Deuxième sous-partie : « Marie dans la vie de l’Église et de chaque chrétien »
Marie est présente dans la vie de toute l’Église et de chaque chrétien en particulier avec l’attention unique qui caractérise l’amour qu’une mère a pour la personne de chacun de ses enfants.
5) N. 42 et 43 : Marie est figure de l’Église
(Reprenez le plan donné au début de l’analyse de cette troisième partie pour voir l’articulation.)
Jean-Paul II va maintenant s’attacher à voir comment se réalise concrètement la médiation maternelle de Marie à l’égard de l’Église et de chaque chrétien, personnellement (n. 45 s). Or, double est le rôle maternel de Marie dans l’Église : l’un plus spectaculaire mais moins profond est celui d’exemple, d’icône, de modèle (n. 42 et 43) : généralement, on s’y arrête ; mais il faut creuser bien plus profond et reconnaître la réalité d’un coopération effective de Marie dans la marche de l’Église (n. 44) (et ce point est plus délicat dans le dialogue avec nos frères protestants). D’ailleurs, Jean-Paul II a déjà signalé ces deux aspects, « actif et exemplaire », de la présence de Maire à l’Église dès le second § du n. 1. C’est ici seulement qu’ils vont trouver leur entière justification.
a) Thèse
Marie est figure de l’Église (§ 1, deux premières phrases)
Jean-Paul II se fonde sur Vatican II pour le dire, n’hésitant pas à affirmer sa nouveauté dans ce domaine.
b) Première preuve (§ 1, dernière phrase)
Se fondant sur le passage de Lumen Gentium qu’il vient de citer, Jean-Paul II rappelle succinctement l’argument développé dans toute la seconde partie, à savoir que le propre de l’Église est de rassembler (la racine hébraïque d’église signifie « assemblée ») ceux qui cheminent dans la foi, l’espérance et la charité ; or, justement, Marie est l’exemple même de ces trois vertus.
c) Seconde preuve, plus détaillée (§ 2 à fin du n. 43)
Mais Jean-Paul II, dans la perspective de cette troisième partie qui traite de la médiation maternelle, va le montrer à partir non plus de la foi de Marie, mais de son rôle maternel ; la dimension de médiation apparaîtra plus lorsqu’il sera question de sa coopération active. On aura donc ainsi pleinement corrélé les deux rôles (actif et exemplaire) de Marie dans l’Église au double aspect de son mystère : la foi et la médiation maternelle.
1’) Penchons nous d’abord sur Marie (fin du n. 42)
a’) Quels sont les titres de Marie ? (§ 2)
Les trois grands titres classiques de Marie sont : Vierge, servante, et Mère (à noter que le second ne sera pas retenu pour la suite de la démonstration). Or, il est intéressant de noter que Jean-Paul II les fonde sur la foi de Marie.
b’) Conséquence (§ 3)
Ce § est très typique de la méthode de Jean-Paul II : il anticipe la conclusion qui sera développée dans le n. suivant, à savoir que Marie est la figure de l’Église, joue un rôle exemplaire. En effet, Marie est objet unique de culte depuis toujours notamment comme « Mère de Dieu ». Or, le culte est le lieu par excellence de al vie de l’Église. Il exprime donc le lien existant entre Marie et l’Église.
2’) Application à l’Église (n. 43)
De manière tout à fait classique (le thème existe déjà chez les Pères de l’Église), Jean-Paul II va rappeler que l’Église aussi est mère et vierge et rapprocher ce double titre de Marie. C’est ce qu’il disait dans les dernières phrases du n. 42.
a’) L’Église est Mère à l’image de Marie (§ 1 et 2)
Il suffit de montrer que l’Église est Mère.
– Preuve (§ 1, deux premières phrases)
En effet, le propre de la mère est d’engendrer (c’est ce qui la distingue de l’épouse). Or, l’Église engendre les chrétiens par la foi et le baptême. Voilà pourquoi, comme Marie, l’Église est d’abord une mère à l’égard des croyants.
– Confirmation (§ 1, à partir de « Ce caractère maternel… »)
Déjà la primitive Église avait un sens aigu de sa fonction maternelle, comme l’atteste la belle parole de S. Paul que cite Jean-Paul II.
Elle nous montre combien cette maternité de l’Église est concrète, s’incarne dans des personnes : si nous ne la rencontrons pas en telle ou telle personne, ce qui est dit de cette fonction maternelle risque fort de demeurer utopique ou même illusoire.
– Conséquence (§ 2) : L’Église doit contempler le mystère de Marie pour devenir vraiment Mère. Autrement dit, « l’Église apprend de Marie ce qu’est sa propre maternité ». Jean-Paul II va plus loin en reprenant la « définition » qui ouvre Lumen Gentium : l’Église est signe et moyen de l’union intime avec Dieu ; or, la raison en est la maternité de l’Église. Cette maternité est donc de l’essence même de l’Église.
b’) L’Église est vierge à l’exemple de Marie (§ 3 et 4)
Plus exactement, elle est « la vierge fidèle à son époux ».
– En effet, Jean-Paul II part de l’Écriture (§ 3, début) : S. Paul et S. Jean, les deux grands théologiens du Nouveau Testament, parlent de l’Église comme Epouse du Christ. Mais cela pourrait paraître paradoxal, puisqu’il veut montrer que l’Église est vierge et que l’état de virginité ne semble guère compatible avec celui de mariage.
Cela va s’éclairer dans un instant. Précisément, double est la fidélité de l’Église : elle présente comme une face active et une face plus réceptive (ce qui ne s’identifie pas à passif) à l’égard du même don de la foi par son époux le Christ.
– Le versant actif : « L’Église garde la foi donnée au Christ » (§ 3, à partir de « Si l’Église… »). Or, il y a une double image (et réalisation) de cette fidélité à la foi donnée : celle classique du mariage ; mais il ne faudrait pas oublier celle plus profonde encore de la consécration virginale. Or, Marie en est l’exemplaire par excellence.
Mais pourquoi privilégier cette second ligne ? Jean-Paul II ne fait que suggérer la réponse : le propre de la virginité n’est pas négativement, comme on le croit trop souvent, le renoncement au mariage, mais l’ouverture à une fécondité spirituelle, par union spirituelle à Dieu ; et la fécondité est le signe et la conséquence de la maternité. Or, nous avons vu que Marie exerce cette maternité spirituelle à l’égard de ses enfants : c’est pour cela que l’image de la vierge fidèle lui convient si bien et que Marie est son modèle.
Ainsi s’éclaire l’objection soulevée quelques lignes plus haut. Le Saint-Père se fonde donc sur le fait très profond que le mariage comme la consécration sont fondés sur l’engagement fidèle à autre que soi (il serait donc totalement erroné d’opposer ces deux vocations comme l’un, le mariage, ouverture à l’autre et l’autre, la consécration, solitude réservée pour soi).
– Le versant réceptif : « L’Église garde la foi reçue du Christ » (§ 4). Ici Jean-Paul II insiste plus sur la fonction dite prophétique de l’Église : celle-ci consiste d’abord en l’écoute et la conservation méditative de la Parole de Dieu. Or, telle est l’attitude de Marie décrite par S. Luc. Voilà pourquoi l’Église est à l’image de Marie.
En filigrane, Jean-Paul II suggère ainsi toute une riche réflexion sur la fidélité : celle-ci ne s’alimente pas que d’efforts parfois volontaristes : elle doit aussi accepter de recevoir de l’autre ce qu’elle ne peut se donner à elle-même. Inversement, la fidélité n’est pas attente unilatérale ; elle est effort constant, même quand prédomine l’impression (bien souvent déformée) que les efforts sont principalement de notre côté. Bref la fidélité se construit à deux.
6) N. 44 : Marie coopère à l’Église
a) Thèse (§ 1, début)
Et, une fois n’est pas coutume, il la situe par rapport à ce qui précède.
– Jean-Paul II rappelle d’abord la thèse des deux numéros précédents : l’Église est mère à l’exemple de Marie.
– Puis il énonce la nouvelle thèse : Marie coopère à la fonction maternelle (autrement dit de naissance et d’éducation) de l’Église. Ce qui implique une union plus intime à l’Église que le seul rôle de modèle.
b) Preuve générale (§ 1, à partir de « L’Église puise… » et 2)
– La coopération de Marie n’est rien d’autre que sa médiation maternelle (fin du § 1) : en effet, la vocation de la mère est d’engendrer et d’éduquer ses enfants ; or, Marie « coopérait déjà sur terre à la naissance et à l’éducation des fils et des filles de l’Église ».
– Or en quoi consiste précisément cette maternité ? (§ 2) Marie reçoit définitivement son rôle de mère au pied de la croix, comme on l’a vu dans la première partie ; or, le mystère pascal, le mystère de la croix est mystère spirituel de salut où Jésus donne sa vie pour nous donner l’Esprit : l’évangéliste S. Jean (19,30) dit en une formule splendide qu’il faut entendre en toute la plénitude de son sens : « Jésus rendit l’esprit », ce qui peut tout aussi bien se traduire : « transmit l’Esprit », puisque Jésus a donné sa vie par amour (cf. Jn 15,13) et que l’Esprit-Saint est amour (cf. Rm 5,5). Voilà pourquoi, la maternité de Marie et donc sa coopération est spirituelle et consiste en ce « qu’elle invoque le don de l’Esprit Saint ». En effet, l’épisode de Cana a montré que la médiation maternelle de Marie est une médiation d’intercession, de prière (cf. n. 21, § 3).
c) Preuve particulière à partir de l’exemple de l’Eucharistie (§ 3 et 4)
1’) Preuve (§ 3)
En effet, l’Église est notre mère en nourrissant et sauvant ses enfants par l’Eucharistie (le propre d’une mère n’est pas seulement de mettre au monde ses enfants, mais aussi de les nourrir et de les élever). Or, c’est Marie qui nous a donné le vrai corps du Christ présent dont l’Eucharistie est le sacrement.
Autrement dit, sans Marie, le Christ ne nous serait pas donné en partage à chaque Eucharistie. Ce qui a inspiré à S. Louis-Marie Grignon de Montfort de fort belles prières à Marie pour accompagner la communion eucharistique.
2’) Confirmation puisée à la liturgie, à la prière de l’Église (§ 4)
De fait, tant les Églises d’Occident que celles d’Orient ont « toujours vu un lien profond entre la dévotion à la Sainte Vierge et le culte de l’Eucharistie ». Et de noter, sans le montrer, en suggérant, que « Marie conduit le fidèle à l’Eucharistie » : Marie est décidément présente à tous les commencements, toutes les préparations décisives : de l’incarnation au début de la vie publique et à la naissance de l’Église. C’es en effet le propre de la mère que d’être présente aux enfantements.
7) N. 45 et 46 : Marie dans la vie de chaque chrétien
a) Principe général dans l’ordre naturel (§ 1)
La maternité implique une relation absolument unique de la mère et de la personne de l’enfant (relation à double sens). Citons Jean-Paul II : « La maternité […] détermine toujours une relation absolument unique […] de la mère avec son enfant et de l’enfant avec sa mère ».
Cette intuition fondamentale, exprimée avec force et sobriété, a été inspirée au Saint-Père « par une expérience personnelle et profonde, nous dit René Laurentin, dans sa préface (édition du Centurion, p. VII). Jean-Paul II, orphelin de mère à l’âge de 9 ans, avait appris de sa maman, Emilia, que Marie est la meilleure des mères. Ce n’est donc pas comme un substitut ou comme une compensation qu’il découvrit Marie, mais bien pour elle-même comme la Mère du Christ et de tous les hommes ».
Et en effet chaque mère et chaque parent fait bien l’expérience qu’unique est l’amour pour chaque enfant, quel qu’en soit le nombre.
b) Application à Marie : en général (n. 45, § 2 à n. 46, § 1)
1’) Premier sens : Relation de Marie à chaque homme (§ 2)
a’) Exposé (première phrase)
Or, il y a analogie entre les deux maternités dans l’ordre de la grâce et de la nature. Or, nous savons que Marie est mère de chaque chrétien dans l’ordre de la grâce. Voilà pourquoi elle entretient une relation personnelle avec chaque chrétien.
b’) Confirmation (seconde phrase)
« Le Christ a exprimé au singulier la nouvelle maternité » de Marie en disant : « Voici ton fils ».
Jean-Paul II avait déjà anticipé ce thème (qui est donc central) de sa pensée mariale dans sa seconde encyclique, sur le Père riche en miséricorde (n. 9, § 5) : La révélation de la miséricorde « est particulièrement fructueuse, car, chez la Mère de Dieu, elle se fonde sur le tact particulier de son cœur maternel, […] sur sa capacité particulière de rejoindre tous ceux qui acceptent plus facilement l’amour miséricordieux de la part d’une mère (souligné dans le texte). C’est là un des grands et vivifiants mystères chrétiens, mystère très intimement lié à celui de l’incarnation ».
2’) A l’inverse, relation de chaque homme à Marie (n. 45, § 3 à 46, § 1)
a’) Nature de cette relation (§ 3 et 4)
1’’) C’est une offrande de soi à Marie (§ 3)
La thèse est que l’attitude de chaque homme (en fait, de tout disciple du Christ : ca comment connaître Marie sans connaître le Christ) à l’égard de Marie doit être d’offrande de soi.
En effet, pour commencer par le principe commandant tout le § : « l’offrande de soi est la réponse à l’amour d’une personne, et en particulier à l’amour de la mère ». (dernière phrase) Or, en S. Jean, le Christ donne, à chaque homme, Marie sa Mère : Marie est un don, un héritage du Christ pour chaque homme. Et le don est fruit de l’amour. Donc, tout homme est invité à s’offrir à la Mère du Christ.
Confirmation est fournie par l’attitude de Jean qui a accueilli chez lui Marie.
2’’) En quoi consiste cette offrande filiale à Marie ? (§ 4)
C’est l’attitude de Jean qui doit là encore nous guider, puisqu’il est le modèle même de cette offrande et que Jésus a désigné tout homme dans la personne de Jean : « Il l’accueillit chez lui ». Or, cet accueil s’entend non pas d’abord en un sens matériel mais spirituel : il l’accueillit car « il lui donna place parmi les responsabilités auxquelles il se consacrait avec cœur ». (S. Augustin cité dans la note 130). De même donc tout chrétien es appelé à introduire Marie « dans tout l’espace de sa vie intérieure ».
Remarquez bien le mot « tout » : car rien n’échappe au rayonnement d’un amour maternel. Que serait une mère qui ne s’intéresserait que partiellement à son fils, par exemple à ce qu’il se nourrisse assez et qui serait indifférente à ses études ? Eh bien de même, le chrétien est appelé à se livrer à l’amour de Marie, à s’offrir à elle avec un abandon proportionné à l’intérêt qu’elle manifeste à ses enfants. Il n’y a pas pire affront que de se donner chichement à celui qui, en pure gratuité, se livre sans réserve.
On ne peut alors s’empêcher de songer à la devise du pape, « Totus tuus : tout à toi » (Marie) : elle résume tout ce numéro qui n’en est finalement qu’un commentaire.
b’) Finalité de cette relation (n. 46, § 1)
1’’) Thèse
L’offrande de soi à Marie est toute orientée vers le Christ. De même qu’elle a le Christ pour origine (puisque c’est lui-même qui a confié Jean à sa mère), de même l’a-t-elle pour terme.
On comprend l’importance de cette mise au point par rapport aux objections protestantes (encore un signe de la grande attention œcuménique de Jean-Paul II) : en effet, comme la médiation de Marie peut faire craindre pour la primauté du Christ quant à l’origine du salut, l’offrande de soi à Marie pourrait être vécue comme une offense faite à la primauté du Christ (mais vue là comme fin, comme terme).
2’’) Preuve
En effet, Marie redit toujours les si belles paroles de Cana : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ». Or, nous avons vu que ces paroles expriment à merveille sa médiation subordonnée, toute orientée vers le Christ (cf. n. 21, § 3). De même le titre de servante qu’elle s’est donnée à elle-même (cf. n. 39). De plus, Marie est celle qui a cru la première et par sa foi, elle opère sur tous ceux qui se confient à elle (pour les différentes raisons déjà vues : exemple et coopération par sa médiation maternelle, son intercession) ; or, la foi a le Christ pour objet (par exemple Rm 10, 9). Aussi Marie rapproche les hommes du Christ (de son « insondable richesse », selon la parole d’Ephésiens chère à Jean-Paul II : cf. le Rédempteur de l’homme).
Quelqu’un faisait remarquer un jour : « Quand un âme prie : ‘Marie ! ‘, Marie prie aussitôt en disant : ‘Jésus ! ‘ ».
c) Application à la relation particulière de Marie avec la femme (n. 46, § 2)
– Thèse : Marie exprime pleinement la vocation et la dignité de la femme. Notez comment Jean-Paul II procède, énonçant sa thèse par touches successives : cela est très typique de sa manière. Il la développera dans la belle exhortation Mulieris dignitatem qui porte justement sur la vocation et la dignité de la femme et dont Marie sera la clef de lecture constante. Il doit d’ailleurs sans doute déjà y penser (cf. la troisième phrase).
– Il avance deux raisons
La première par les sommets : le choix que Dieu a fait d’une femme, en l’occurrence de Marie dans le mystère de l’Incarnation. S. Thomas disait déjà que trois réalités appartiennent à l’ordre de l’union hypostatique, donc se rapprochent le plus du divin : l’Eucharistie, la vision béatifique et la Vierge Marie (comme Mère de Dieu).
La seconde, plus immédiate : Marie est le miroir, la réalisation des plus hautes vertus, qualités (et Jean-Paul II d’en donner quatre dans la dernière phrase). C’est donc que Jean-Paul II se fait une image extrêmement élevée et spirituelle de la promotion de la femme : rien à voir avec une simple libération des aliénations psychosociologiques ; il s’agit d’une réalisation totale, plénière, spirituelle.
8) N. 47 : Corollaires
a) Premier (§ 1) : Marie est Mère de l’Église
Jean-Paul II se contente de citer deux textes décisifs du pape Paul VI sur ce sujet. Le second rapproche très explicitement le titre de Mère de l’Église au thème développé dans notre encyclique sur la coopération de Marie à l’œuvre de salut.
Il est intéressant, et pas seulement pour la culture (ou la curiosité) théologique, de rappeler dans quelles circonstances ce titre fut donné à Marie [1].
b) Deuxième (§ 2)
Mieux connaître Marie permet de mieux connaître la vérité de l’Église. Là encore le Saint-Père fait appel à ce grand pape marial que fut Paul VI.
Cela doit s’entendre dans un sens non seulement intellectuel, mais, plus profondément, vital: Marie est un modèle. L’image est ressemblance passive, le modèle implique aussi ressemblance mais a un rôle comme matriciel. Par exemple, un frère peut ressembler à son frère, être à son image ; mais un parent, en particulier une mère est un modèle car c’est elle qui a imprimé cette ressemblance, qui l’a causé dans son enfant. Tel est le rôle de Marie à notre égard.
c) Troisième (§ 3)
La relation unissant Marie et l’Église éclaire le mystère de la « femme » notamment celle de l’Apocalypse 12. Il faut savoir que classiquement ce passage a été interprété comme symbolisant surtout l’Église, mais aussi parfois Marie [2]. Ici, le Saint-Père, avec adresse et discernement, ne tranche pas la question et laisse donc le soin aux exégètes de décider. Reste que ce qu’il dit permet une interprétation originale de la « femme » de la Genèse comme de l’Apocalypse : en effet, cette « femme » a un rôle dans le salut qui est de l’ordre du « combat contre les puissances de ténèbres », les démons. Or, il en est de même pour Marie, nous dit Jean-Paul II : car « sans tâche ni ride, enveloppée de soleil » signifie qu’elle est dans la gloire ; mais personne n’est glorifié que s’il a remporté le combat contre le péché (même si c’est el Christ qui nous sauve, nous avons à participer à cette lutte). Or, nous savons que l’Église voit en Marie celle qui leur désigne le terme du pèlerinage terrestre : elle l’aide « à trouver dans le Christ la route qui conduit à la maison du Père ». (souligné dans le texte). On peut donc dire que la « femme » dont il est question est Marie en tant que modèle de l’Église.
d) Quatrième corollaire et conclusion (§ 4)
Marie unit donc l’Église à tous les temps et à tous les hommes.
Troisième sous-partie : « Le sens de l’Année mariale »
Commençant à la solennité de la Pentecôte 1987 pour signifier la profonde union existant entre Marie et l’Église et s’achevant à celle de l’Assomption 1988, cette Année mariale a pour but de nous permettre d’approfondir l’enseignement de Vatican II sur Marie et notre dévotion à son égard, et par là même, de nous préparer, dans ce grand Avent qui précède l’an 2000, à la célébration du deux-millième anniversaire de la naissance du Christ.
9) N. 48 : Pourquoi une Année mariale ?
Jean-Paul II a proclamé pour 1987-1988 une Année mariale. Pourquoi ? Cette question se dédouble en deux : pourquoi (en un mot) ? et pour quoi (en deux mots) ?
a) Pour quelle raison (§ 1 et 2) ?
Il existe un précédent (§ 1) : l’Année mariale proclamée par Pie XII en 1954. Et celle-ci avait une raison particulière mais liée au passé.
Mais il y a une raison propre (§ 2). En effet, Marie est spécialement présente au mystère du Christ et de l’Église aujourd’hui : c’est ce que dit le Concile de Vatican II et ce qu’a confirmé le Synode extraordinaire de 1985 pour le 20e anniversaire du Concile. Or, l’Esprit Saint souffle et parle à l’Église par le Concile et le Synode.
b) Pour quels objectifs ? (§ 3 et 4)
Le but est double.
D’une part, il est spéculatif (§ 3, première phrase) : Cette Année mariale devra approfondir ce que le Concile a dit sur Marie et que Jean-Paul II met toujours en relation avec les mystères du Christ et de l’Église.
D’une part, il est pratique (§ 3, suite) : L’Année mariale doit aussi promouvoir une authentique spiritualité mariale, ainsi que la dévotion correspondante. Or, Jean-Paul II ne manque pas l’occasion de nous rappeler l’expérience des chrétiens en ce domaine et de citer un saint autre que les Pères de l’Église, le seul à être nommé dans le texte (avec S. Jean de la Croix : cf. n. 36 ; S. Alphonse-Marie de Liguori que l’on a toujours considéré comme le docteur marial par excellence, ne serait-ce que par le nombre considérable des écrits – plus de 500 – qu’il a consacrés à la Vierge Marie, n’est cité qu’en note : n. 143).
Jean-Paul II en tire une conséquence (§ 4) : la proclamation de l’Année mariale trouve une confirmation dans ces références (les maîtres spirituels autant que les manifestations actuelles de dévotion mariale).
10) N. 49 et 50 : Temps de cette Année mariale
Distinguons le terminus a quo, le terminus per quem et le terminus ad quem.
a) Le point de départ (n. 49)
Le point de départ de l’Année mariale est fixé le 7 juin 1987.
1’) Pourquoi ? (§ 1)
Cette date est la solennité de la Pentecôte, fête de la naissance visible de l’Église, selon les mots même du n. 26. Or, on sait combien Jean-Paul II, fidèle aux intentions les plus profondes du Concile, n’a pas voulu dissocier le mystère de Marie de celui de l’Église (nous rappelions au début le fait le plus significatif, à savoir que le Concile n’a pas voulu consacrer un document à part de la constitution sur l’Église pour traiter de Marie). Pour le montrer, Jean-Paul II rappelle le thème principal de cette encyclique (à en juger par le titre) : l’Église est le peuple de Dieu qui chemine dans la foi vers l’éternité ; or, la Mère du Christ occupe la première place dans cette marche et y coopère sans trêve.
2’) Conséquence (§ 2)
L’Année mariale appelle l’Église à se tourner autant vers le passé (pour faire mémoire) que vers l’avenir (car, comme nous l’avons vu dans l’introduction, l’Année mariale prépare le second millénaire comme Marie a préparé la venue du Christ).
b) Le déroulement (n. 50, § 1)
Pendant l’Année mariale aura lieu le Millénaire du baptême de S. Vladimir qui eut lieu en 988 et qui fut l’acte de naissance du christianisme dans la Rous (et permit de là l’évangélisation de l’Europe orientale et du nord de l’Asie). Or, on sait combien Marie, Mère du Seigneur est fêtée chez nos frères orientaux. Donc, l’Année mariale est confirmée. De plus, cela donne une nouvelle dimension œcuménique à cette Année mariale.
c) Le terme (n. 50, § 2)
Le terme est fixé le 15 août 1988. Cette date, on le sait, est la solennité de l’Assomption de Marie. Or, le Concile exhorte l’Église à se tourner vers Marie glorifiée dans le ciel. Et Jean-Paul II de le montrer en citant généreusement une longue et riche phrase de la fin de Lumen Gentium sur le rôle eschatologique (du grec eschaton, « dernier », « final ») de Marie.
En effet, plus claire et plus ferme est la vision de la fin, plus forte est la marche : c’est tout ce que la psychologie nous apprend quand elle traite de la motivation. Précisément, une fin motive d’autant plus qu’elle paraît possible et déjà réalisée. L’alpiniste se motive, surtout en passant une barrière de surplomb, en considérant un temps le sommet ou la perspective d’ouvrir une nouvelle voie. Or, le terme de notre vie d’enfant de Dieu est la communion dans la gloire avec la Trinité. Et le mystère de l’Assomption nous apprend que Marie est déjà totalement dans la gloire, corps et âme. C’est pour cela que Jean-Paul II demande à la suite du Concile de se tourner vers Marie, qui anticipe notre fin.
Conclusion de l’encyclique
Jean-Paul II revient à la conclusion essentielle de son encyclique : Marie nous aide dans notre salut.
Il est intéressant et significatif que Jean-Paul II ne reprenne pas les deux thèmes centraux de son Encyclique que sont la foi de Marie et sa médiation maternelle. C’est qu’en fait la raison d’être ultime de ces deux points est le rôle que Marie est appelé à jouer dans le plan du salut. C’était d’ailleurs ce que disait l’introduction : Jean-Paul II revient donc au point de départ et fait « inclusion », comme on dit en linguistique (cf. introduction à notre étude de la première encyclique, le Rédempteur de l’homme).
1) Thèse (n. 51, § 1)
Elle est donnée dans une prière, l’une des antiennes mariales possibles qui clôturent le dernier office de la journée, à savoir Complies.
2) Exposé
Jean-Paul II va commenter en ordre inverse les deux phrases de cette prière belle et riche (à l’exclusion des titres mariaux qui ouvrent la prière) et nous introduire dans deux attitudes fondamentales du cœur face au mystère de Marie.
a) Marie enfante son Créateur (n. 51, § 2 et 3)
Jean-Paul II commente le dernier verset : « Tu as enfanté, à l’émerveillement de la nature, celui qui t’a créé ! »
1’) Thèse (§ 2, première phrase)
La nature s’émerveille de Marie.
2’) Preuve (fin du n. 51)
a’) Principe (fin du § 2 et § 3)
Jean-Paul II relève deux causes à cet émerveillement (et en suggère une troisième : la création qui en serait comme le premier degré), et chacune a un don de Dieu pour source : le don, la gratuité est la source par excellence de l’émerveillement.
1’’) L’Incarnation (§ 2, fin)
L’homme, la nature s’émerveillent du mystère de l’Incarnation, car Dieu se révèle à l’homme en son ineffabilité insondable, plus ineffable et insondable que dans la création (cf. Rm 1, 20).
2’’) La Rédemption (§ 3)
En effet, l’homme qui avait perdu le don de la grâce (autrement dit, de la « participation à la nature divine », selon l’expression célèbre de 2 P 1,4) l’a retrouvé par la Rédemption. Or, cela n’était pas dû mais le fruit d’un don nouveau de l’amour de Dieu.
b’) Application à Marie (§ 4)
Or, Marie est au cœur du mystère de la Rédemption, puisqu’elle fut la première rachetée (cf. n.10). Aussi, Marie est-elle au centre de cet émerveillement de la foi.
b) Marie aide l’Église dans son labeur de « retournement » du monde actuel (n. 52, § 1 à 6)
Jean-Paul II commente maintenant les premiers versets de l’hymne.
1’) En effet, Marie aide de manière générale au « grand retournement » de l’homme (§ 1 à 3):
a’) Principe (§ 1 et 2)
Le grand retournement de toute l’histoire humaine est lié au mystère de l’Incarnation.
Jean-Paul II appelle retournement ce passage de la chute et le relèvement (ainsi que le suggèrent le § 1 et la fin du § 3), autrement dit de l’état de péché à l’état de grâce. Ce « retournement » englobe à la fois la conversion (le premier relèvement) et les retours après une chute. Or, ce passage, ce revirement intéresse tout homme et tout l’homme en toute son histoire. Aussi ce retournement n’est pas un fait passé mais un « aujourd’hui ». Et c’est là ce que chante l’Église, puisque l’hymne est au présent : « Viens au secours… » Par ailleurs, c’est le Christ qui, par son Incarnation rédemptrice, nous offre la grâce, le salut. Donc Jean-Paul II veut nous dire deux choses : d’une part que le retournement es une des réalités profondes de l’histoire ; d’autre part, qu’il est de chaque instant. C’est pour cela que l’Église n’a jamais fini de chanter cet hymne.
b’) Application à Marie (§ 3)
Marie est associée à l’Incarnation comme « Mère du Rédempteur », et donc à ce grand retournement qui est toujours actuel.
2’) Or, le monde actuel a un besoin particulier de relèvement (§ 4)
Finement, Jean-Paul II constate que le monde actuel (surtout occidental puisqu’il le caractérise par la science et la technique) connaît déjà des retournements : c’est toute la notion de progrès si chère à notre monde. Mais ces revirements ne s’identifient pas au retournement fondamental qu’est le passage de la mort à la vie. Or, ce retournement « accompagne toujours […] et tous […] les hommes ». Une caractéristique propre de ce retournement est qu’il ne sera jamais définitivement franchi : alors qu’on a par exemple découvert le traitement de la tuberculose (défi relevé), « le défi » du retournement est « incessant » : il est à reprendre à chaque génération et pour tous les hommes, à la fois lors de leur conversion et aussi lors de chacune de leurs rechutes.
3’) Donc, le monde actuel a un particulier besoin de la Mère du Rédempteur (§ 5 et 6)
Précisément, la formule de Jean-Paul II est équilibrée : l’Église se tourne à la fois vers Jésus et Marie. Il énonce tout ce que l’Église voit en Marie en quatre propositions dont la première reprend le thème général de la coopération de Marie à l’œuvre du salut et la dernière la thèse de cette fin de conclusion ; les deux phrases centrales rappellent quant à elles les deux intuitions fondamentales de l’Encyclique : le rôle de Marie dans le cheminement de foi de l’Église et sa médiation maternelle. Admirable synthèse !
3) Salutation finale (n. 52, § 7 et 8)
Ces dernières lignes se passent de commentaire. Relevons seulement deux points.
D’une part Jean-Paul II s’appelle : « évêque de Rome ». Il dit lui-même que c’est le titre qu’il préfère. Et en effet, le pape n’est pas un super-évêque qui serait un grade au-dessus d’eux ; mais c’est un évêque, « primus inter pares », premier entre pairs (égaux). Et s’il est premier, c’est comme successeur de Pierre, chargé de raffermir ses frères dans la foi grâce notamment au charisme d’infaillibilité (cf. Lc 22, 32) et qu’il est du diocèse de Rome qui « préside à la charité », selon la belle expression de S. Ignace d’Antioche (dès la fin du 1er siècle).
D’autre part il est aussi significatif que Jean-Paul II ait donné son encyclique la solennité de l’Annonciation, qui est l’épisode évangélique le plus riche en théologie mariale. En effet, nos montres à quartz ont trop uniformisé le temps en le numérisant ; c’est oublier que le temps est rythmé et qu’il a une épaisseur, que certaines dates sont plus significatives, plus symboliques que d’autres. Dieu est maître du cosmos mais aussi de l’histoire.
Conclusion générale
« En parlant de Jean-Paul II, elle (Marthe Robin) l’appelait le Pape de Marie. Elle insistait en disant que nous étions dans les temps de la Vierge Marie, en raison de sa présence et de son action dans le monde et dans l’Église d’aujourd’hui. Pour elle, Jean-Paul II avait été choisi spécialement par Marie [3] ».
Pour terminer, écoutons une vraie amoureuse de Marie, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Il est difficile de percevoir combien ce texte rédigé il y a presque un siècle a des accents prophétiques ; notez comme il annonce certaines des intuitions centrales de Jean-Paul II :
« Que j’aurais donc bien voulu être prêtre pour prêcher sur la sainte Vierge. Une seule fois m’aurait suffi pour dire tout ce que je pense à son sujet.
« J’aurais d’abord fait comprendre à quel point on connaît peu sa vie.
« Il ne faudrait pas dire des choses invraisemblables ou qu’on ne sait pas ; par exemple que, toute petite, à trois ans, la Sainte Vierge est allée au Temple s’offrir à Dieu, avec des sentiments brûlants d’amour et tout à fait extraordinaires ; tandis qu’elle y est peut-être allée tout simplement pour obéir à ses parents. […]
« Pour qu’un sermon sur la Sainte Vierge me plaise et me fasse du bien, il faut que je voie sa vie réelle, pas sa vie supposée ; et je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On la montre inabordable, il faudrait la montrer imitable, faire ressortir ses vertus, dire qu’elle vivait de foi, comme nous, en donner de preuves par l’Évangile où nous lisons : ‘Ils ne comprirent pas ce qu’il leur disait.’ […]
« C’est bien de parler de ses prérogatives, mais il ne faut pas dire que cela, et si dans un sermon, on est obligé du commencement à la fin de s’exclamer et de faire Ah ! ah ! on en a assez. Qui sait si quelque âme n’irait pas même jusqu’à sentir alors un certain éloignement pour une créature tellement supérieure et ne se dirait pas : ‘ Si c’est cela, autant aller briller comme on pourra dans un petit coin !’ »
Et ce trait pour finir : la Sainte Vierge « a eu bien moins de chance que nous, puisqu’elle n’a pas eu la Sainte Vierge à aimer ; et c’est une telle douceur de plus pour nous… [4] ».
Pascal Ide
[1] Cf. Mgr Philips, L’Église et son mystère dans le second concile du Vatican, Paris, Desclée, 1967, tomes 1 et 2.
[2] Cf. Ignace de la Potterie, Marie dans le mystère de l’Alliance, p. .
[3] Témoignage de Jean Chabert cité par Ephraïm, Marthe…Une ou deux choses que je sais d’elle…, Editions du Lion de Juda, 19902, p. 142
[4] Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Derniers entretiens, Paris, Le Cerf, 1971, t. 2, 23 août 1897, p. 310 et 312.