Les neuf étapes de la charité (6e dimanche du temps ordinaire, 8 février 2026)
  1. Quel paradoxe ! D’un côté, Jésus nous dit : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5,14). De l’autre, le dernier concile intitule son document le plus important, la Constitution dogmatique sur l’Église : Lumen gentium, qui ouvre sur ces mots dont on sait qu’ils sont toujours ceux du titre : « Le Christ est la Lumière des nations [Lumen gentium] [1]». L’expression « lumière du monde » désigne-t-elle donc le Christ ou le chrétien ?

Les deux ! Ou plutôt, pour ne pas limer et éliminer cette puissante formule, il faut placer entre le Christ et le chrétien le signe « = » ! Le Christ n’est pas seulement celui à qui je fais le bien – « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,40) –, mais celui par qui je fais le bien. Il a un besoin absolu de passer par mes mains, ma bouche et mon cœur pour faire le bien – c’est ce que dit la finale de la parabole du Bon Samaritain : « Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10,37). Le philosophe Maurice Blondel dont la cause de canonisation est introduite a cette parole étonnante : « si nous sommes par lui [Jésus], en un sens il est par nous [2] ».

 

  1. Soyons plus concret. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus offre elle-même son exégèse de la parole de Jésus : « j’ai compris que la charité ne doit point rester enfermée dans le fond du cœur : Personne, a dit Jésus, n’allume un flambeau pour le mettre sous le boisseau, mais on le met sur le chandelier, afin qu’il éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Il me semble que ce flambeau représente la charité qui doit éclairer, réjouir, non seulement ceux qui me sont les plus chers, mais tous ceux qui sont dans la maison, sans excepter personne (Mt 5,15) [3]».

Un peu plus loin, elle partage un moyen : « Lorsque je veux augmenter en moi cet amour, lorsque surtout le démon essaie de me mettre devant les yeux de l’âme les défauts de telle ou telle sœur qui m’est moins sympathique, je m’empresse de rechercher ses vertus, ses bons désirs, je me dis que si je l’ai vue tomber une fois elle peut bien avoir remporté un grand nombre de victoires qu’elle cache par humilité, et que même ce qui me paraît une faute peut très bien être à cause de l’intention un acte de vertu [4] ». Et elle en offre une illustration :

 

« j’ai fait un jour une petite expérience qui m’a prouvé qu’il ne faut jamais juger. C’était pendant une récréation, la portière sonne deux coups, il fallait ouvrir la grande porte des ouvriers pour faire entrer des arbres destinés à la crèche. La récréation n’était pas gaie, car vous n’étiez pas là, ma Mère chérie, aussi je pensais que si l’on m’envoyait servir de tierce je serais bien contente ; justement mère Sous-Prieure me dit d’aller en servir, ou bien la sœur qui se trouvait à côté de moi ; aussitôt je commence à défaire notre tablier, mais assez doucement pour que ma compagne ait quitté le sien avant moi, car je pensais lui faire plaisir en la laissant être tierce. La sœur qui remplaçait la dépositaire nous regardait en riant et voyant que je m’étais levée la dernière, elle me dit : ‘Ah ! j’avais bien pensé que ce n’était pas vous qui alliez gagner une perle à votre couronne, vous alliez trop lentement’. Bien certainement toute la communauté crut que j’avais agi par nature et je ne saurais dire combien une aussi petite chose me fit de bien à l’âme et me rendit indulgente pour les faiblesses des autres. Cela m’empêche aussi d’avoir de la vanité lorsque je suis jugée favorablement car je me dis ceci : Puisqu’on prend mes petits actes de vertus pour des imperfections, on peut tout aussi bien se tromper en prenant pour vertu ce qui n’est qu’imperfection [5] ».

 

  1. Soyons encore plus concret. Dans un ouvrage, petit par la taille, mais grand en sagesse[6], le théologien dominicain Servais Pinckaers égrènent neuf moments qui sont autant de marches de la scala caritatis qui permet d’accéder à l’amour d’autrui. Essayez de deviner l’étape suivante, à commencer par la première. N’accédez pas à l’étape ultérieure sans avoir d’abord vécu celle d’avant.

Premier degré : « Mon prochain a un défaut »

Comprenons bien. Il ne s’agit pas de parler en général du prochain, mais de nommer concrètement et la personne (si possible un prochain vraiment proche) et le défaut précis qui me fait souffrir. Puis, il s’agit de l’accepter sans vouloir le changer.

Deuxième degré : « Mon prochain a deux défauts »

Le dire a déjà été préparé par la première étape ; mais l’accepter est plus difficile. Accepter la présence de deux défauts, c’est accepter qu’il y en ait encore davantage, parfois encore inconnus. C’est donc renoncer, définitivement, à changer l’autre, à l’adapter définitivement à notre attente. « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour », exhortait saint Paul (Ep 4,2).

Troisième degré : « J’ai un défaut »

Avouez-le, il est plus facile de commencer par l’autre ! Question de paille et de poutre, nous avons souvent plus de difficulté à nommer nos propres défaillances. Là encore, il s’agit d’être concret, sans ajouter de condition ou de justification : « Je suis colérique, mais… ». Mais le plus important réside ici : comme mon défaut ressemble à celui de mon frère !

Quatrième degré : « J’accepte que l’autre me corrige »

Consentir d’avoir un défaut ne suffit pas. Encore faut-il changer. Autant je n’ai pas à convertir l’autre, autant j’ai le devoir de me convertir. D’ailleurs, l’autre nous connaît souvent mieux que nous et, en tout cas, dans sa correction, nous indique le point qui le fait souffrir – ce qui est une raison suffisante pour changer.

Cinquième degré : « Je reconnais que mon prochain a au moins une qualité »

Là encore, soyons concret. Ici, un autre obstacle nous attend : la jalousie ! Qui est à la racine de tant de désamours. Pourtant, la qualité de l’autre ne retire rien à mes qualités. Et qu’il soit reconnu pour ses dons n’empêche pas que je le sois pour les miens. Sauf si je veux avoir la même reconnaissance que lui. Sauf surtout, si je ne consens pas à ce que je suis et que j’ai, et donc si je me mets à envier ce que l’autre est et possède.

Sixième degré : « Je reconnais que mon prochain a au moins deux qualités »

De même que la reconnaissance de deux défauts dissout toute illusion, de même la reconnaissance de deux qualités conjure la tentation de ne pas ressentir de jalousie : s’il est encore possible de dénigrer une qualité, je ne peux lutter contre une ribambelle de talents. Je suis donc conduit à m’en réjouir et à bénir mon frère. Sans me comparer (comparaison-poison).

Septième degré : « Je fais un effort pour acquérir cette qualité que je vois exercer par mon prochain »

D’abord, parce que toute vertu mérite d’être pratiquée : « mes frères, tout ce qui est vrai et noble, tout ce qui est juste et pur, tout ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges, tout cela, prenez-le en compte » (Ph 4,8). Ensuite, parce que la qualité qui m’attire parle de moi, de ce qui manque et qu’il me faut acquérir. Elle a peut-être d’abord suscité mon envie et toute jalousie est un morceau d’autobiographie ! Saint Antoine observait ses frères ermites saints pour ensuite les imiter. Il s’agit seulement de vérifier que cette qualité est conforme à l’évangile. En l’occurrence, est-elle l’une des vertus cardinales (prudence, courage, etc.), théologale (foi, espérance, etc.) ou évangélique (humilité, obéissance, etc.) ?

Huitième degré : « Je découvre le Seigneur présent derrière les qualités de mon prochain »

Le Dieu infiniment bon est cause première de tout ce qui est bon (cf. Lc 18,19). Autrement dit, nos qualités ne nous appartiennent pas totalement. Certes, nous en sommes la source ; mais nous sommes sources dans la Source. De plus, nous revenons au point de départ en élargissant : Jésus s’est identifié non seulement au plus petit, mais à tout homme. Le même Maurice Blondel affirmait : « la conscience de son humanité est faite de toutes nos consciences humaines [7] ».

Neuvième degré : « Je découvre le Seigneur présent derrière les défauts de mon prochain »

Nous sommes maintenant prêts pour franchir l’étape ultime de l’amour. Ici, le don se fait pardon. En effet, la lumière de Dieu brille même dans les ténèbres les plus opaques. Car toute personne est sauvée en promesse ou en acte. Avons-nous pour tout homme la même espérance que Dieu et les Saints ? « La charité espère tout » (1 Co 13,7).

Pascal Ide

[1] Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, 21 novembre 1964, n. 1.

[2] Maurice Blondel, Histoire et dogme, III, Œuvres complètes. Volume 2. 1888-1913. La philosophie de l’action et la crise moderniste, Claude Troisfontaines éd., Paris, p.u.f., 1997, p. 451. Souligné par moi.

[3] Ms C, 12 r°.

[4] Ms C, 12 v° et 13 r°.

[5] Ms C, 13 r° et 13 v°.

[6] Cf. Servais Pinckaers, À l’école de l’admiration, Versailles, Saint-Paul, 2000.

[7] Maurice Blondel, Histoire et dogme, III, p. 450.

8.2.2026
 

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