- « 2 donnent 1 ». S’agirait-il d’une loi universelle ? En effet, nous l’observons d’une manière immanente : entre créatures (par exemple, chez les vivants et chez les hommes) et au sein d’une même créature (les compositions même-autre, fini-infini, être-action, acte-puissance, substance-accident, essence-existence, fond-apparition, un-multiple, etc.). Elle se contemple même entre le Créateur et la créature.
- Multiples sont les fondements de cette loi. Le statut de la créature qui, par nature, est composée. Seul Dieu est absolument simple.
– L’apparition de la nouveauté dans la créature : principe actif et principe réceptif.
Une raison transcendante théologique.
« Dieu qui a fait toutes choses et qui les a amenées à l’être par sa puissance infinie, maintient ensemble par sa Providence, rassemble, circonscrit et rattache fortement les uns aux autres et à lui-même aussi bien les intelligibles que les sensibles et, retenant autour de lui comme cause, principe et fin, toutes les choses qui sont distantes les unes des autres selon la nature, il les fait converger les unes vers les autres selon l’unique puissance de relation [qui les porte] vers lui comme vers leur principe [1] ».
Une raison transcendante christologique Pour saint Maxime le Confesseur, toute cohésion trouve sa raison d’être ultime dans le mystère de Dieu et même du Christ, Verbe incarné, tel que la « Définition » de Chalcédoine l’énonce. Le Verbe est « puissance de relation » car son rôle premier est d’unifier. Maxime se fonde volontiers sur la fameuse parole de Paul selon laquelle Jésus est « tout en tous » (1 Co 15,28).
Voilà comment Maxime énonce le logos de la puissance unificatrice : « Le monde aussi est un à partir de deux, de même qu’un homme est un à partir d’une âme et d’un corps, sans qu’aucune de ces éléments qui ont grandi ensemble en étant unis les uns aux autres, ne répudie et ne chasse l’autre, cela grâce à la loi de Celui qui les a joints ». En effet, le propre du Christ est de tenir dans son unique être une dualité : « conformément à cette loi, a été semé [en eux] le logos de la puissance unificatrice qui ne permet pas que leur identité selon l’union de l’hypostase soit méconnue à cause de la différence des natures, ni que leur caractère particulier, qui circonscrit chacun d’eux en lui-même, n’apparaisse être plus apte à leur séparation et à leur rupture que la parenté amicale, qui est mystérieusement insérée en eux, [ne l’est] à leur union ». Par cette « parenté amicale » introduite par le Christ, à l’image de celle dont il est le modèle, nous retrouvons donc les mêmes caractéristiques : sans confusion, ni changement ni division ni séparation. Le Père byzantin reprend littéralement une partie de la formule : « selon cette parenté amicale, le mode universel et unique de l’invisible et inconnaissable présence en tous de la cause qui maintient les êtres ensemble, mode qui est présent de manière variée, fait que tous les êtres sont sans mélange ni division, en eux-mêmes et les uns envers les autres [2] ».
Allons plus loin : le Christ n’est pas une application d’une loi plus générale qui se vérifierait en Dieu. Le Christ est la synthèse : Verbe de Dieu venu dans le monde, il est la source et la finalité de toute réalité ; or, c’est par son origine et sa destinée que l’univers trouve son unité.
Pour autant, Maxime semble dire que la source de toute unité est en Dieu et non pas dans le Christ lui-même :
« la Sainte Église est, comme il a été dit, figure et image de Dieu, parce que l’unité sans confusion qu’il réalise selon son infinie puissance et sagesse à l’égard des différentes essences des êtres comme créateur puisqu’il les maintient au plus haut point par lui-même, elle, elle la réalise selon la grâce de la foi à l’égard des croyants puisqu’elle rattache les croyants les uns aux autres en forme de l’Un […] [3] ».
- Tirons-en enfin une conséquence. L’unité dans l’Église a pour « modèle » (c’est le mot de Maxime) l’union effectuée par Dieu dans la création, mais aussi dans le Christ. Poursuivant le texte du chapitre 1 cité ci-dessus (664d) à propos de l’unité opérée par Dieu, Maxime écrit : « C’est aussi selon le même mode que la sainte Église de Dieu semblera opérer à notre égard les mêmes choses que Dieu [réalise] comme une image par rapport à son modèle ». Il insiste sur la différence qui rend si difficile cette unité : « Nombreux en effet et presque impossibles à dénombrer sont les hommes, les femmes et les enfants qui sont séparés les uns des autres au plus haut point et qui diffèrent, […] qui viennent au monde pour appartenir [à l’Église], qu’elle ait renaître et recrée grâce à l’Esprit ». Il souligne alors le principe d’unité :
« À tous elle donne et accorde par grâce au même titre cette unique forme et dénomination, de recevoir du Christ leur être et leur nom, ainsi que l’unique relation simple, sans partie ni divisions de la foi […], tous ayant grandi ensemble et étant liés les uns aux autres selon l’unique, simple et indivisible grâce et puissance de la foi [4] ».
Pascal Ide
[1] Maxime le Confesseur, Mystagogie, 1, 664d.
[2] Mystagogie, 7, PG 91, 685a-b.
[3] Mystagogie, 24, 705a-b.
[4] Ibid., 1, 665 s.