ibid., p. 62.

[8] Ibid., p. 64.

[9] Ibid., p. 67. Souligné dans le texte.

15.7.2026
 

Les commentaires sont fermés.