Le psychique et le spirituel est ce que l’on appellerait en France l’HDR (Habilitation à Diriger les Recherches) du père Denis Biju-Duval, prêtre du diocèse de Dijon, membre de la Communauté de l’Emmanuel et professeur à l’université Saint-Jean du Latran. Centrons-nous sur son chapitre le plus spéculatif et le plus novateur. Il s’y attaque à une question spéculativement centrale, l’identité du « je » [1].
1) Introduction
La première acception, la première rencontre de « je » est grammaticale : toutes les langues sans exception témoignent de l’existence d’un son de voix, d’un signe pour exprimer la première personne du singulier, et l’attribuer à un verbe. Le « je » est donc ce signifiant par lequel la personne se dit comme sujet du verbe (d’action ou d’état). Denis Biju-Duval, pour simplifier, l’appelle locuteur.
Deux ordres de questions se posent. Les premières concernent le « je » qui parle et les secondes au « je » à qui il parle.
- Quelle relation existe-t-il entre le « je » linguistique et le « je » anthropologique ? Cette instance linguistique qu’est le locuteur renvoie-t-elle à une instance anthropologique ? Autrement dit quel est le signifié ontologique exprimé par la première personne du singulier ? Notamment le « je » s’identifie-t-il purement et simplement à la personne ?
- Celui qui parle parle à quelqu’un. La linguistique invite à distinguer locuteur et locutaire ou destinataire. Or, il m’arrive de me parler intérieurement : je me parle. Mais qui est le « moi » à qui j’adresse cette parole intérieure ? Quel est le destinataire du locuteur ?
2) Interprétation habituelle
a) Exposé
Quel est le locuteur ? En fait, philosophes et théologiens traitent du « je » sans jamais prendre le temps de s’interroger sur son contenu de sens : « Il semble qu’on ne trouve nulle part une véritable critique rigoureuse de la notion de ‘je’ en tant qu’instance intérieure à l’homme [2] ». Cela tient sans doute au fait que le « je » est « une pseudo-évidence [3] », en réalité extrêmement vague et polysémique.
Dans la perspective du Cogito exalté, le « je » est purement et simplement identifié à la personne.
b) Évaluation critique
Rien n’est moins certain que cette identification entre le locuteur et la personne, entre le « je » et le cœur. En effet, il est déjà intéressant de noter que le « je » s’exprime toujours dans une phrase avec un verbe, etc. Or, ces différents signifiants renvoient à des réalités, un contexte. Donc, un « je » est toujours contextualisé. Or, une auto-affirmation est hors contexte. Donc, le je ne signifie jamais une pure auto-affirmation.
Cette contextualisation est même vraie lorsque le « je » est isolé, comme dans l’interjection « Moi ! » En effet, cette parole est une réponse à un appel ou à une question ; or, cela constitue un contexte.
3) Interprétation proposée
a) Quel est le locuteur ?
Selon Denis Biju-Duval, le « je » intérieur est « un acte que la personne pose dans un contexte [4] ». Cet acte est une représentation que la personne se donne d’elle-même. Mais un acte de conscience de soi s’exprime dans un verbe mental. Or, cet acte non réfléchi appartient à la vie de tous les jours ; or, la liberté est engagée dans les actes quotidiens. Donc, le « je » est un acte solidairement de l’intelligence et de la liberté.
Par ailleurs, le « je » intérieur renvoie à une réalité plus profonde stable. En effet, les actes sont multiples et changeants ; or, ce qui est multiple et changeant présuppose un sujet un et stable ; donc, le je renvoie à une réalité stable. Or, un habitus constitue cette instance stable antérieure et fondatrice des actes. Donc, le je renvoie à un habitus. Et cet habitus semble renvoyer, pour Denis Biju-Duval, d’une part à la mémoire, d’autre part au cœur. Reconnaissons que le développement est abstrait et confus.
b) Quel est l’interlocuteur lorsque le je parle ?
Pour notre auteur, le destinataire du « je » intérieur est Dieu : « Dieu n’est-il pas le partenaire implicite de nos soliloques intérieurs ? » La raison en est que la personne ne se parle qu’en prenant une responsabilité, en situation de décision ; or, Dieu confie la personne à elle-même ; donc, le « je » fait implicitement référence à Dieu [5].
4) Évaluation critique
a) La nature du locuteur
Notre auteur affirme que le « je » intérieur est un acte. Or, le « je » est sujet de verbes qui sont les signifiants exprimant les actions. Mais comment un sujet d’action peut-il lui-même être un acte ? Le « je » renvoie plus à l’objet connu qu’à l’acte de connaître. Dès lors, la question devient : quelle adéquation existe-t-il entre ce que je connais et la réalité connue qu’est la personne ?
De plus, Denis Biju-Duval fait de la représentation un acte ou un habitus ; or, son statut est d’être un quod ou un quo, et non pas une opération.
Il me semble que le plus faible de son analyse vient des concepts mis en œuvre pour penser la relation entre le cœur et « je », entre la personne et son expression dans les pronoms « je » ou « moi ». Il fait appel aux catégories de l’anthropologie de saint Thomas et propose la relation acte-habitus. Ne serait-il pas plus pertinent de faire appel aux catégories phénoménologiques d’expressivité ? En tout cas, Denis Biju-Duval n’élabore jamais cette notion d’expression que pourtant il emploie. Par exemple, il résume le chapitre 5 que nous venons d’analyser au début du chapitre 6, en faisant appel à la notion d’« expression [6] ». Et la notion de verbe mental ne fait appel à ce concept qu’au plan noétique.
b) La nature de l’interlocuteur
Que Dieu soit le fondement ontologique de notre conscience, de notre capacité à être responsable de nous-même, n’a jamais signifié qu’il est le présupposé noétique. La distinction implicite-explicite, qui n’est d’ailleurs pas élaborée, n’y change rien. Cette confusion entre les plans de l’être et du connaître est typique de l’augustinisme de l’auteur.
c) Les différents modes d’expression du « je »
À la question « qui es-tu ? », Denis Biju-Duval retient trois réponses : le nom, la mission et l’histoire (les origines). La distinction qu’il mobilise implicitement est celle du présent, du futur et du passé. Mais d’autres répartitions sont possibles : extérieur-intérieur-supérieur ; universel-particulier-singulier ; agi-subi (capable et vulnérable) ; etc. Les réponses proposées par l’auteur possèdent donc l’inconvénient de ne pas prendre en compte la richesse d’autres propositions comme :
– les réponses universelles : « Je suis une personne, une femme, un Français », etc.
– les réponses incluant la passivité : « Je suis un malade ».
– etc.
5) Proposition personnelle
a) Qui parle ?
Quel est le locuteur, c’est-à-dire le « je » ? Le « je » est l’auto-expression de la personne. Autrement dit, il est l’expression que la personne se donne pour se dire.
Pour l’exposer, je ferai appel à la phénoménologie constitutive du don 2. En effet, le cœur profond n’est pas connaissable en lui-même ; il est plus riche que toute manifestation. Il n’empêche qu’il éprouve le besoin de se manifester, de se communiquer. Multiples sont ces manifestations. Or, il est nécessaire d’unifier la multiplicité. Le « je » est la manière dont la personne exprime ce principe un. Par ailleurs, la personne se vit comme source d’action et réceptacle de tout ce qu’elle pâtit, subit.
Pour l’établir, il suffit de voir comment nous employons le « je ».
Un constat étonne. Je me parle à la première personne (« je suis en colère ») ou à la seconde personne du singulier (« Tiens, tu es en colère »), lorsque je suis dans un colloque intérieur avec moi-même. En revanche, je ne m’adresse jamais à moi-même à la troisième personne ; aucun locuteur ne parle de lui comme Tarzan ou Jules César dans la Guerre des Gaules. De plus, sauf si je raconte une histoire en style direct, je ne désigne jamais quelqu’un d’autre que moi à la première personne du singulier. Ces faits montrent donc que le « je », c’est-à-dire la première personne du singulier, possède un statut unique et non-transposable. Or, c’est la personne qui est unique, incomparable à toute autre. C’est donc que le « je » dit la personne.
De plus, du « je » sont prédiqués de nombreux attributs, concernant l’intérieur ou l’extérieur, et de verbes : actif, passif ou pronominaux, etc. Or, tous ces aspects englobent la totalité de la personne, corps et âme. Si le sujet « je » demeure inchangé, c’est donc qu’il est apte à exprimer toute la personne, donc que le « je » n’exprime pas une partie de la personne (par exemple son intériorité) mais sa totalité, son tout concret.
Dès lors, le « je » ne s’identifie-t-il pas purement et simplement à la personne ? Nous avons déjà répondu négativement. Ajoutons-en quelques autres indices. La personne n’a pas toujours dit « je » ; il lui arrive ou lui arrivera d’être silencieuse, d’être incapable de dire « je ». Par ailleurs, le « je » est sujet d’un verbe. Or, un verbe peut être passif ou actif. Or, une action est un mouvement dont je suis le principe, alors qu’une passion est un mouvement dont je suis le terme. Donc, le « je » représente la personne en position de s’impliquer dans une action dont elle est soit le principe, la source, soit le terme, le bénéficiaire (au sens le plus général). Là encore, le « je » est contextualisé dans une action, une situation. Or, aucune personne n’est épuisée par un contexte. Donc, le locuteur ne coïncide jamais avec la personne signifiée : le « je » ne fait qu’exprimer la personne sans que celle-ci s’y réduise. La personne précède son « je » et le « je » procède de la personne.
Y a-t-il une exception : lorsque la personne dit : « Je suis » ? Encore faudrait-il que l’essence de la personne se réduise à exister.
Il demeure une question : quelle représentation se donne-t-on de soi-même ? Le contenu de la représentation renvoie à la personne sans toutefois jamais l’épuiser. Il y a inadéquation.
b) À qui parle le « je » ?
Quel est le destinataire du « je » ? Le « je » se parle à lui-même, à la personne en tant qu’écoutante. De même qu’un dialogue extérieur suppose deux instances, de même le dialogue intérieur. Donc, le destinataire est la personne elle-même en tant que réceptive.
c) Le « je » à la lumière de la dynamique ternaire du don
Le « je » est rythmé par les trois moments de la dynamique dative : réception, appropriation et donation. En effet, le « je » exprime la relation de la personne à elle-même. Or, dans le deuxième moment qu’est l’appropriation, le sujet est à la fois le destinataire et l’auteur du don. Par ailleurs, le « je » est toujours contextualisé, donc toujours en position de donner ou recevoir. Enfin, ne peut-on retenir quelque chose de l’intuition de Denis Biju-Duval selon laquelle, dans le dialogue intérieur, le « je » connaît implicitement celui qui le confie à lui-même et donc le convoque ? Si immanent soit le dialogue intérieur (je me parle à moi-même), il se dit ici quelque chose de l’appel transcendant.
Pascal Ide
[1] Denis Biju-Duval, Le psychique et le spirituel, Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2001, chap. 5 : « Qu’est-ce que le ‘je’ ? », p. 179-213, surtout p. 179-192. Ces quelques notes ont été rédigées voici un quart de siècle lors de la publication de l’ouvrage. Elles ne bénéficient donc que peu de la réflexion anthropologique qui s’est élaborée à partir des différentes dynamiques du don.
[2] Ibid., p. 180.
[3] Ibid., p. 179.
[4] Ibid., p. 189.
[5] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1974, 2 tomes, vol. 2, p. 67-78 et 197-214.
[6] Denis Biju-Duval, Le psychique et le spirituel, p. 215.