Le hasard et la nécessité de Jacques Monod. Analyse et évaluation

Jacques Monod. Analyse et évaluation [1]

L’ouvrage de ce remarquable pédagogue [2] que fut Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, fournit une illustration exemplaire du danger d’approcher scientifiquement une question métaphysique (et donc du risque de blessure par ignorance).

Pour aller à l’essentiel, nous n’étudierons que le cœur de son livre et de son argumentation [3].

1) Exposé de la pensée de Monod

Nous allons procéder formaliter, tant la limpidité linéaire de l’exposé de Monod l’autorise. Cela permettra de faire aussitôt ressortir les faiblesses de l’argumentation du Prix Nobel de médecine.

a) Thèse

On peut formaliser la problématique de la manière suivante : Le hasard est la cause de la structure de la protéine. Et comme les protéines sont les constituants de base du vivant, ainsi que nous le montre toute la biochimie et la biologie moléculaire, l’organisme vivant est aussi le fruit de processus aléatoires. « Je voudrais montrer que ce processus de morphogénèse spontanée et autonome repose en dernière analyse sur les propriétés de reconnaissance stéréospécifique des protéines [4] ».

b) Démonstration

Elle se présente en une série articulée de syllogismes s’emboîtant comme des poupées gigognes.

1’) Le raisonnement central

La séquence des amino-acides est cause de la structure, de l’être de la protéine ; or, le hasard est la cause de cette séquence ; donc, le hasard est la cause de la structure protéique.

2’) Exposé de la majeure [5]

Il appartient à la biochimie d’en faire la démonstration en montrant le jeu des radicaux hydrophobes et hydrophiles dans un milieu donné, jeu qui est régi par les lois de l’économie thermodynamique

Commençons par la mineure qui seule est parfaitement explicitée. Cette proposition énonce que la séquence des acides aminés détermine la forme repliée la plus compacte. La démonstration demande de distinguer les deux parties du prédicat : d’une part la forme repliée [6] ; d’autre part, le caractère compact de la forme de la protéine [7].

La majeure est aussi capitale qu’occultée. Ce qui est détermination nécessaire et univoque est cause (entendons : cause suffisante).

La conclusion suit d’elle-même : la séquence des amino-acides n’est pas que détermination nécessaire, elle est cause de la structure, de l’autogenèse moléculaire, pour parler comme Monod.

3’) Exposé de la mineure [8]

Elle s’appuie sur une définition du hasard que l’auteur donne, mais pas pour elle-même.

Pour le biologiste, le hasard paraît comporter deux notes : l’une essentielle qui est l’imprévisibilité ; l’autre plus accidentelle, est la rareté de ses effets. En ce sens, le hasard s’oppose à la nécessité qui se reconnaît à la fréquence et à la prévisibilité.

Or, la séquence des acides aminés doit être considérée sous deux aspects différents : dans sa relation au génome (à la séquence ribonucléique), et alors elle est nécessaire ; en sa nature même, et alors, au point de départ, elle est imprévisible et rare.

Donc, l’ordre des amino-acides, dont l’origine est le génotype et l’effet propre, le phénotype est le fruit de mécanismes stochastiques.

c) Conséquences tirées par Monod

D’abord, on voit que deux causes et deux seulement concourent à la mise en place de l’Univers. Et ce sont elles que le titre de l’ouvrage met en valeur : le hasard (cf. la mineure) et la nécessité, autrement dit, le déterminisme des causes efficientes (cf. la majeure) ; ce second processus est d’ailleurs subordonné au premier, car les causes motrices sont jointes au point de départ et cela par hasard. L’aléa est donc le deus ex machina.

Ensuite, la structure de la protéine est cause de sa fonction (traduction scientifique du principe scolastique : agere sequitur esse). Or, cette fonction se caractérise notamment par la téléonomie (mot que Monod substitue au terme « animiste » : finalité). En conséquence, la téléonomie, le sens, l’ex-finalité émergeant du hasard et non l’inverse, comme l’eût dit un Aristote : « la fin est cause des causes ».

Enfin, nous l’avons dit cursivement au début, comme les niveaux inférieurs d’organisation contiennent potentiellement les niveaux supérieurs, le hasard est responsable de l’apparition de tous les organismes vivants, et cela jusqu’à l’homme. On sait de quelle manière sinistre s’achève Le hasard et la nécessité : « L’ancienne alliance est rompue ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers d’où il a émergé par hasard [9] ».

Précisons : L’ancienne alliance est fondée sur une conception animiste du monde. En effet, la « démarche essentielle de l’animisme (tel que j’entends le définir ici) consiste en une projection dans la nature inanimée de la conscience qu’a l’homme du fonctionnement intensément téléonomique de son propre système nerveux central [10] ». A ce processus psychologique de projection s’adjoint une autre raison : il semblait à l’homme que « la seule forme d’explication qui sache apaiser l’angoisse est celle d’une histoire totale qui révèle la signification de l’Homme en lui assignant dans les plans de la nature une place nécessaire [11]… ». Bref, l’ancienne alliance est fondée sur la croyance en une finalité régissant toutes choses. Or, la science notamment biologique nous oblige au deuil d’une telle conception.

2) Critique [12]

a) Première critique de fond

C’est celle qui nous intéresse. Elle consiste dans la confusion constante que Monod opère entre les plans scientifique et philosophique. Il passe gaillardement de l’un à l’autre, sans y prendre garde : par exemple, dans la systématisation à laquelle nous avons procédée, la majeure était scientifique (hormis la prémisse implicite de grande importance sur l’identification entre condition et causalité) et la mineure philosophique. Or, les modes de procédé sont radicalement divers et le degré de certitude tout aussi disparate. En particulier, le scientifique Monod n’a guère de culture philosophique, ce dont on ne saurait bien entendu pas lui en tenir grief tant qu’il ne se coiffe pas d’une casquette philosophique et ne nous assène pas des jugements à l’emporte-pièce sur tel ou tel penseur, dont la radicalité n’a d’égale que l’incompétence. En voici un parmi beaucoup : « De Platon à Hegel et Marx, les grands systèmes philosophiques proposent tous des ontogénies à la fois explicatives et normatives [13] ». Un jugement aussi sommaire est bien commode car il dispense de rentrer dans le détail ; mais, en toute honnêteté, il dispense aussi de la critique !

Mais disons un mot du détail du raisonnement, pour discerner plus précisément où le bât blesse

b) Critique de la majeure

Que penser en premier lieu de la mineure fondant cette prémisse ? Elle est fondée sur la thermodynamique. Or, il ne faut pas se cacher que bien souvent, la science est une philosophie qui s’avance masquée, pour parodier le mot de Nietzsche. En l’occurrence, la thermodynamique, dont on sait combien elle a changé le panorama de la science, inclut (certes implicitement) une vision finaliste de la nature. Et les mots employés par Monod le traduisent bien, plus, le trahissent : « gain de stabilité est très intéressant », « choisi », etc…

Passons à la majeure. Une condition n’est pas pour autant une cause. Car la condition peut être nécessaire mais non suffisante, alors que la cause emporte les deux aspects. Le postulat implicite est empiriste : ce que la science observe et ce sur quoi elle expérimente est la totalité du réel engagé ; or, seule semble tomber sous son microscope et dans ses éprouvettes la matière et le moteur.

Il faudrait reprendre ici les fines analyses d’Aristote relatives aux causes. Au mieux, le déterminisme réduit les causes à l’efficience et à la matière. Par ailleurs, la séquence des amino-acides est de l’ordre de la cause matérielle ; mais Aristote, et à sa suite, toute la science notamment physique actuelle, montrent combien la matière est divisible à l’infini ; aussi pourquoi s’arrêter à la configuration primaire des protéines pour expliquer le développement épigénétique ? Pourquoi ne pas remonter jusqu’aux atomes, et mêmes aux quarks (qui sont les constituants des nucléons, dans l’état actuel des théories en physique particulaire) ? L’explication serait bien plus radicale et foncière. Dans La logique du vivant [14], Jacob, qui d’ailleurs reçut le Prix Nobel de médecine de concert avec Monod en 1965, montre bien que l’évolution de la biologie se résume à une connaissance de plus en plus fine de la cause matérielle [15].

c) Critique de la mineure

Monod propose ou plutôt impose une définition du hasard qui est plus que discutable. En effet, son approche des processus aléatoires est subjectiviste. Pour être plus précis, il faudrait à nouveau faire appel à l’auteur des Physiques et à ses remarquables développements sur le hasard et sur la finalité [16] : la note accidentelle, à savoir la rareté, est bien retenue par le Stagirite ; mais la prévisibilité ou l’imprévisibilité est une notion totalement extrinsèque à l’essence du hasard et toute relative à l’observateur à ses compétences techno-scientifiques. Subordonner le hasard à la capacité prévisionnelle de l’homme est soumettre son existence aux fluctuations de cette capacité. En fait, dans cette identification du hasard et du spontané [17], n’y a-t-il pas là une trace de cet anthropomorphisme dans lequel Monod voit la racine de tous les animismes et de notre crise actuelle. Dans un subreptice et humoristique retour des choses, notre auteur en serait à son tour la victime.

Revenons à la thèse de fond de l’ouvrage et concluons par là. L’intuition d’Aristote s’oppose à angle droit à celle de Monod. Le hasard est bien une cause, mais une cause par accident (plus précisément, une cause efficiente par accident du côté de l’effet) [18] ; or, le par accident se réduit toujours au par soi et fonde son existence sur lui [19]. En conséquence, loin d’émerger du hasard, la nécessité (le par soi) est la condition sine qua non de l’existence du hasard.

Pascal Ide

[1] Cette brève étude date d’il y a une quarantaine d’années.

[2] C’est le compliment que lui adresse Joseph Ratzinger, Au commencement, Dieu créa le Ciel et la Terre. Quatre sermons de Carême à Munich sur la Création et la Chute, Paris, Fayard, 1986.

[3] Cf. Jacques Monod, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970, chapitre 5, p. 97-112. Cette étude date d’il y a une quarantaine d’années.

[4] Ibid., p. 97.

[5] Ibid., p. 98-102.

[6] Pour montrer la nécessité d’apparition de ce type de structure, Monod va faire appel à un principe plus universel de thermodynamique : ce qui est le plus stable est ce qui se produit nécessairement. Pourquoi ? L’auteur de Le hasard et la nécessité l’énonce comme un postulat, mais on discerne que la raison est l’économie d’énergie que ce processus implique (cela nous renvoie-t-il au principe aristotélicien : « La nature n’opère rien en vain » ?). Or, la conformation repliée est plus stable du fait de la répartition idoine des radicaux hydrophiles et hydrophobes. Donc, la séquence des amino-acides donnera une configuration nécessairement repliée.

[7] Le moyen terme est encore thermodynamique. La raison de cette modalité de structure n’est en effet pas seulement l’ordre des acides aminés mais le gain énergétique et la stabilité impliquée par la compaction.

[8] Ibid., p. 102-104.

[9] Ibid., p. 195.

[10] Ibid., p. 43 et 44.

[11] Ibid., p. 185.

[12] Nombreuses (et plus ou moins heureuses) sont les tentatives de critique adressées à Monod. Notons simplement quelques ouvrages abordant la question sous un jour plus philosophique et parus juste après l’ouvrage de Monod : Étienne Gilson, D’Aristote à Darwin et retour. Essai sur quelques constantes de la biophilosophie, Paris, Joseph Vrin, 1971 ; Emile Callot, Les limites de la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Pensée universelle, 1972 ; Madeleine Barthélémy-Madaule, L’idéologie du hasard et de la nécessité, Paris, Seuil, 1972 ; Georges Salet, Hasard et certitude. Le transformisme devant la biologie actuelle, Éd. scientifiques Saint-Edme, Diffusion : Paris, Téqui, 1972 ; Jean Martel, Dieu cet inconnu, Lyon, Emmanuel Vitte, 1972 ; Joseph Chiari, The Necessity of Being. A philosophical Reply to Jacques Monod, London, Paul Elek, 1973 ; Patrick Chalmel, Biologie actuelle et philosophie thomiste. Essais de philosophie, Paris, Téqui, 1984.

[13] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité p. 184.

[14] François Jacob, La logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris, Gallimard, 1970.

[15] Les titres des chapitres qui sont autant d’étapes historiques sont éloquents. Ils correspondent à la découverte de concepts-clefs qui ont eu une immense influence sur le monde intellectuel de l’époque. Or ils s’intitulent : « La structure visible » (chapitre 1) : c’est l’époque qui s’étend jusqu’à la Renaissance ; « l’organisation » (chapitre 2) : et nous croisons Linné, Cuvier, Daubenton ; « le temps » (chapitre 3) : c’est la découverte de l’évolution au 19è siècle, avec Lamarck et Darwin ; « le gène » (chapitre 4) : l’histoire commence en 1865 avec le moine Gregor Mendel ; enfin, « la molécule » (chapitre 5).

[16] Cf. Aristote, Physiques, II, ch. 4 à 6 ; cf. in Phys., II, l. 7 à l. 10. Les analyses qui y sont proposées ont pour la quasi-totalité valeur pérenne. Nous ne voulons pas rentrer dans le détail des discussions sur la nature du hasard, question fort complexe, surtout depuis l’introduction des logiques non classiques et du calcul des probabilités. Par exemple : Marc Beigbeder, se fondant sur les travaux de Stéphane Lupasco, a écrit un essai intitulé Le contre-Monod (Paris, Grasset, 1972). Il écrit : « Au lieu de hasard, notion qu’il faudrait d’ailleurs mettre au pluriel, puisqu’il y aurait un type de hasard correspondant à chaque nécessité, il paraît plus scientifique, non seulement pour les mots mais pour le contenu, de parler d’indéterminations relationnelles afférentes à l’antagonisme de deux déterminismes contradictoires toujours coexistants, selon une quantité d’antagonisme variable. (Et l’on dira que chaque nécessité est ici cause efficiente antagoniste de l’indétermination de l’autre). Sur le terrain de la logique, il apparaît donc tout à fait possible, et même recommandé, de se passer du mot comme de la notion de ‘hasard’, notamment pour le phénomène génétique considéré – et l’on peut attribuer, pour une part, à l’emprise de la logique traditionnelle le passage de Jacques Monod, esprit pourtant hautement scientifique s’il en est, à la structure mythique d’un hasard-contingence absolue » (Nouvelle École, Paris, 25-26, hiver 1974-1975). La logique contradictionnelle mise en place par Lupasco demande elle aussi à être critiquée.

On peut en rapprocher la thèse de J.L Boursin et P. Caussat (Autopsie du hasard, Paris, Bordas, 1970). Ces auteurs montrent que les notions de hasard absolu et de détermination absolue tendent paradoxalement à se confondre, de sorte que ce qui est le plus complètement déterminé est aussi ce qui le plus dénué de nécessité : il existerait comme un hasard au second degré.

[17] Par exemple Jacques Monod, Le hasard et la nécessité p. 101.

[18] Cf. S. Thomas d’Aquin, In Phys., II, l. 8 en entier, en particulier le n. 214.

[19] Cf. S. Thomas d’Aquin, In Metaph., VI, l. 2 et 3.

10.3.2026
 

Les commentaires sont fermés.