Tiré à part, un astucieux roman à suspense, qui a reçu le Grand Prix de la littérature policière 1993 et dont on a tiré un film, met en œuvre un crime diabolique commis par jalousie [1]. Sir Edward, laid, sans talent et sans succès notamment féminin, est maladivement jaloux de son ami Nicolas, beau, multipliant les conquêtes amoureuses et venant de recevoir le Prix Goncourt.
Le récit, en première personne, décrit tous les traits de la jalousie et sa logique assassine : le péché capital prend peu à peu le visage grimaçant de la haine.
1) Signes
a) La tristesse
La tristesse est omniprésente, y compris après la chute, puis la mort de Nicolas. Rien ne peut donner à Edward la joie véritable.
b) La joie de savoir l’autre triste
« J’étais satisfait de voir que Nicolas souffrait que son fils m’aimât plus qu’il ne l’aimait [2] ».
La conséquence en est aussi la compassion lorsqu’il le sent à genoux. C’est le seul moment où il ressent un tantinet de soulagement intérieur [3].
c) Les camouflages
Le jaloux se cache à lui-même sa jalousie. Il multiplie les mécanismes de protection et de défense contre ce sentiment si douloureux. Ed est devenu l’éditeur anglais des œuvres de Nicolas. Or, il corrigeait ses traductions, les améliorait. « Je vivais avec l’intime conviction que, par un étrange tour de magie, il avait détourné et capté à son profit la source de création qui sourdait en moi [4] ». On voit à quel prodige de fusion et d’illusion il est arrivé. « Je vivais avec l’idée fixe que c’était Nicolas qui m’avait volé ce génie pour en faire une caricature. Il m’en avait dépossédé [5] ». Où l’on voit poindre, dans ce scénario trompeur, le mépris de soi.
d) La fusion
Au fond, la jalousie n’est que fusion indifférenciante. Dès le premier soir où Edward a rencontré le beau Nicolas à qui tout réussissait, la dépendance est née : « Nicolas se moquait bien de mes poèmes. Il embrassait Nathalie. […] Et moi, je n’existais plus. En une soirée, Nicolas m’avait conquis et rejeté. Je ressentis soudain une horrible solitude, un sentiment d’injuste exil. Et une plaie s’ouvrit en moi qui ne devait plus jamais se refermer [6] ». En réalité, la blessure de jalousie était là depuis longtemps et n’a fait que trouver sa cristallisation en Nicolas. « Au fond, j’espérais, j’attendais ses caresses [7] ». La fusion est telle qu’Edward en parle comme d’un envoûtement ou d’une intoxication [8].
Certes, lorsque Nicolas amorce la décadence, il affirme : « j’ai commencé à me trouver moins terne, moins laid [9] ». Mais, après sa victoire, il vit encore de sa dépendance. D’où sa crainte : « Maintenant que le cas était jugé, la partie ne conservait d’intérêt pour moi que si je risquais encore de la perdre [10] ». Il est dommage que l’auteur n’ait pas exploité jusqu’au bout ce filon. Il note juste que la tentation suicidaire est apparue : en effet, le meurtre symbolique de Nicolas n’est pas sa résurrection, puisqu’ils sont tous deux intimement liés. « Pas plus qu’hier, je n’étais capable d’écrire [11] ». « La mort de l’Écrivain [expression révélatrice] ne m’avait pas rendu ma créativité [12] ».
2) Causes
a) La blessure
Le jaloux est souvent un homme blessé. C’est ainsi qu’Edward évoque sa mère dans un (d)étonnant mélange d’aveu et de déni : « Qu’on ne se méprenne pas. Elle n’était ni abusive ni possessive, elle m’aimait tout simplement. Mais cet amour m’emprisonnait. Elle ne me demandait rien d’autre que ma présence, mais cette exigence me pesait parfois, malgré l’adoration que je lui vouais [13] ».
b) La responsabilité
Certes, Edward est excusé par son histoire blessée. Certes aussi, Nicolas lui-même favorise cette jalousie par son égoïsme, lui qui « ne pensait qu’à un seul rayonnement : le sien [14] ». « Il lui a toujours paru normal que je serve son destin [15] ». Toutefois, seul Edward est responsable de la jalousie, puisqu’il acquiesce pleinement à ce scénario victimaire.
c) Le mépris de soi
Au fond, le jaloux est habité par une profonde mésestime de soi : « Ne trouvant rien à aimer en moi, je plaçai mon amour en lui [16] ».
3) Le faux remède
Edward nourrit l’illusion que le remède serait le pardon donné par Nicolas : « J’ai attendu qu’il évoque aussi les torts qu’il avait eus envers moi… Mais ces torts n’étaient-ils pas uniquement dans ma tête [17] ? »
La solution est-elle le meurtre indirect, comme le laisserait suggérer l’ouvrage ? Plus encore, la culpabilité indirecte de Nicolas dans l’assassinat de Yasmina justifierait-elle, par un processus retors, l’acte d’Edward ainsi devenu justicier ?
Pour moi, la fin de l’ouvrage n’est qu’illusion : « Je renaissais… Enfin [18] ! » Edward commence à écrire un petit recueil de poèmes et soudain s’écrie : « maintenant je sais que je peux exister sans Nicolas [19] ». En réalité, Edward refoule la culpabilité de son crime et, plus encore, sa dépendance et son profond mépris de soi. Il est d’ailleurs significatif qu’il se dise sans désir, donc heureux [20] : cette anesthésie est le prix à payer pour atteindre la tranquillité. Jusqu’à quand ?
Pascal Ide
[1] Jean-Jacques Fiechter, Tiré à part, coll. « J’ai lu » n° 3912, Paris, Denoël, 1993.
[2] Ibid., p. 81.
[3] Ibid., p. 129.
[4] Ibid., p. 67.
[5] Ibid., p. 80.
[6] Ibid., p. 28 et 29.
[7] Ibid., p. 80.
[8] Cf. par exemple Ibid., p. 103.
[9] Ibid., p. 115.
[10] Ibid., p. 133.
[11] Ibid., p. 134.
[12] Ibid., p. 151.
[13] Ibid., p. 50.
[14] Ibid., p. 75.
[15] Ibid., p. 24.
[16] Ibid., p. 29.
[17] p 131.
[18] Ibid., p. 157.
[19] Ibid., p. 158.
[20] « Il y a des moments dans la vie où on n’a plus rien à désirer, où on est simplement heureux ». (Ibid., p. 155)