« Louanges de l’eau » (Paul Valéry)

L’on connaît Valéry en homme de lettres et en essayiste traitant des affaires humaines comme l’art ou la politique. Mais a-t-on assez reconnu chez lui le contemplatif de la nature ? C’est pourtant à une véritable vision sapientielle de celle-ci qu’il invite son lecteur dans un bref texte consacré à l’eau [1]. Certes, nous le savons, l’auteur du Cimetière marin aime l’eau, mais semble plutôt faire de celle-ci l’occasion d’une réflexion anthropologique – d’ailleurs plutôt pessimiste, ce que n’est pas du tout le poème en prose que nous allons lire. Si le début, qui compare l’eau au vin, semble annoncer une approche hédoniste, le terme, qui reprend le rapprochement, nous montre que l’enivrement qui lui a fait chanter l’eau participe de la sobra ebrietas de l’esprit.

À l’instar d’un autre poète français qui a consacré à la nature en général et à l’eau en particulier, des pages nombreuses et inspirées, Valéry adopte spontanément une vision non seulement polysémique, mais graduée, sinon scalaire, qui convoque non seulement le cosmos, mais la vie et l’homme, jusque dans son élévation spirituelle (le langage). Sans surprise, toutefois, il ne se hissera pas jusqu’à l’Esprit avec une majuscule auquel d’emblée l’auteur des cinq odes conjugue l’eau, de la manière la plus biblique (et cosmologique) [2].

Le texte étant riche, mais limpide, nous nous contenterons d’intercaler une divisio textus afin de mieux en faire saillir quelques articulations majeures – me permettant seulement d’ajouter en italiques une brève explication de la distinction utilisée. Il ne s’agit assurément pas de faire rentrer au forceps un texte poétique, par essence supraconceptuel, dans le cadre conceptuel de la métaphysique ou de la cosmologie. D’autres distributions en manifesteraient le contenu et en révéleraient d’autres intelligibilités. Mais le supérieur inclut l’inférieur. Aussi, sans en rien prétendre épuiser la lettre et le sens d’un texte qui ouvre au mystère, notre interprétation manifeste les retombées logiques du Logos qui frémit tout au long de ses lignes.

1) Introduction

a) Comparativement

« Plus d’un chanta le VIN.

Innombrables sont les poètes qui ont, jusqu’au lyrisme, élevé leur ivresse et tendu vers les dieux la coupe de VIN fort que leur âme attendait.

Le VIN très précieux mérite ces louanges. Mais quelle ingratitude et quelle grande erreur chez ceux qui blasphémèrent l’EAU !…

b) Intention

Divine lucidité, Roche transparente, merveilleux Agent de la vie, EAU universelle, je t’offrirais volontiers l’hommage de litanies infinies.

2) Développement

a) L’eau comme eau

Valéry contemple d’abord l’eau absolument, en elle-même, appartenant au monde de l’inerte.

1’) Métaphysique de l’eau

Pour décrire l’eau, mieux, pour approcher de son essence, Valéry ne fait rien moins que convoquer les catégories les plus ultimes de la métaphysique (platonicienne) : immobilité (même) et mobilité (autre), unité et multiplicité ; d’ailleurs, la distinction entre l’eau visible et l’eau invisible employée plus loin emprunte aussi à la distinction platonicienne, sauf que le non-visible, loin de regarder vers le ciel supérieur des Idées, tourne les yeux vers les profondeurs de la terre.

a’) Mouvement et repos  

Je dirai l’EAU tranquille, luxe suprême des sites, où elle tend des nappes de calme absolu, sur le plan pur desquelles toutes choses mirées paraissent plus parfaites qu’elles-mêmes. Là, toute la nature se fait Narcisse, et s’aime…

L’EAU MOUVANTE, qui, par douceur et violence, par suintements et par usure prodigieusement lente, par son poids comme par courants et tourbillons effrénés, par brumes et par pluies, par ruisseaux, par cascades et cataractes, façonne le roc, polit le granit, use le marbre, arrondit le galet indéfiniment, berce et dispose en molles traînes et en douces plages tout le sable qu’elle a créé. Elle travaille et diversifie, sculpte et décore la figure morne et brutale du sol dur.

b’) Unité et multiplicité

Même si le texte ne parle pas ici de l’unité, celle-ci était implicitement présente dans la contemplation de l’eau tranquille, c’est-à-dire immobile, qui, de plus, ne peut réfléchir comme un pur miroir que parce qu’elle est unie, donc une.

L’EAU MULTIFORME habite les nuées et comble les abîmes ; elle se pose en neige sur les cimes au soleil, d’où pure elle s’écoule ; et suivant des chemins qu’elle sait, aveugle et sûre de son étrange certitude, descend invinciblement vers la mer, sa plus grande quantité.

2’) Physique de l’eau

J’entends ici par physique non point la science physique (ou, ici, chimique), mais au sens de philosophie de la nature, par opposition à la métaphysique. En effet, Valéry convoque les deux catégories cosmologiques de l’espace (ou plutôt du lieu) et du temps.

a’) Selon le lieu : visibilité en surface et invisibilité en souterrain

Parfois, visible et claire, rapide ou lente, elle se fuit avec un murmure de mystère qui se change tout à coup en mugissement de torrent rebondissant pour se fondre [203] au tonnerre perpétuel de chutes écrasantes et éblouissantes, porteuses d’arcs-en-ciel dans leur vapeur.

Mais tantôt, elle se dérobe et sous terre chemine, secrète et pénétrante. Elle scrute les masses minérales où elle s’insinue et se fraie les plus bizarres voies. Elle se cherche dans la nuit dure, se rejoint et s’unit à elle-même ; perce, transsude, fouille, dissout, délite, agit sans se perdre dans le labyrinthe qu’elle crée ; puis, elle s’apaise dans des lacs ensevelis qu’elle nourrit de longues larmes qui se figent en colonnes d’albâtre, cathédrales ténébreuses d’où s’épanchent des rivières infernales que peuplent des poissons aveugles et des mollusques plus vieux que le déluge.

b’) Selon le temps

Dans ces étranges aventures, que de choses l’EAU a connues !… Mais sa manière de connaître est singulière. Sa substance se fait mémoire : elle prend et s’assimile quelque trace de tout ce qu’elle a frôlé, baigné, roulé : du calcaire qu’elle a creusé, des gîtes qu’elle a lavés, des sables riches qui l’ont filtrée. Qu’elle jaillisse au jour, elle est toute chargée des puissances primitives des roches traversées. Elle entraîne avec soi des bribes d’atomes, des éléments d’énergie pure, des bulles des gaz souterrains, et parfois la chaleur intime de la terre.

b) L’eau en relation

Ménageant un saut d’une ligne (l’unique de ce texte) qu’efface la mise en forme de cette divisio, Valéry contemple ensuite l’eau reltivement, c’est-à-dire en relation avec les autres « règnes » de la nature où elle est comme surélevée.

1’) Avec la vie
a’) En général

Elle surgit enfin, imprégnée des trésors de sa course, offerte aux besoins de la Vie.

Comment ne pas vénérer cet élément essentiel de toute VIE ? Combien peu cependant conçoivent que la VIE n’est guère que l’EAU organisée ?

b’) En particulier : le végétal

Considérez une plante, admirez un grand arbre, et voyez en esprit que ce n’est qu’un fleuve dressé qui s’épanche dans l’air du ciel. L’EAU s’avance par l’ARBRE à la rencontre de la lumière. L’EAU se construit de quelques sels de la terre une forme amoureuse du jour. Elle tend et étend vers l’univers des bras fluides et puissants aux mains légères.

2’) Avec l’homme

De nouveau, l’homme est considéré comme extérieurement en son lieu et en son temps, puis intérieurement en ses deux polarités, plus corporelle (végétatif et sensible) et spirituelle (notamment la vérité). Toutefois, chez l’homme, le temps devient l’histoire que façonne la liberté. Voilà pourquoi le temps apparaît en dernier comme un sommet.

a’) En son lieu

Où l’EAU existe, l’homme se fixe. Quoi de plus nécessaire qu’une nymphe très fraîche ? C’est la nymphe et la source qui marquent le point sacré où la Vie se pose et regarde autour d’elle.

b’) En ses puissances physiologiques

C’est ici que l’on connaîtra qu’il y a une ivresse de [204] l’EAU. Boire !… Boire… On sait bien que la soif véritable n’est apaisée que par l’eau pure. Il y a je ne sais quoi d’authentique dans l’accord du désir vrai de l’organisme et du liquide originel. Être altéré, c’est devenir autre : se corrompre. Il faut donc se désaltérer, redevenir, avoir recours à ce qu’exige tout ce qui vit.

c’) En son esprit

Le langage lui-même est plein des louanges de l’EAU. Nous disons que nous avons SOIF DE VÉRITÉ. Nous parlons de la TRANSPARENCE d’un discours. Nous répandons parfois un TORRENT de paroles…

d’) En son temps

Le temps lui-même a puisé dans le cours de l’EAU pure la figure qui nous le peint.

L’on regrettera seulement que l’amour ne paraisse pas, lui qui a pourtant inspiré des métaphores hydriques (comme le « Donne-moi à boire » de Jésus à la Samaritaine auquel répond le « J’ai soif » de Jésus en croix, paroles où s’accomplissent la béatitude de ceux qui ont « soif de la justice »).

3) Conclusion

J’adore l’EAU [3] ».

Assurément, l’eau n’est pas Dieu. Mais, apparaissant dès Gn 1,2, elle en est sans doute l’une des médiations privilégiées et, en ce sens, une des créatures les plus « divines ». Paul Valéry

Pascal Ide

[1] Ce texte est d’abord paru de la manière la plus étonnante sous le titre « Préface » dans une brochure publiée par la Source Perrier (éd. Blas et Yves Alexander, Éd. Publicitaires, 1935) et accompagnée d’autres textes.

[2] Cf. Paul Claudel, « L’esprit et l’eau », Cinq grandes odes poétiques, II, dans Œuvre poétique, éd. Jacques Petit, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1967, p. 234-248.

[3] Paul Valéry, « Louanges de l’eau », Œuvres I, éd. Jean Hytier, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1957, p. 202-204. En majuscules dans le texte. En accès libre sur le site consulté le 3 avril 2023 : https://bibliotheque-numerique-romande.ch/ebooks/pdf4/valery_cantate_narcisse.pdf

4.4.2023
 

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