La (vie)illesse. Moins de vitalité, mais plus de vie

Dans une autre étude sur le site [1], nous avons détaillé le paradoxe inaperçu de la vieillesse. À la suite d’une heureuse distinction du François Jullien, repartons des trois premières lettres de ce mot : vie. Le philosophe français propose de distinguer « entre ‘le vital’ (être en vie, ne pas être mort) et ‘le vivant’ comme capacité à déployer davantage sa vie [2] ». En ce sens, être vivant, « c’est ouvrir des possibles dans notre vie [3] », prendre conscience qu’ils sont bien présents.

Appliquons cette distinction aux âges de la vie. Dans la force de l’âge, assurément, nos capacités vitales sont grandes. Toutefois, conditionnés par le rythme trépidant de nos vies, nous pouvons perdre conscience de toutes les potentialités déposées en nous. La conscience heureuse de nos dons est inversement proportionnelle à leur présence.

Inversement, quand nous vieillissons, a fortiori quand nous entrons en Ehpad, « cette capacité vitale s’est fortement réduite », « on ne jouit plus d’une autonomie suffisante. Mais ce n’est pas pour autant qu’on perd toute capacité de déployer de la vie, au sens du vivant de la vie [4] ». Certes, nous peinons plus à nous lever, marcher, dévisser une bouteille. Mais,

 

« à travers la perte de la vitalité et de la maladie, et même à travers la souffrance, je peux éprouver avec plus d’acuité ce qu’a d’infiniment précieux, même d’inouï, le simple fait de pouvoir vivre. […] Quand on prend conscience du fait que les possibles sont en retrait, on devient beaucoup plus attentif à ce qu’est vivre en tant que tel [5] ».

 

Ainsi, il y va de la différence entre acte et puissance (capacité) à poser cet acte. Il y va aussi de la distinction entre extension (des activités), c’est-à-dire leur nombre, et intension ou intensité, c’est-à-dire profondeur. Mais il y va plus encore de la distinction entre inconscience et conscience ; or, de la conscience qui est connaissance à la reconnaissance, il y a un pas. « Il y a encore ce geste que je peux faire, cette parole que je peux adresser, et ils sont eux-mêmes une plénitude de vie d’autant plus sensible que d’autres capacités me sont désormais retirées [6] ». Pour le franchir, le grand âge doit renoncer à l’attention sur ses seules forces actives et la conservation du rythme de la vie adulte qui conduit au déni de l’inéluctable affaiblissement ; il lui faut aussi conjurer le risque opposé qu’est l’amertume, c’est-à-dire à la focalisation symétrique sur la seule perte des compétences d’antan.

Alors, en perdant sa vitalité, mais en devenant plus vivante, la vieillesse rime avec allégresse et entre dans la sagesse…

 

Pour passer de la vie-vitalité à la vie-vivante, le philosophe helléniste et sinologue propose trois images venues de Chine. L’Empire du soleil levant parle de « nourrir sa vie ». C’est plus que nourrir son corps avec de bons aliments ou son intelligence de bons livres ou de bonnes conversations. C’est « nourrir son ‘souffle’ [7] » et, j’ajouterai, entrer dans la puissance de la gratitude [8].

François Jullien évoque ensuite le berger qui conduit son troupeau non pas en marchant en tête, mais en se plaçant en arrière. Or, ce faisant, le berger ne cherche pas d’abord à tancer les brebis se traînant avec paresse, mais il communique lui-même son énergie au troupeau.

Enfin, « le sage, dit-on en Chine, respire, non seulement à partir de la gorge, comme tout le monde, mais ‘à partir des talons’ ». En effet, nous sommes alors connectés à la Terre. Or, celle-ci est chargée d’énergie. Dès lors, en recevant ce dynamisme tellurique, nous n’avons plus besoin de puiser en nous et de nous épuiser : « Cela ne demande quasiment pas de force […]. C’est veiller à laisser, par de gestes élémentaires, tout son être physique être traversé par du souffle irriguant et faisant ‘communiquer’ en soi la vie [9] ». La vieillesse comme moment privilégier pour faire circuler le souffle vivifiant du pneuma

Si l’on se rappelle que la logique la plus profonde de la gratitude bat du rythme « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8), tout cet enseignement vise à enraciner la vieillesse dans la longue vie de de la reconnaissance…

Pascal Ide

[1] Cf. pascalide.fr : « Le paradoxe de la vie-illesse ».

[2] François Jullien, « Partager l’intime », interview de Roger-Pol Droit, dans Roger-Pol Droit et Dominique Coudreau (éds.), L’entrée en Ehpad. Comment s’adapter au changement de vie, coll. « Bibliothèque Partage & vie », Paris, p.u.f., 2025, p. 111-118, ici p. 111.

[3] Ibid., p. 112.

[4] Ibid., p. 112. Souligné dans le texte.

[5] Ibid., p. 112-113.

[6] Ibid., p. 112-113. Souligné dans le texte.

[7] Ibid., p. 113.

[8] Cf. Pascal Ide, Puissance de la gratitude. Vers la vraie joie, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2017.

[9] François Jullien, « Partager l’intime », p. 114. Souligné par moi.

28.5.2026
 

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