Le disciple selon Jésus (Jean-Philippe Fabre)

Dans une thèse de théologie biblique [1], soutenue avec Jean-Noël Aletti, grand spécialiste de la méthode narrative (sans exclure l’approche diégétique), Jean-Philippe Fabre, prêtre du diocèse de Paris, poursuit l’exploration de l’évangile de Marc, commencée dans une maîtrise remarquée : Quand Jésus pétrit Pierre [2]. La thèse, simple, élargit la problématique : comment Jésus pétrit, façonne le disciple (et, à travers, lui, le lecteur pour qu’il devienne disciple) ? Pour cela, l’auteur travaille au corps, au plus près, les trois chapitres 8 à 10 du deuxième évangile. La grande découverte qui traverse et informe tout le travail est la différence existant entre l’auditeur et le disciple. Cette différence est attestée dans la structure générale de l’évangile : jusqu’au chapitre 8, ceux qui écoutent forment une masse compacte et indistincte ; à partir de la confession de foi, cette masse se différencie en deux groupes, dont l’un est celui des disciples de Jésus. Une autre différence se fonde sur l’introduction du verbe « vouloir » : « Celui qui veut être mon disciple ». Ce passage est parallèle au choix demandé par Jésus à la fin du discours sur le Pain de Vie (Jn 6). N’est disciple que celui qui choisit, et qui choisit activement de suivre Jésus. Par conséquent, l’auditeur reçoit, le disciple agit. Le premier est au second ce que le don 1 est au don 2 (bientôt don 3).

Or, lorsque les disciples acceptent de suivre Jésus, on observe plusieurs apports qui permettent de brosser tous les traits du disciple selon Jésus. Ils se structurent notamment en trois couples paradoxaux que je me permets de systématiser. Primo, les disciples constituent un groupe restreint qui va être formé ; pour autant, jamais Jésus ne les transforme en club (sous-entendu : fermé, identitaire), puisqu’il les invite à accueillir les plus petits, donc à aller s’ouvrir aux frontières, à la marge. Secundo, Jésus leur donne un rôle, donc une primauté ; pourtant, ils ne peuvent l’exercer qu’en servant et en se faisant esclave. Tertio, Jésus ne parle jamais pour lui de la Croix ; mais il n’en parle que pour ses disciples, signifiant ainsi que la Croix fait sens dans une perspective non pas informative (Jésus est mort crucifié), mais performative (c’est en portant la croix que je pourrai la comprendre).

Enfin, au terme du chap. 10, Bar-Timée représente le disciple par excellence : seule personne guérie à suivre Jésus, il croit (ajoutant au « Jésus de Nazareth » qu’on lui annonce le titre signifiant de « Fils de David ») ; il abandonne (contrairement au jeune homme riche) ce qui pourrait l’empêcher de suivre ; etc.

L’on pourrait enfin se demander quelle place Marc accorde-t-il à la mission (le don 3) ? La mission n’est pas oubliée, puisqu’il est parlé d’un envoi à toutes les nations. Toutefois, elle est beaucoup moins importante qu’en Mt (qui lui consacre toute la finale du chap. 28).

Pascal Ide

[1] Jean-Philippe Fabre, Le disciple selon Jésus. Le chemin vers Jérusalem dans l’Évangile de Marc, coll. « Le livre et le rouleau » n° 45, Bruxelles, Lessius, 2014.

[2] Cf. Id., Comment Jésus pétrit Pierre. Étude narrative du personnage de Pierre dans l’Évangile de Marc, coll. « Cahiers de l’École Cathédrale », Paris, Parole et Silence, 2006.

23.1.2026
 

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