Lorsque je faisais le catéchisme aux élèves de CE2 à la paroisse de la Sainte Trinité, j’ai un jour raconté la parabole du Bon Berger. Les enfants écoutaient avec une attention particulière. Je me suis bien gardé de commenter la parole tant elle est éloquente. Répartis ensuite en petits groupes, les catéchistes leur ont demandé de dessiner ce qu’ils souhaitaient de la parabole. Un enfant s’est représenté en brebis sur les épaules de Jésus, un autre comme une brebis tombée dans un trou que Jésus venait chercher avec sollicitude et compassion. L’une des catéchistes me rapporta qu’un des élèves s’était représenté en Jésus lui-même ! Il était lui-même devenu le Bon Berger, le Vrai Pasteur ! Test de projection, mais test de projection spirituelle !
- S’il y a une personne qui a compris cette parabole de l’intérieur, c’est l’une des plus grandes éducatrices de tous les temps : Maria Montessori (1870-) [1]. Beaucoup d’entre nous, nous connaissons la pédagogue italienne, ne serait-ce que parce que nous avons une école Montessori sur le territoire de notre paroisse. Mais savons-nous qu’elle était aussi profondément chrétienne – ce que le récent film tourné sur sa vie s’est malheureusement bien gardé de montrer, insistant de manière anachronique sur son prétendu combat féministe ?
Certes, elle a eu un enfant hors mariage, mais, si je puis dire, à son corps défendant, à une époque où il était impossible à une femme d’être à la fois mariée et d’exercer la profession de médecin. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’elle fréquente, en plus de l’hôpital, la clinique de psychiatrie de Rome et qu’elle est marquée par les enfants internés pour handicap mental qu’on catégorise alors comme « idiots », qu’elle découvre que leur seule occupation est les miettes du déjeuner sur lesquelles ils se précipitent et, comprenant qu’ils ont besoin d’interagir avec le monde et leur entourage, elle décide de faire une thèse en psychiatrie sur les enfants déficients. Ainsi commence une belle histoire faite à la fois de compassion et d’observation objective, non jugeante, des enfants. Car, dans son existence même, elle expérimente combien science et foi convergent : « Il n’y a pas de religion qui soit aussi proche du traitement scientifique que la religion catholique », écrira-t-elle en 1949 [2].
Mais, de sa vie, je souhaiterais seulement souligner combien Maria est attachée au bon Dieu. D’un commun accord, son fils ayant été élevé par son père qui, lui, a pu se marier, elle demande, à 34 ans, d’entrer chez les Servantes du Sacré-Cœur pour se consacrer à Jésus. Déjà « avant d’entrer », dit-elle, « je menais une vie de recueillement absolu ». Mais Dieu avait un autre plan : « Tandis que je faisais les exercices spirituels chez les Servantes (je les avais faits à de nombreuses reprises), ma méthode d’éducation se manifesta. Ce n’est pas moi qui m’en rendis compte, mais la mère qui me dit : ‘Voilà, cette méthode [de pédagogie que Maria ne cesse de porter en elle] est l’œuvre que le Seigneur veut de vous’. Et c’est ainsi que je découvris la méthode ; je l’aimais et la défendis et j’essayais de la comprendre et de la développer. Cette origine suffit à comprendre que je ne pourrai jamais oser faire quoi que ce soit qui soit contraire aux principes de l’Église, étant donné qu’elle en est le fruit [3] ».
J’ajoute que, lorsqu’elle retrouvera plus tard son fils, elle lui révèlera dans une lettre la prière qu’elle adresse au Bon Dieu depuis sa naissance : « Seigneur donnez-moi toutes les peines et laissez-lui toutes les joies. Amen [4] ».
- Disons un mot de l’intuition la plus profonde de Maria. Elle se résume en une expression : l’esprit absorbant de l’enfant. Pour le comprendre, partons de l’expérience la plus étonnante qui soit : l’apprentissage de ce que nous appelons la langue maternelle. Il ne suscite pas assez notre étonnement ! Nous avons tous dû apprendre, à l’école, une autre langue. Et nous savons combien nous avons peiné et nous savons d’ailleurs combien notre apprentissage est imparfait. Je ne parle même pas de notre irréductible accent français, mais de nos erreurs, de la pauvreté de notre vocabulaire, etc. Or, c’est tout le contraire pour l’enfant. Je cite Maria :
« Combien ce serait merveilleux si nous pouvions conserver cette prodigieuse habileté de l’enfant qui, alors qu’il en est en train de vivre joyeusement, tout en sautant et en jouant, est capable d’apprendre une langue avec ses complications grammaticales ! Comme ce serait merveilleux si la connaissance entrait dans notre esprit rien que par le fait de vivre, sans réclamer aucun effort, pas plus que pour respirer ! Tout d’abord, nous ne nous apercevrions de rien de particulier ; et puis, brusquement, les connaissances acquises se révéleraient à nous comme des étoiles scintillantes de connaissance ; nous serions avertis que tout est là [5] ».
Et l’on pourrait le dire de même d’autres compétences qui nous sont tellement connaturelles comme marcher, écrire de la main droite ou gauche, etc. C’est cela l’esprit absorbant de l’enfant : celui-ci ne fait pas entrer lentement, laborieusement et peineusement, les notions nouvelles en lui ; c’est elles qui pénètrent en lui, d’elles-mêmes. Et allons aussitôt au cœur : si l’esprit de l’enfant absorbe tout, c’est parce qu’il est fait pour absorber le Tout, c’est-à-dire Dieu lui-même. L’âme, dit Maria Montessori, est « la partie principale de l’homme », elle est « créée directement par Dieu [6] ».
De fait, la psychologie clinique le reconnaît, l’enfant noue spontanément un lien avec le sacré [7] – plus encore, avec un Dieu personnel, le Bon Dieu [8]. Laissons parler l’expérience. Par exemple, une petite fille de 4 ans semble se parler à elle-même sous le regard aimant de sa maman. Mais soudain, remplie de joie, elle s’exclame : « Ah oui maman ! Je me parle dans mon cœur. C’est Jésus qui m’a appris, c’est qui qui m’a appris à parler dans mon cœur » [9]. Grâce à l’attitude bienveillante de sa mère, l’enfant a pu nommer ce qu’elle vivait. Cette certitude ne provient-elle pas de sa mère chrétienne ? Autre exemple. Face un somptueux coucher de soleil, un enfant demande à sa maman qui ne croit pas en Dieu : « Qui a fait cela ? » La mère ne sachant pas répondre, l’enfant répond : « Je le sais, moi, que c’est Dieu qui fait cela » [10].
- Voilà pourquoi Maria Montessori a fondé la catéchèse du Bon Berger. Elle s’est en effet rendue compte que la figure par excellence qui parle au cœur de l’enfant est celle du Christ, Bon Pasteur. Il est à la fois une figure d’autorité, une figure paternelle par excellence qui, par exemple, fait sortir les brebis de l’enclos et les aide à découvrir le monde extérieur, une figure de proximité qui connaît chaque brebis, chaque enfant par son nom et une figure de charité qui est prête à donner sa vie si l’enfant est menacé. Savez-vous d’ailleurs que ce verbe « conduire en dehors » a été traduit en latin par « ducere ex» d’où est tiré notre beau mort d’éducation (é-ducation) ? Encore un trésor que nous devons à l’Évangile !
D’ailleurs, c’est parce que l’esprit de l’enfant est absorbant qu’il est si vulnérable. Contrairement à nous qui avons appris à nous protéger (parfois trop !), il est véritablement sans défense jusqu’à l’âge de six ans. Voilà pourquoi il est tellement important de le protéger des écrans – ce que confirment aujourd’hui les études en neurosciences [11]. Voilà pourquoi il a tellement soif de Dieu. Et que c’est votre mission première, comme parent, grand-parent, parrain ou marraine, oncle, tante, etc., non pas seulement de lui parler du Bon Dieu, mais d’en vivre. Gustav Siewerth, un des grands disciples de Maria Montessori, raconte l’histoire d’un petit enfant contemplant, émerveillé, un coucher de soleil. Quand celui-ci disparaît sous l’horizon, il se tourne vers son papa et s’écrie : « Encore ! » Il est tellement convaincu que son papa est tout-puissant, qu’il est Dieu sur terre ! Il sera donc très important non seulement que ses parents lui apprennent à prier, mais qu’il les voit prier. Il n’apprendra jamais mieux que Dieu existe qu’en les voyant à genoux au pied de leur lit, qu’en voyant ce que Péguy appelle « le bel agenouillement droit du père ». Si un homme aussi important, aussi puissant que son père se met à genoux devant Dieu, Dieu doit donc être vraiment tout-puissant !
- Et nous ?
D’abord, nous ne naissons pas chrétiens, nous le devenons. Rendons grâce pour ceux qui nous ont fait découvrir que Jésus est notre Bon Berger. Je songe aux témoignages de ma mère et de ma grand-mère maternelle. Peut-être nos parents ont-ils été défaillants ? Mais Dieu, dans sa providence, a mis sur notre route des figures de substitution, des tuteurs de résilience. Je songe à trois beaux films actuellement sur les écrans qui montrent la présence de ces personnes, souvent des hommes et des femmes, palliant aux manques parentaux : deux fictions, Plus fort que moi, sur un jeune atteint du syndrome de Gilles de la Tourrette, et Compostelle, sur un jeune prédélinquant qui découvre une famille et un sens à sa vie en marchant sur le chemin de Saint-Jacques, et, cette semaine, Michael, un biopic sur la vie de Michael Jackson. Et si nous remercions ces personnes qui ont nourri notre esprit absorbant de Celui seul qui peut le combler ?
Par ailleurs, vous l’avez compris : Maria Montessori ne nous parle pas d’abord de pédagogie, mais d’anthropologie, de l’homme et de la femme créés à l’image et à la ressemblance de Dieu : « Les personnes pensent que je parle d’une méthode pédagogique, alors que moi, je parle d’une révélation reçue de l’âme des enfants […]. L’enfant est le trésor suprême où nous pouvons puiser la force [12] ». Nous avons une mission auprès des enfants, petits-enfants, neveux, nièces, qui nous sont confiés. Qu’en est-il ? Non pas seulement de notre parole, mais de notre témoignage ?
Ensuite, prions pour que les pasteurs de nos pays ressemblent un peu plus au « Bon Pasteur ». Il y a quelques jours, lors de son voyage en Afrique, le pape Léon XIV a osé exhorter les chefs d’État qui l’accueillaient : « Les autorités sont appelées non pas à dominer, mais à servir le peuple et son développement », a-t-il dit en Algérie ; ceux qui exercent de « hautes fonctions » doivent mener une vie « intègre », a-t-il affirmé au Cameroun ; et, en Guinée équatoriale, l’une des dictatures les plus sévères d’Afrique et du monde, il a parlé de « tyrannie » et encouragé à « oser des politiques à contre-courant, centrées sur le bien commun ». À chaque fois devant des gouvernants élus à vie dont la moyenne d’âge est… de 82 ans. Qui a dit que le nouveau berger de notre Église – qui vient de souffler la première bougie de son pontificat – est un homme effacé ?
Enfin, comment retentit cette parabole en nous, en moi ? Comment nous sommes-nous projetés en l’entendant : en brebis ou en berger ? Proche ou loin de Jésus ? Comment nous sommes-nous vus, en train de l’écouter, de le suivre ? Mais peut-être ne nous sommes-nous pas donné le droit ou le goût de nous l’appliquer ? Quoi qu’il en soit, notre vécu de cette parabole est, redisons-le, un test projectif. Et si, aujourd’hui, cette semaine, nous reprenions le psaume entendu avant l’évangile, qui est aussi l’un des passages les plus populaires de toute les Saintes Écritures : « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer » (Ps 22[23],1-2) ?
Pascal Ide
[1] Pour une biographie actualisée de Maria Montessori, cf. Martine Gilsoul et Charlotte Poussin, Maria Montessori, une vie au service de l’enfant, Paris, DDB, 2020.
[2] Lettre à Mère Tincani, Aydar, Madras, 1949. Citée dans Maria Montessori, Dieu et l’enfant, et autres écrits inédits, trad., Paris, Parole et Silence, 2015, p. 243.
[3] Citée par Martine Gilsoul et Charlotte Poussin, Maria Montessori, une vie au service de l’enfant, p. 144.
[4] Lettre de 1913, citée dans Martine Gilsoul et Charlotte Poussin, Maria Montessori, une vie au service de l’enfant, p. 163.
[5] Maria Montessori, L’esprit absorbant de l’enfant, trad. et éd. Georgette J.-J. Bernard, Paris, DDB, 2023, p. 42-43.
[6] Maria Montessori, Dieu et l’enfant, et autres écrits inédits, p. 54.
[7] Cf., par exemple, Sevim Riedinger, Le monde secret de l’enfant, Paris, Carnets Nord, 2013, p. 29.
[8] Cf. Rose-Marie Capabianca, L’enfant capable de Dieu, trad., Paris, Fayard, .
[9] Exemple cité par La Petite École du Bon Pasteur, L’essence chrétienne de la pédagogie Montessori, coll. « Transmettre aujourd’hui », Saint-Barthélémy-d’Anjou, Éd. CRER-Bayard, 2021, p. 59.
[10] Exemple cité Ibid., p. 60.
[11] Cf. site pascalide.fr : « Les dangers méconnus des écrans numériques. Une urgence éducative ».
[12] Maria Montessori, « The Child, the eternal Messiah », discours prononcé à Adyar, 1939, cité par Giovetti, « Maria Montessori in India. Rapporti con la Teosofia et la Società teosofica », La cura dell’anima in Maria Montessori, p. 90.