Des neurones-miroirs au salut (13e dimanche du temps ordinaire. 28 juin 2026)
  1. Nous sommes en 1992, à Parme, en Italie, dans le laboratoire de recherche de Giacomo Rizzolatti. Son équipe établit la carte de l’aire cérébrale sensorimotrice du macaque et, pour cela, emploie des électrodes si fines qu’elles peuvent détecter l’excitation d’un seul neurone (un centième de millimètre !). En l’occurrence, un macaque Rhésus est équipé de ces électrodes. Ce jour-là, il fait particulièrement chaud (tiens, déjà à l’époque !) et l’un des chercheurs sort acheter une glace, rentre au laboratoire et la mange tranquillement. Le singe l’observe et, soudain, au grand étonnement du chercheur, sa cellule sensori-motrice du cortex prémoteur ventral (aire F5) s’active. En effet, cette cellule s’excite lorsque le macaque agit, par exemple pour prendre une glace et la porter à sa bouche. Or, ici, le singe ne fait que voir, autrement dit recevoir une information. Par conséquent, son cerveau agit comme s’il allait effectuer le geste, alors que ce n’est pas son intention. Autrement dit, il s’excite non pour poser un geste, ni même pour reproduire le geste de l’autre, mais pour le comprendre. Les neurones-miroirs sont découverts [1]. Une des découvertes les plus retentissantes et des plus importantes en neuroscience de ces dernières décennies. Leur existence sera largement confirmée, en particulier chez l’homme, depuis 2010 [2].

D’un mot, les neurones miroirs sont le support neurophysiologique de la compassion. Loin d’être un animal égoïste, comme le serinent souvent les sciences humaines, l’être humain est prédisposé ou précablé par sa nature biologique à nous mettre à la place de l’autre. Quelle extraordinaire découverte ! Au point que le neuroscientifique indo-américain Vilayanur Subramanian Ramachandran, directeur du centre pour le cerveau et la cognition, à l’université de Californie, à San Diego, parle de « neurones de Gandhi » [3].

Vous comprenez désormais le lien avec les lectures du jour qui, vous les avez entendues, ne parlent pas seulement de la charité, mais de ce fondement trop méconnu de la charité qu’est le décentrement de soi. Pourquoi la Sunamite (comme par hasard, il s’agit d’une femme) demande-t-elle à son mari de construire « une petite chambre sur la terrasse » pour le prophète Élisée ? Parce qu’elle a deviné le besoin du « saint homme de Dieu ». Et quand Jésus veut nous inviter à aimer et de gagner notre récompense, il prend un exemple, lui aussi d’actualité : « donner à boire un simple verre d’eau fraîche ». Or, cela suppose, comme dans l’exemple ci-dessus, que nous ressentions en nous ce besoin de boire.

 

  1. Nous venons de voir qu’aimer, c’est se décentrer de soi, comprendre l’autre, son besoin, son point de vue. Formulé ainsi, nous avons l’impression que nous pratiquons l’amour sans difficulté, voire en permanence. Ce serait bien vite oublier une autre leçon de l’évangile : la paille et la poutre (cf. Mt 7,3-5). Pour la rendre concrète, je souhaiterais partir d’une étonnante expérience de mort imminente.

Lorsque son pick-up de deux tonnes s’est écrasé sur lui, Tom Sawyer a vécu une expérience de mort imminente et, pendant celle-ci, une revue de vie où il s’est rappelé très précisément un épisode qui s’est déroulé, alors qu’il avait 19 ans. Un homme à pied a surgi derrière son pick-up et a failli le percuter. Par la vitre ouverte, Tom lui a répondu sarcastiquement : « La prochaine fois, vaudrait mieux emprunter le passage piéton ». Ce à quoi l’homme a rétorqué en hurlant et en le giflant en pleine face. Tom a réagi avec une extrême violence : « Je suis descendu de voiture et je l’ai tabassé à coups redoublés. Il est tombé à la renverse et a heurté la chaussée de la tête. J’ai failli le tuer, mais je ne pensais pas à lui. J’étais indigné ». Puis, Tom est reparti et n’a jamais entendu parler de cet homme.

 

« Mais, dans cette revue, j’ai compris qu’il était saoul et désespéré par la mort de sa femme. J’ai vu le tabouret du bar où il avait descendu verre après verre. J’ai vu le chemin qu’il avait parcouru avant de surgir de derrière cette vertu. J’ai aussi senti ce que c’était de recevoir le poing de Tom dans la figure. Et j’ai senti l’indignation, la rage, la gêne, la frustration, la douleur physique. […] En d’autres termes, j’étais dans le corps de cet homme et je voyais par ses yeux. […] Après être descendu de voiture, j’ai frappé cet homme trente-deux fois. […] J’ai éprouvé tout ça, jusqu’à sa perte de conscience. J’ai revu tout ça d’un point de vue extérieur, du point de vue d’un tiers. Tout arrivait simultanément, à travers mes yeux et à travers les siens. J’ai tout observé inconditionnellement. Ce n’était ni moralisateur ni négatif. […] J’aimerais pouvoir vous dire ce que ça fait de revoir sa vie, mais je ne pourrais jamais y arriver précisément. Serez-vous totalement dévasté par les conneries que vous avez faites [aux] autres ? […] Vous vous sentirez responsable en jugeant et en revivant de manière radicale ce que vous avez fait aux autres [4] ».

 

En prenant conscience du mal très grave qu’il a accompli, Tom fait bien entendu appel à sa conscience morale grâce à laquelle il cesse de se justifier en s’excusant (« Il m’a frappé le premier ») et nomme le mal qu’il a fait en se vengeant démesurément. Mais il y a plus. Il a de la compassion pour celui dont il comprend que sa situation l’excuse considérablement. Mais il y a encore davantage. Peut-être par la médiation des neurones miroirs, il éprouve empathiquement ce que l’autre lui-même a ressenti.

En fait, il y a radicalement autre. Car si puissantes et décentrées soient la compassion et l’empathie, elles demeurent extérieures à ce que l’autre éprouve [5]. Or, d’abord, Tom ressent du dedans (« j’étais dans le corps de cet homme et je voyais par ses yeux »), tout en demeurant lui-même (« Tout arrivait simultanément, à travers mes yeux et à travers les siens »). Ensuite, il ne se sent pas jugé, mais comprend sa responsabilité. Enfin, il participe à un point de vue absolu (« J’ai tout observé inconditionnellement »). Il y a comme un point de vue divin.

Contemplons le Christ lui-même. L’empathie, les neurones-miroirs sont la traduction humble et incarnée d’un des plus profonds mystères de notre foi, la rédemption. « Dieu a tellement aimé le monde » (Jn 3,16) que non seulement il a cherché à comprendre l’homme, mais qu’il l’est devenu, « il s’est fait homme » (Jn 1,14). Saint Irénée de Lyon, que nous fêtons aujourd’hui répétait que, dans l’histoire sainte, Dieu s’est accoutumé à l’homme pour que l’homme s’accoutume à Dieu [6]. Le contraire du dieu païen qui demeure muré dans son indifférence et sa distance. Est-ce que vous avez conscience du déplacement que le Fils éternel a opéré en nous aimant ? C’est ce qu’affirme l’hymne aux Philippiens : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes » (Ph 2,6-7).

 

  1. Comment vivre ce décentrement de soi qui est l’essence même de l’amour ? Trois moyens.

Pensez-vous profondément que votre carte n’est pas le territoire et que l’autre possède une carte différente de la vôtre qui dit quelque chose du territoire ? Imaginez-vous un dé entre vous et l’autre. Si vous voyez bien le nombre inscrit sur la face devant vous, pouvez-vous deviner celle de votre voisin ou de votre vis-à-vis ? Croyez-vous, pas en général, mais concrètement, que l’autre a quelque chose à vous apprendre sur telle situation ?

Prenez une situation de tension que vous vivez. Bien évidemment, c’est vous qui avez raison et c’est l’autre qui est non seulement injuste, méchant et égoïste, mais est sot de ne pas comprendre votre point de vue… Et si vous vous mettiez à la place de l’autre ? Et si vous vous demandiez : et lui, pourquoi a-t-il agi ainsi ? Quand je reçois des fiancés, je propose parfois même l’exercice concret suivant : changez de place. Voyez les choses du point de vue de l’autre. Partez du principe que l’autre est une personne raisonnable, aimante et fiable. Ce que vous êtes et ce que vous attendez à ce que l’on reconnaisse de vous… Les plus petits déplacements préparent les plus grandes révélations et les plus durables révolutions !

Vous avez très possiblement entendu parler de Gary Chapman. Cet auteur chrétien à succès qui est le must des préparations au mariage a découvert deux choses : l’on ne peut donner à l’autre que si notre hotte est pleine ; et notre hotte n’est remplie que si nous recevons de l’autre non pas l’amour dont nous avons besoin, mais les signes qui le nourrissent. Or, il y en a cinq principaux qui sont ce que Chapman appelle les langages de l’amour : les paroles valorisantes, les moments de qualité, les cadeaux, les services rendus, le toucher physique [7]. Jésus emploie ces cinq langages, par exemple, le toucher quand il accueille les enfants, les embrasse et les bénit en leur imposant les mains (cf. Mc 10,14-16) [8]. Alors, connaissez-vous le ou les langages de l’amour (parfois ils en préfèrent deux) de vos proches : conjoint, enfants, amis, etc. ?

Pascal Ide

[1] Cf. Giacomo Rizzolatti et al., « Premotor cortex and the recognition of motor actions », Cognition Brain Research, 3 (1996) n° 2, p. 131-141. Pour le détail, cf. site pascalide.fr : « Les neurones-miroirs, attestation d’une prédisposition à l’amour-don ».

[2] Cf. Christian Keysers et Valeria Gazzola, « Social Neuroscience: Mirror Neurons recorded in Humans », Current Biology, 20 (2010) n° 8, R353–354.

[3] Cf. sa conférence TED19 : « Les neurones qui ont formé la civilisation », http://www.ted.com/talks/vs_ramachandran_the_neurons_that_shaped_civilization.html, janvier 2010).

[4] Bruce Greyson, After. Que se passe-t-il après la mort ? Quarante-cinq années d’études scientifiques sur les EMI le révèlent, trad. Catherine Vaudrey, Paris, Guy Trédaniel, 2021, p. 204-205. Souligné dans le texte. Cf. Sidney Saylor Farr, What Tom Sawyer Learned from Dying, Norfolk (Virginia), Hampton Roads Publishing, 1993.

[5] C’est ce qu’a bien montré Edith Stein dans sa thèse sur l’empathie (Le problème de l’empathie, trad. Michel Dupuis revue par Jean-François Lavigne, Paris, Ad Solem et Le Cerf, Toulouse, Éd. du Carmel, 2012). Cf. site pascalide.fr : « Le cœur comme organe de l’amour. Le Gemüt chez Edith Stein ».

[6] Cf. Pierre Évieux, « La théologie de l’accoutumance chez saint Irénée », Recherche de sciences religieuses, 55 (1967) n° 1, p. 5-54. Pour le détail, cf. site pascalide.fr : « La dynamique du don chez saint Irénée de Lyon ».

[7] Cf. Gary D. Chapman, The five love languages, Moody Press, 1995 : Les langages de l’amour. Les actes qui disent « je t’aime », trad. Antoine Doriath, Marne-la-Vallée, Farel, Gatineau, Éd. du Trésor caché, 1997.

[8] Ibid., p. 93-94.

28.6.2026
 

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