1) Introduction
a) Thèse
La personne à handicap est révélatrice de l’être humain. Cette thèse est un des aspects d’une thèse plus générale qui me semble centrale dans une métaphysique et une anthropologie du don : l’accès au don 2, plus exactement à l’intimité du don 2, de son Soi ou de son cœur, se fait par l’autre ; et cet autre est la longue médiation du non-humain ; elle est ensuite la médiation de l’humain ; or, parmi l’humain, je crois que certains « états » jouent un rôle médiateur particulier, notamment les êtres vulnérables. J’entends par être humain vulnérable un être, certes dépendant de l’autre être humain, un être dont l’autonomie est compromise, mais aussi un être qui peut plus facilement être blessé car il n’a pas les mêmes capacités d’adaptation et de protection que la moyenne des êtres humains.
Enfin, les êtres vulnérables appartiennent particulièrement à trois catégories : l’embryon, la personne à handicap, l’exclu. En termes plus imagés, voire symboliques, on pourrait dire que l’embryon est le sans visage ni voix ni identité sociale, la personne à handicap est le sans voix et l’exclu, qui a visage et voix, est dénué de reconnaissance sociale. En fait, ces trois types sont plutôt des catégories auxquelles ont peut rattacher des catégories avoisinantes. En effet, comme on a pu le noter, elles sont disposées selon les manifestations par lesquelles s’expriment l’être de l’homme. Or, le cœur dispose de deux médiations pour se manifester en s’extériorisant sensiblement : verbales et non-verbales. Par ailleurs, plus un être est dénué de capacité expressive, plus il est vulnérable. Donc, les catégories susnommées sont graduées du plus vulnérable au moins vulnérable.
Il s’agit de montrer que, dans chacune de ces catégories est non seulement un être humain à part entière, à qui il ne manque rien de la constitution d’une personne achevée – mais une médiation qui, plus que les autres états ou statuts de l’humanité, me permet d’accéder à son essence.
De fait, la philosophie n’a pas encore donné sa place à la personne vulnérable, notamment sous son triple visage d’embryon, de personne à handicap et d’exclu. La sociologie, le marxisme se sont penchés sur ces réalités.
b) Difficultés
On ne saurait se cacher les difficultés, voire les résistances affectives qu’une telle assertion ne manquera pas de susciter. On la suspectera de multiples manières : dolorisme, etc.
La personne humaine ne se définit-elle pas aujourd’hui, en philosophie, par son autonomie, sa capacité à être maîtresse de ses actes ; cela, sinon en acte du moins en potentialité prochaine. Or, la personne à handicap est dépendante, hétéronome pas seulement de facto, transitoirement comme l’est l’enfant, mais de jure : jamais elles ne pourront accéder à cette autodétermination qui fait toute la dignité de l’être humain.
c) Méthode
Ici plus que jamais il importe que le discours parte de l’expérience et non pas d’une essence prétendue du handicap, même si rien n’empêche d’induire, voire d’abstraire l’universel de tel ou tel constat singulier. Cette attention particulière à l’empirique tient au danger d’une reconstruction idéologique ou d’une relecture seulement empruntée aux sciences humaines (la personne à stigmate dont parle Erin Goffman), voire d’une subtile exclusion [1], mais aussi à la véritable révolution (conversion) intérieure que suppose non seulement l’aide de la personne à handicap mais la découverte de ce qu’il est maître en humanité.
Cet empirique prendra volontiers la forme d’un témoignage. Sans entrer dans le détail des théories du témoignage (Hegel, Kierkegaard, Heidegger, Levinas, Ricœur, etc.), disons simplement que le témoin, loin d’être un simple observateur de la vérité se contentant d’en faire le compte rendu le plus précis possible, est une personne qui a fait l’épreuve de la vérité (autrement dit qui l’a éprouvée), s’est fait altéré par elle et l’a appropriée ; or, le handicap agresse : comme on le verra, il réveille notre refus de la souffrance, notre culpabilité, etc. ; donc, l’ouverture à la personne handicapé suppose une véritable conversion : le passage de la crainte à la joie et l’espoir. Voilà pourquoi je fais appel au témoignage.
Je me fonderai sur l’ouvrage d’un prêtre catholique hollandais, Henri Nouwen (1932-1996) [2]. Son témoignage est d’autant plus intéressant que tout, a priori, l’éloignait d’une rencontre avec la personne à handicap. En effet, cet universitaire qui a enseigné la psychologie aux Universités Notre-Dame, Yale et Harvard, a écrit une quarantaine de livres de spiritualité parus en différentes langues. Pourtant, en septembre 1985, il décide d’entrer comme pasteur dans une communauté de l’Arche de Jean Vannier, au nord de Toronto, la communauté de Daybreak. Là, il y fera notamment la connaissance d’une personne profondément handicapée, Adam Arnett. Henri Nouwen se contente de dire qu’il subissait des crises d’épilepsie fréquentes. La discrétion – voire l’absence – de diagnostic médical en dit long sur le fait qu’Henri voyait avant tout en Adam une personne à part entière. Mais une personne qui mérite véritablement d’être qualifiée de sans-voix, puisqu’elle n’a jamais prononcé une parole de sa vie. Pendant dix-huit mois, Henri s’occupera de lui, longuement, tous les matins :
« Le réveiller à sept heures, lui enlever son pyjama et lui mettre sa robe de chambre, le conduire à la salle de bain, lui faire la barbe, lui donner son bain, choisir ses vêtements pour la journée, l’habiller, le coiffer, marcher avec lui jusqu’à la cuisine, faire son petit déjeuner, rester près de lui pendant son repas, supporter son verre pour l’aider à boire, lui brosser les dents, lui mettre son manteau, ses gants et son chapeau, l’asseoir dans son fauteuil roulant et le pousser, dans une rue remplie de nids de poule, jusqu’au centre de jour de Daybreak, où il demeurait jusqu’à seize heures [3] ».
Bien de ses amis ne comprendront pas son choix – j’y reviendrai.
Après une période d’apprivoisement, Henri s’attachera de plus en plus profondément à Adam, voyant en lui non seulement un proche, un ami, mais aussi, comme Henri Nouwen le dira à de multiples reprises, son guide spirituel. En un mot, un témoin : « Par sa vie même, il était le témoin le plus radical que j’aie jamais rencontré, témoin du vrai sens de notre vie [4] ». Et c’est de ce témoin qu’Henri témoigne.
d) Plan
La personne à handicap révèle l’homme à lui-même. Or, l’homme peut se comprendre selon deux perspectives complémentaires : comme créature (en sa nature humaine), comme fils de Dieu (en sa vocation théologale). De fait, c’est à ce double point de vue que la personne à handicap tend à miroir à tout homme. Le chrétien ne peut pas ne pas être frappé de la puissance de l’assertion biblique selon laquelle Dieu est solidaire de la personne la plus vulnérable et plus encore de l’affirmation néotestamentaire par laquelle le Christ s’identifie à elle : « Tout ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites ». « Je suis Jésus que tu persécutes ».
Mais il ne faut pas se tromper sur le dessein de l’ouvrage. Certes, Nouwen nous montre qu’Adam nous parle de l’homme en son essence nue. Mais c’est d’abord au nom de ce qu’Adam Arnett est révélateur du Christ ; or, le Christ est vrai Dieu mais aussi vrai homme ; il est donc révélateur de la véritable humanité. Voilà pourquoi la personne qui a achevé le travail d’Henri Nouwen [5] peut écrire au terme de son avant-propos : Henri a « pris conscience que l’histoire d’Adam est sa propre histoire. Finalement, par le génie de son écriture, Henri fait à chacun et à chacune d’entre nous le cadeau de notre propre histoire [6] ». Il demeure que la perspective théologique englobe et prime donc la perspective proprement philosophique.
2) La personne à handicap, révélatrice de l’essence de l’homme
a) Révélatrice de l’humanité à elle-même
La personne à handicap révèle l’homme à lui-même, notamment celui que Jean Vanier appelle « Monsieur Normal ». Précisément, il nous révèle nos lumières, mais aussi nos ombres [7].
1’) Nos lumières
La personne à handicap ne se contente pas de dessiner notre contour en ombre chinoise. Plus encore, elle nous renvoie notre beauté, elle nous révèle en nous réveillant. Henri Nouwen témoigne de ce qu’Adam lui a redonné son humanité – il parle même d’un « renversement complet de valeurs [8] ». Et notamment ce qui, dans notre humanité, est le plus négligé, le plus oublié : nos racines, notre corps, notre cœur, notre ouverture à Dieu, etc.
De fait, Adam redonne à Henri tout son être, autant son identité, somato-psycho-spirituelle (1-3), que son origine, c’est-à-dire sa réceptivité (4-6) et sa destination, c’est-à-dire le don et la communion (
- Son corps : « Adam m’aidait à m’enraciner non seulement à Daybreak mais dans mon être lui-même. Être proche d’Adam et de son corps me rapprochait de moi et de mon propre corps [9] ». C’était « comme s’il me disait : ‘Non seulement tu as un corps, tout comme moi, Henri, mais tu es ton corps’ [10] ». Et ce corps renvoie aux autres corps : « mon propre corps », « le corps de ma communauté », « le corps de l’Église », « le corps de Dieu [11] ».
- Son psychisme, notamment inconscient : « Adam […] m’a conduit à une prise de conscience de mon être profond [12] ». Nous y reviendrons en traitant des ombres.
- Son cœur. En effet, certains de ceux qui ont rencontré Adam ont vécu « une redécouverte de leur cœur [13] ».
- Son enracinement : « C’était comme si Adam me ramenait sans cesse à la terre, aux fondements de l’être, à la source de la vie [14] ». Nouwen synthétise un moment le triple enracinement que lui a permis Adam : « Il m’a enraciné dans la vérité de mon être physique, il m’a ancré dans ma communauté et m’a donné de vivre l’expérience de la présence de Dieu dans notre vie ensemble [15] ». Et ces racines apportent la sécurité : Henri Nouwen répète souvent qu’Adam lui a donné un foyer, un sentiment d’appartenance.
- Le primat de la réceptivité : « Alors que j’avais tendance à m’inquiéter de ce que je faisais et de ce que je pouvais produire, Adam m’annonçait qu’‘être est plus important que faire’ [16] ».
- La valeur de l’instant présent : Adam « souhaitait que je sois présent à lui sans précipitation et avec douceur. Il me demandait clairement si j’acceptais de suivre son rythme et d’adapter mes façons de faire à ses besoins [17] ».
- Le don de soi sans condition. En effet, Adam peut vivre pleinement et dans une paix profonde, mais à une condition : que ceux qui l’entourent vivent d’amour pour lui mais aussi entre eux. C’est, analogiquement, l’expérience que font tous les parents avec leurs petits-enfants : « L’entière dépendance d’Adam lui permettait de vivre pleinement, à la condition que nous vivions autour de lui dans une communauté d’amour. Son grand enseignement pour nous : ‘je peux vivre uniquement si vous m’entourez d’amour et si vous vous aimez les uns les autres. Sans cela, ma vie est inutile et je deviens un fardeau’ [18] ».
- L’amour de volonté. En effet, le don de soi est l’acte de la volonté. Or, Adam révèle à Henri que sa capacité à aimer transcende le sensible, que son cœur est une puissance spirituelle : « Je me suis mis à aimer Adam d’un amour qui dépassait la plupart des sentiments, émotions et passions que j’avais associés de l’amour humain ». Pour autant, cette amitié, cet amour était « aussi incarné que tout autre [19] ».
- L’amitié partagée. En effet, le don est pour l’échange de dons, c’est-à-dire la communion. Or, Adam la révèle à Henri : « Par sa présence, il m’expliquait ce que j’aurais dû savoir de puis le début : ce que je désirais le plus dans la vie – l’amour, l’amitié, une communauté et un grand sentiment d’appartenance –, je le retrouvais avec lui [20] ».
Enfin, Adam est le médiateur, pour Henri, de Dieu, en la personne du Christ. Nous le reverrons en détail, mais notons déjà combien, pendant les célébrations eucharistiques, par sa présence silencieuse et habitée (divinement), « Adam me conduisait à cette demeure intérieure où était dévoilée la signification profonde de son humanité et de la mienne [21] ». « Avec Adam, j’ai fait l’expérience d’une présence sacrée et j’ai ‘vu’ le visage de Dieu [22] ».
Or, ces différentes réalités présentent un point commun : en plein, la réceptivité ; en creux, la non-maîtrise. son corps et sa sensibilité, car il ne les maîtrise pas (et l’homme valorise spontanément ce qu’il maîtrise) ; ses racines, la réceptivité, car elles relèvent de la passivité spirituelle ; son cœur, car il est caché ; l’instant présent, car il est dévoré par l’impatience du désir, donc du futur ; l’amitié partagée, car il est bien plus facile de seulement donner ou de seulement recevoir que d’entrer dans une véritable communion.
2’) Nos ombres
Adam est témoin de nos vulnérabilités. C’est l’expérience que fait Murray, ami d’Henri Nouwen, qui vient lui rendre un jour visite. Un moment, Henri dut s’absenter et il demanda à Murray d’aider Adam à terminer le déjeuner. Henri, homme d’affaires important, avait « ses propres luttes, ses propres peurs, ses propres expériences d’échec ». Mais une chose est d’être faible, vulnérable, autre chose est de l’accepter. Or, c’est ce que va permettre Adam. En demeurant une demi-heure seul en sa présence, Murray prend soudain « conscience qu’Adam et lui étaient frères ». Or, Adam est un homme vulnérable qui l’accueille sans le juger, l’accepte. Triple expérience, donc : Adam est homme à part entière, homme à handicap, homme qui l’accueille. Murray réalise que tout homme peut le recevoir lui aussi. Cette visite à Daybreak « a créé en lui [Murray] l’ouverture nécessaire pour accepter sa propre blessure, ses propres échecs, et pour être moins sur la défensive avec sa famille et ses amis [23] ».
C’est aussi l’expérience, profonde, que fait Henri : « Vivre proche d’Adam et des autres m’a rapproché de mes propres vulnérabilités ». Au point de départ, Henri se les cachait. Pourtant, « le fait que mes handicaps étaient moins visibles que ceux d’Adam et des autres ne les rendaient pas moins réels ». Concrètement, quel handicap ? « Oui, Adam, Rosie et Michael ne pouvaient pas parler, mais moi je parlais trop [24] ». Mais Henri n’est arrivé à cette prise de conscience qu’en dépouillant un autre scénario, une autre fausse richesse : l’illusion de bonté. En effet, généreusement, il s’occupait de personnes handicapées. Mais le premier handicapé est lui-même. Il était comme Adam. Plus encore, il a besoin d’Adam. Grâce à lui, il ouvrit son « cœur au don de la vulnérabilité » et put se « confronter » à son « propre gouffre intérieur [25] ».
Enfin, Adam ne révèle nos ombres qu’en les guérissant – comme Dieu. En effet, la blessure nous sépare, nous divise. Or, Adam unifie Henri, réconciliant passé, présent et futur, esprit et corps (c’est « comme s’il me disait : ‘[…] Ne laisse pas tes mots se séparer de ta chair’ [26] »), affectivité sensible et spirituelle (« nous nous aimions d’un amour aussi incarné que tout autre, et qui était en même temps véritablement spirituel [27] »).
Mais comment Adam est-il curatif ? Pour différentes raisons. 1. Adam joue le rôle de miroir, comme Murray en a fait l’expérience, découvrant dans le même temps son humanité aimable et sa vulnérabilité. 2. Adam aime inconditionnellement ; or, l’amour guérit la blessure d’abandon lovée en toute blessure. 3. Adam ignore les scénarios qui retardent la vérité sur nous, ainsi que le montre l’exemple de Cathy. 4. Enfin, Adam ignore les effets pervers du transfert : « Adam était le guide le moins contrôlant et le plus dépendant que j’aie rencontré [28] ».
Plus généralement
J’emploie le terme métaphorique d’ombre non pas au sens jungien, mais au sens plus freudien de mécanisme de défense ; or, celui-ci, s’il est le plus souvent involontaire dans son commencement, ne s’entretient pas sans l’intervention de la volonté, et de certaines décisions. L’ombre engage donc tant le volontaire que l’involontaire, mais plus négatif. De fait, tout homme se construit en se protégeant et en se verrouillant.
Or, la personne à handicap présente cette particularité de ne pas être influencée par ces mécanismes de défense. Elle les déjoue non par un excès de finesse psychologique et de liberté intérieure, mais plutôt par un défaut de compréhension : ces mécanismes n’ont pas prise sur elle. Une brève induction suffit pour en convaincre, avant d’en comprendre, plus loin, la raison. La psychanalyse, mais aussi d’autres approches psychologiques [29], ont sérié les principaux jeux de défense que l’homme met en place dans la double intention de ne pas souffrir et de recevoir les gratifications qui lui permettent de vivre : par exemple, la séduction, la domination, la fuite, etc. Or, ces mécanismes ne mouillent pas sur la personne à handicap, car ils ne permettent pas d’entrer en contact, sauf à déclencher sa colère ; mais celle-ci est révélatrice d’une frustration, d’un manque. Donc, la personne à handicap nous révèle, si notre cœur est ouvert, notre part ombrée, le faux-moi (idéal du moi, statue intérieure) que nous nous sommes construits.
b) Révélatrice de l’humanité en elle-même
1’) Difficulté
Nous avons montré qu’Adam révèle à Henri son humanité ; mais lui-même est-il pleinement humain ? Jusqu’à maintenant, nous avons parlé de la personne à handicap non pas comme sujet révélateur, mais comme médiation révélatrice. Mais l’effet n’est pas la cause. Que la personne à handicap soit un chemin privilégié pour nous manifester notre humanité ne signifie pas qu’elle la réalise, ainsi que nous le prétendons.
Plus encore, la liberté fait partie de la nature humaine et la liberté est active capacité d’autodétermination. Or, tout semble indiquer qu’Adam n’est pas acteur de sa vie : il est en permanence assisté pour les tâches les plus élémentaires de son existence ; mais, plus profondément, son aphasie ne lui permet pas d’exprimer ses souhaits, d’orienter les actions que l’on pose pour lui. Autrement dit, les personnes qui l’aident ne cessent de vouloir pour lui son propre bien. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur le caractère éventuellement pervers de cette attitude. En tout cas, il manque à Adam la propriété la plus chère de notre humanité : la liberté – du moins la possibilité de la mettre en œuvre. Par conséquent, amputé il ne peut la révéler. Certes, Adam nous révèle à nous-même, mais comme un miroir : par sa lisse passivité. Henri se retrouve d’autant plus lui-même quand il s’occupe d’Adam que celui-ci est silencieux, absence de parole.
2’) Développement
Henri Nouwen dit qu’il a progressivement reconnu en Adam un être humain achevé, plénier. Voici comment il décrit ses premiers contacts : « Durant ces premiers jours, je le considérais comme quelqu’un de très différent de moi [30] ». Puis, progressivement, il a découvert que « l’humanité d’Adam n’était pas réduite à ses handicaps. C’était une humanité à part entière, où la plénitude de l’amour était rendue visible pour moi et pour tous ceux et celles qui ont appris à le connaître [31] ». En quoi ? Repartons de l’expérience d’Henri Nouwen.
a’) L’expérience de présence
Henri note que si Adam fut son révélateur, plus encore, son maître, c’est par sa présence, non par son absence, par exemple de paroles, de bruit. « Apparemment, il ne faisait rien. Il était là, tout simplement. Mais son ‘être là’, sa simple présence touchait profondément le cœur et l’âme des gens [32] ».
Or, Adam est présent par son corps. Et cette présence s’inscrit dans le temps par son rythme propre. Henri va en faire très précisément l’expérience par son contraire qui est l’impatience. Il vaut la peine de le citer avec abondance :
« À certains moments j’étais impatient et préoccupé par ce que je ferais après avoir terminé la ‘routine’ quotidienne d’Adam. Alors, sans prêter attention à sa personne, je me mettais à le presser. Consciemment, mais surtout inconsciemment, je poussais vivement ses bras dans ses manches ou ses jambes dans son pantalon. Je voulais être sûr d’avoir terminé à neuf beures pour pouvoir me rendre à mon autre emploi. C’est là que j’ai appris qu’Adam pouvait communiquer ! Il me faisait prendre conscience que je n’étais pas vraiment présent à lui et que j’étais davantage préoccupé par mon horaire que par le sien. A quelques reprises, il répondit à la pression que j’exerçais sur lui par une crise d’épilepsie. J’ai alors réalisé que c’était ma façon de me dire : ‘Ralentis, Henri ! Ralentis !’ […] Adam communiquait ainsi avec moi et me rappelait systématiquement qu’il avait besoin et souhaitait que je sois présent à lui sans précipitation et avec douceur. Il me demandait clairement si j’acceptais de suivre son rythme et d’adapter mes façons de faire à ses besoins [33] ».
b’) Une présence accueillante
Au début, Henri pensait qu’Adam était passif : « comme il était incapable de parler, je ne m’attendais pas à ce qu’il communique avec moi [34] ». Mais Henri va découvrir qu’Adam était réceptif : « Je suis convaincu que, profondément en lui, Adam ‘savait’ qu’il était aimé [35] ». Plus encore, il accueille. Car Adam est une présence de paix. Adam est un être paisible ; plus encore, il est pacifique : ceux qui l’approchent reviennent pacifiés. Adam « était tout simplement présent, s’offrant lui-même dans la paix [36] ». C’est ce qu’Henri exprime avec précision :
« Le plus étonnant […] a été la prise de conscience très progressive qu’Adam était vraiment présent à moi, écoutant avec tout son être et m’offrant un espace de sécurité. […] Au fil des semaines et des mois, je me suis de plus en plus attaché à ces une ou deux heures passées chaque jour avec Adam. Elles sont devenues mes heures de tranquillité, le meilleur temps de la journée pour la réflexion et pour l’intimité. Elles sont devenues en fait comme un long temps de prière. D’une certaine façon, Adam ne cessait de me ‘dire’ : ‘Sois juste là avec moi, confiant que c’est ici que tu dois être, et nulle part ailleurs’. » Il « était comme une présence silencieuse et pacifiante au cœur de ma vie. Quand il m’arrivait d’être inquiet, irrité ou frustré par quelque chose qui n’allait pas assez bien ou pas assez vite, Adam me venait à l’esprit et semblait me ramener au calme dans le tourbillon de ma vie [37] ».
Que signifie cette paix ? D’où vient-elle ? La paix est unité, communion en soi et avec l’autre (concorde). Or, nous entrons en relation avec autre que nous de deux manières, soit en étant moteur de la relation, soit en étant le terme. Dans le premier cas, nous agissons, dans le second, nous pâtissons. Or, le handicap, notamment chez Adam, prive de la capacité à être auteur de son action. Comment dont peut-on entrer en communion avec une réalité que l’on pâtit, que l’on subit ? En y consentant, du plus profond de notre liberté. Est-ce à dire que la personne à handicap qui accède à la paix serait un stoïcien qui s’ignore ? Sans aucun doute, la morale stoïcienne a souligné la part de passivité spirituelle présente dans la liberté et que l’acceptation de la nécessité n’était pas une démission. Certes, elle a manqué la dignité de la liberté comme capacité d’auto-détermination. Mais, surtout chez Adam, plus qu’une ataraxie ou un abandon à la fatalité, au destin, il faut discerner ici une obéissance. Or, dans l’obéissance, la part active de la liberté y est plus grande ; car la véritable obéissance est le fruit de l’amour, non l’ataraxie : consentir à ce qu’un autre nous conduise, choisisse pour nous notre propre bien requiert que l’on discerne dans ce bien et dans la personne de l’autre un bien et l’amour est la passion qui surgit face au bien.
Enfin, Adam accueille pleinement, car il n’entre dans aucun des scénarios connus (de séduction, de manipulation, de fuite, etc.). C’est ce dont Cathy, une femme, extrêmement riche, venue rendre visite à Daybreak pour résoudre une difficulté de jalousie maladive entraînant une dépression chronique, a fait l’expérience en présence d’Adam. Aucun argument n’arrivant à sortir Cathy de sa prison sociale, Henri songe à Adam : « Il était peut-être le seul qui ne songerait jamais à l’utiliser. Il ne lui demanderait pas d’argent, ne recherchait aucune gloire et n’avait besoin d’impressionner personne [38] ». De fait, c’est l’expérience que fait Cathy, très similaire à celle de Murray. Avec étonnement, elle découvre qu’Adam et ses compagnons l’aime inconditionnellement : « Je me suis sentie acceptée, même aimée, et bienvenue. Je pense qu’ils m’ont vraiment aimée [39] ». Puis, de retour à New York, elle téléphone à Henri : « Je ne ressens plus, comme avant, cet affreux sentiment de dépression. Je sens une nouvelle présence de Dieu en moi, de l’amour de Dieu pour moi [40] ».
c’) Une présence donnée
Henri fait aussi l’expérience qu’Adam donne. Il parle de « la prise de conscience très progressive qu’Adam était vraiment présent à moi, écoutant avec tout son être et m’offrant un espace de sécurité [41] ». Aimer, c’est être présent à soi ; plus encore, aimer, c’est vouloir le bien de l’autre. Or, par sa seule présence silencieuse, Adam réconcilie Henri avec lui-même, ainsi que nous l’avons vu.
Mais que donne Adam ? Nous l’avons dit : la paix. Mais Adam n’a pu s’en rendre compte que lorsqu’Henri l’a véritablement accueilli, acceptant d’entrer dans une véritable réciprocité :
« C’est lui qui m’a fait prendre conscience que le plus grand cadeau que je pouvais lui offrir était mes mains et mon cœur ouverts, prêts à recevoir son précieux don de paix. Cet échange nous enrichissait tous les deux. Je lui ai révélé qu’il avait un don à offrir, et ce don est véritablement devenu don lorsque je l’ai accueilli [42] ».
d’) Conséquence : l’expérience du cœur
Au fond, à travers ces différentes expériences, Henri découvre qu’Adam a un cœur. Or, le cœur est l’homme en son centre ou en son fond, les mécanismes de protection le faisant vivre à la superficie de son être.
Cela vaut de l’expérience de la présence. Dans l’exemple de l’apprentissage du rythme, Adam apprend à Henri trois réalités essentielles : vivre l’instant présent, être pleinement ouvert à l’autre en acceptant son rythme, au fond, aimer l’autre et se décentrer de soi. Adam sent, dans l’impatience d’Henri son manque d’attention et, en définitive, son manque d’amour : en effet, être présent à quelqu’un, c’est se donner à lui ; or, le don s’inscrit dans le temps et l’impatience est le refus d’un don plénier, sans retour de notre temps à l’autre. Donc, Adam révèle, en creux, à Henri, qu’il ne l’aime pas. Puisque le propre du cœur est de recevoir, donner et entrer dans une réciprocité, une communion. Il montre donc à l’homme, en plein, ce à quoi l’appelle son cœur.
Cela vaut plus encore de l’expérience qu’Adam reçoit et se donne. Or, ce cœur vit selon un rythme à deux temps : diastolique de la réception et systolique de la donation [43]. Et la personne à handicap vit de cette pulsation : recevoir et donner de l’amour. Mais tel n’est pas toujours le cas de « Monsieur Normal » : « mon cœur, écrit Henri, pouvait lui offrir certains soins dont il avait vraiment besoin ; le sien m’a combé du don de lui-même, un don pur et durable [44] ». La personne dite normale ne peut entrer en relation avec la personne à handicap que si elle accepte de vivre à ce niveau de vérité et de profondeur.
3’) Réponse à la difficulté
- Le handicap se définit comme une privation. Mais de quoi est privée la personne à handicap ? D’un déploiement opératif : au plan physiologique, moteur, affectif, intellectuel, volitif. Elle est aussi parfois atteinte non seulement dans sa capacité d’agir, dans ses possibilités expressives, notamment en son corps.
Henri va découvrir progressivement qu’Adam communique.
Mais l’être humain ne se réduit pas à son agir, à son expression. Il possède des capacités, ses facultés, et plus encore un corps et une âme. Or, ces caractéristiques entitatives demeurent inentamées par le handicap, quel qu’il soit et quel que soit sa profondeur et son extension. Plus encore, les différents déploiements opératifs et expressifs peuvent en arriver à cacher l’essentiel : l’être humain. On sait combien la passion amoureuse, les relations quotidiennes s’arrêtent aux seules caractéristiques superficielles et peine à trouver le chemin du cœur profond : de ce point de vue, le sensible est souvent plus un point d’arrêt sinon un obstacle, plus qu’un chemin vers plus profond qui est invisible. Dès lors, la personne à handicap est une chance unique : appauvrie (mais non totalement dénuée) en moyens opératifs et expressifs, elle témoigne de l’être humain dans sa pureté. Elle nous place face à la personne dans sa nue humanité.
Ce n’est pas à dire que l’être de la personne à handicap ne se déploie pas dans un agir. Mais ici l’agir est désencombré de ce qui n’est pas essentiel. Plus encore il exprime l’être car il surgit du fond du cœur. Or, l’agir qui naît du cœur consiste, ainsi qu’on l’a vu, à recevoir et à donner.
Est-on bien certain qu’Adam n’exprime pas son cœur ? En effet, il n’est pas totalement dénué de toute expressivité : cela serait d’ailleurs ontologiquement impossible ; Adam est seulement privé du moyen le plus habituel et de loin le plus performant pour se dire : la parole. Mais il demeure tout le champ du non-verbal. Or, Adam parle avec son corps. Henri cite une parole souvent entendue dans la bouche de Jean Vanier : « L’Arche n’est pas construite autour du monde, mais autour du corps [45] ».
- L’objection pourrait rebondir. Une personne muette peut communiquer en faisant appel au langage non-verbal des sourds-muets. Mais tel n’est pas le cas, semble-t-il, d’Adam. Il lui manque donc, apparemment, tout le registre de communication, verbal et non-verbal.
Là encore, ne pourrait-on pas opérer une distinction entre les signes ? Certains ont une valeur intentionnellement cognitive, d’autres une valeur affective. Si Adam est démuni des premiers, il lui reste une capacité expressive importante : celle de son affectivité. Ici, la part du récepteur est plus grande que dans la communication à intention cognitive. L’interprétation est inversement proportionnelle à la participation ; mais cela ne signifie nullement que le récepteur soit pauvre ou inactif.
- On pourrait aussi objecter : Adam se tait. Or, silence rime avec ambivalence : il peut autant être présent à Henri qu’absent. Henri ne fait-il pas qu’interpréter, projeter sur Adam le sens qui lui convient ? Plus encore, Henri ne fait-il pas que se parler à lui-même ?
Déjà, si tel était le cas, Henri ne ressentirait si douloureusement son départ : après sa mort, tout a changé. De plus, Adam pourrait être autre qu’il n’est : endormi, agité, etc. Cela lui arrive parfois, d’ailleurs.
- Le regard sur la personne à handicap est blessé. Qu’il est difficile de voir en elle non seulement un homme, mais un être pleinement humain, épanoui en son humanité. Nouwen en fait l’expérience lorsqu’un de ses amis, prêtre et théologien, vient lui rendre visite à Daybreak. Il demande ou plutôt objecte à Henri avec colère qu’il perd son temps et qu’il y a des personnes mieux formées que lui pour s’occuper d’Adam. Henri, paisible, n’a pas répondu, mais s’est rend compte « ne «voyait» pas vraiment Adam [46]« , autrement dit que son intelligence était aveuglée, blessée.
Pascal Ide
[1] On sait que tel fut le cas de Marx à l’égard d’une partie du prolétariat : il a exclu le Lumpenproletariat.
[2] Henri Nouwen, Ma foi comme une histoire, trad. Josée Latulippe, Québec, Novalis, 1998.
[3] Ibid., p. 51.
[4] Ibid., p. 71.
[5] En effet, Henri Nouwen est décédé subitement, à son tour, en septembre 1996. Il manque des développements qu’il aurait souhaité ajouter aux deux premiers chapitres sur les premières années d’Adam. Il demeure qu’il a rédigé en grande partie, mais non totalement, le livre.
[6] Ibid., p. 9.
[7] Pour un résumé de ce que Adam a révélé à Henri de son humanité, cf. le bel aveu qui monte dans le cœur d’Henri contemplant le visage de son ami mort (Ibid., p. 133).
[8] Ibid., p. 71.
[9] Ibid., p. 61.
[10] Ibid.
[11] Ibid., p. 170.
[12] Ibid., p. 99.
[13] Ibid., p. 82.
[14] Ibid., p. 61.
[15] Ibid., p. 170.
[16] Ibid., p. 71.
[17] Ibid., p. 59.
[18] Ibid., p. 118.
[19] Ibid., p. 64.
[20] Ibid., p. 62.
[21] Ibid., p. 62 et 63.
[22] Ibid., p. 68.
[23] Ibid., p. 80-81.
[24] Ibid., p. 100 et 101.
[25] Ibid., p. 105.
[26] Ibid., p. 61.
[27] Ibid., p. 64.
[28] Ibid., p. 106.
[29] Comme l’analyse transactionnelle qui parle de scénarios, l’ennéagramme qui parle de passions, etc.
[30] Ibid., p. 53. Souligné dans le texte.
[31] Ibid., p. 64.
[32] Ibid., p. 87.
[33] Ibid., p. 58 et 59.
[34] Ibid., p. 53.
[35] Ibid., p. 62.
[36] Ibid., p. 83. Rex, son père, affirme : « Adam était notre artisan de paix. Par sa présence tranquille, il nous ramenait à cette partie paisible de nous-même et créait une atmosphère d’amour dans notre foyer ». (Ibid., p. 29)
[37] Ibid., p. 60 et 61.
[38] Ibid., p. 96.
[39] Ibid., p. 97.
[40] Ibid., p. 98.
[41] Ibid., p. 60.
[42] Ibid., p. 75.
[43] « Le cœur, centre de notre être, centre de l’humanité, lieu où nous donnons et recevons de l’amour ». (Ibid., p. 62)
[44] Ibid., p. 65.
[45] Ibid., p. 57.
[46] Ibid., p. 67.