1) Thèse
Le livre de Dom Chautard, L’âme de tout apostolat [1], a connu un succès colossal, puisqu’il fut diffusé à plus de 250.000 exemplaires. Sans doute est-il dû à l’idée fort simple qu’il défend : l’âme de tout apostolat est la vie intérieure.
2) Topique
Pour autant, l’ouvrage conjure deux erreurs symétriques : le quiétisme, l’absence d’œuvre ; mais aussi l’activisme, ce qu’il appelle « hérésie des œuvres [2] ».
Et de citer :
« Un homme d’œuvres invité à l’ouverture d’une retraite, à scruter sa conscience et à rechercher la cause dominante de son état malheureux, se jugeait exactement en nous faisant cette réponse à première vue incompréhensible : ‘C’est le dévouement qui m’a perdu ! Mes dispositions naturelles me faisaient éprouver de la joie à me dépenser, du bonheur à rendre service. Le succès apparent de mes entreprises aidant, Satan a tout su mettre en œuvre, durant de longues années, pour m’illusionner, exciter en moi le délire de l’action, me dégoûter de tout travail intérieur, et finalement m’attirer dans le précipice’ ».
Commentaire de Dom Chautard :
« Cet état d’âme anormal, pour ne pas dire monstrueux, va s’expliquer d’un mot. L’ouvrier de Dieu, tout à la satisfaction de donner cours à son activité naturelle, avait laissé s’évanouir la vie divine, ce calorique divin qui, amassé en lui, rendait son apostolat fécond et protégeait son âme conte le froid glacial de l’esprit naturel. Il avait travaillé mais loin du soleil vivifiant […]. Du même coup, les œuvres, saintes en elles-mêmes, s’étaient retournées contre l’apôtre comme une arme dangereuse à manier, arme à deux tranchants, qui blesse celui qui ne sait plus s’en servir [3] ».
3) Exposé
En positif, l’auteur se fonde sur une conception qui n’est pas sans rappeler la dynamique du don. Le raisonnement de fond est simple : on ne peut rien donner qu’en le recevant ; surtout, on ne peut donner Dieu qu’en recevant Dieu ; or, si l’apostolat, les œuvres ont pour finalité de donner Dieu, c’est le propre de la vie intérieure que de recevoir Dieu, de nous unir à lui ; voilà pourquoi la vie d’oraison est le fondement de l’apostolat.
L’auteur multiplie les exemples, les citations, les raisonnements mais tous convergent vers ce même foyer.
En fait, cette argumentation présente un fondement non seulement christologique mais théologique. Et ici se trouve mobilisée le principe dionysien du Bonum diffusivum sui, plus présent qu’on ne le croit à ces argumentations (on le retrouve chez le Père Marie-Eugène), car il présente l’avantage d’éclairer la parole de la Ia Johannis sur Deus caritas est, tout en offrant une représentation-image très aisée à comprendre. Lisons le tout début du livre, qui suit juste les prières initiales : « Être souverainement libéral est un apanage de la nature divine. Dieu est Bonté infinie. La Bonté n’aspire qu’à se répandre et à communiquer le bien dont elle jouit [4] ».
4) Évaluation critique
En positif, on ne peut que constater le succès de cette vision néoplatonicienne, mais christianisée par les soins de Denys. Elle permet de souligner la dimension affective des schémas classiques ; elle permet même d’introduire subrepticement une vision de la Trinité comme communication d’amour, une perception aussi victorine – mais sous une apparence plus thomiste. Bref, une juste réaction platonicienne équilibrait, en théologie, la structure massivement aristotélicienne, importée par Thomas.
Je me demande tout de même si cette perspective, en cascade, outre son côté scalaire [5], n’est pas trop mécanique et honore assez le don à soi. Le passage entre origine et fécondité est assuré, mais sur un mode quasi-automatique. Maintenant, il serait bon de rentrer dans le détail, car la vie intérieure dont il est parlé présente aussi une dimension de construction, de stabilisation.
Pascal Ide
[1] Dom Chautard, L’âme de tout apostolat, Lyon, Emmanuel Vitte, Dompierre-sur-Besbre, Abbaye de Sept-Fons, Paris, Téqui, 161941.
[2] Ibid., p. 11.
[3] Ibid., p. 76 et 77. Souligné dans le texte.
[4] Ibid., p. 4. Souligné dans le texte.
[5] Cf. Philippe Vallin, Le prochain comme tierce personne dans la théologie de la création chez saint Thomas d’Aquin, coll. « Bibliothèque thomiste » n° 51, Paris, Vrin, 2000.