L’insensibilité médiévale à la souffrance physique

Selon l’historien Georges Duby, pour autant que l’on puisse juger, car « les documents sont très clairsemés [1] », le Moyen Âge fut au point de départ assez insensible à la douleur physique. Plusieurs raisons conspirent à cette carence d’empathie.

Tout d’abord, « il paraît beaucoup trop simple de s’en tenir à la rudesse des mœurs », à la sauvagerie, au poids beaucoup plus lourd dont pesait la nature [2] ».

Il faut plutôt trouver une raison théologique : « Dans la tradition judéo-chrétienne, la douleur est montrée comme une épreuve et comme un châtiment infligé par Dieu dans sa colère [3] ». La souffrance est une conséquence légitime et normale du péché originel. A noter que la théorie de la justification est par contre trop courte : car ce n’est pas la souffrance qui est rédemptrice, mais l’amour et donc la souffrance par amour.

Mais « cette froideur » à l’égard de la souffrance ne dura pas. Ce stoïcisme à l’égard de la souffrance d’autrui « a cédé à partir de la fin du xiie siècle [4] ». Pour Duby, la raison en est déjà « le long mouvement de décléricalisation et de vulgarisation de la culture qui dévoile progressivement […] le peuple ». Mais il est incontestable, note-t-il aussi, que ce mouvement « fut essentiellement la conséquence de l’évolution du sentiment religieux. Au cours de l’époque féodale, qui est celle du grand enthousiasme pour le voyage de Jérusalem, la piété tendit à se concentrer toujours davantage sur la personne de Jésus, à se nourrir d’une méditation plus assidue sur l’humanité du fils de Dieu, sur son incarnation, donc sur son corps et sur ce que ce corps avait souffert. Rédempteur, le Christ le fut par les douleurs qu’il supporta, incommensurables puisque à la mesure de sa divinité. Cette réflexion sur le texte des Évangiles et tous les exercices spirituels qui l’accompagnèrent, la large propagation de ces attitudes par ces mass media de plus en plus efficaces, que furent les sermons des grands prédicateurs, déterminèrent la valorisation progressive de la douleur dans la culture européenne [5] ».

Duby distingue même deux jalons dans le cours de cette évolution : au seuil, au premier quart du xiiie siècle, François d’Assise qui reçoit les stigmates ; dans le temps fort de l’expansion de la dévotion nouvelle, au premier quart du xve siècle, la brusque diffusion de deux images offertes à la contemplation des fidèles, l’image de l’Homme de douleur et l’image de la Piéta. La douleur se trouvait dès lors délibérément placée sur le devant de la scène ». Mais ce fut avec une bipolarité qui Duby n’a pas manqué d’apercevoir. D’où un troisième temps : « Or l’attention dont le corps souffrant de Jésus était l’objet se transporta naturellement vers d’autres corps souffrants, ceux des pauvres, les représentants du Christ parmi les hommes [6] ».

Une conséquence en est l’importance accordée progressivement à la blessure. Deux raisons chrétiennes y concourent. D’une part, le Christ nous a sauvé par sa Croix, de sorte que la souffrance possède une signification rédemptrice ; or, la blessure fait souffrir ; elle se trouve donc valorisée. D’autre part, le Christ nous a laissé l’exemple d’une compassion singulière à l’égard des plus démunis ; or, ceux-ci sont aussi souvent les plus vulnérables et les plus souffrants.

Il suffira que la sécularisation fasse son œuvre séparatrice, pour que l’on ne s’intéresse plus qu’aux blessures du corps et de l’âme. Avec un effet d’importance : nous avons refoulé et récusé la souffrance rédemptrice, « à toute force et par tous les moyens [7] ». Demeure une course acharnée à l’abolition de la souffrance, jusqu’à la disparition du souffrant lui-même.

Pascal Ide

[1] Georges Duby, « Réflexions sur la douleur physique au Moyen Age », Mâle Moyen Age. De l’amour et autres essais, coll. « Nouvelle bibliothèque scientifique », Paris, Flammarion, 1988, p. 203-209, ici p. 204.

[2] Ibid., p. 204.

[3] Ibid., p. 205.

[4] Ibid., p. 207.

[5] Ibid., p. 208.

[6] Ibid., p. 209.

[7] Ibid., p. 209.

20.7.2026
 

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