L’organisation du Notre Père à la lumière de l’amour-don

La structure de la prière par excellence continue à m’intriguer, notamment en lien avec la dynamique du don. Mais, par grâce de Dieu, les corrélations m’apparaissent toujours mieux. Je parle ici de la version matthéenne.

1) Le centre

Sans prétendre épuiser tout autre principe, organiser l’oraison dominicale à partir du centre – la quatrième demande – me paraît assez convaincant. En effet, la quatrième demande est au croisement des deux distinctions les plus patentes, toutes deux bipartites : demandes affirmatives à l’égard d’un bien à désirer (les quatre premières) et demandes négatives à l’égard du mal à fuir (les trois dernières) ; demandes portant sur le bien de Dieu (les trois premières) et demandes portant sur le bien de l’homme (les quatre dernières). S’ajoute un élément qui est plus que stylistique : la symétrie de structure des troisième et cinquième demande vrillant autour de l’axe.

Par ailleurs, cette demande porte sur la demande du don (à recevoir) par excellence : celle du pain. Or, le pain (eucharistique) symbolise (au sens fort, présentifiant, du terme) le Donateur qu’est le Christ. Mais se donner dans le don, c’est aimer. Donc, la demande centrale porte sur l’amour de Dieu ; elle revient à dire : « Aime-moi ».

Enfin, on pourrait objecter à la structure du Notre Père qu’il paraît valoriser de manière pélagienne l’initiative humaine : la cinquième demande semble faire de notre pardon la mesure du pardon humain ; la prière commence par notre initiative : les trois premières demandes portent sur des actions que l’homme doit accomplir à l’égard de Dieu.

On répondra que les demandes concernant nos besoins (quatre) sont plus nombreuses que celles concernant Dieu (trois) ; or, celles-ci sont à celles-là ce que le don est à la réception.

2) La troisième demande

Il faudrait placer cette analyse après. Ici, je rends compte de l’ordo inveniendi, inventionis. Le tilt est venu de la compréhension selon laquelle la troisième demande a pour objet dans sa concrétude.

Elle concerne le cœur même de l’amour. En effet, aimer quelqu’un, c’est vouloir son bien ; or, le bien est l’objet de la volonté ; et, pour un être libre, cette volonté est l’agent du bien, pas seulement ni d’abord ce qui en pâtit (est attiré par lui) ; donc, au final, aimer quelqu’un, c’est faire sa volonté. Or, la troisième demande porte sur la volonté céleste du Père. Donc, elle pourrait se traduire en termes d’amour : « Que je t’aime ». C’est ainsi que le Christ explicite son amour pour le Père : , ainsi que notre amour :

Il y a plus. L’amour accompli, parfait, porte non seulement sur cet objet qu’est la volonté de l’aimé, mais sur sa modalité exemplaire. En effet, on peut plus ou moins accomplir cette volonté, en partie ou en totalité, du dehors ou du dedans. Or, cette demande donne l’exemple du Ciel, c’est-à-dire le Fils qui accomplit parfaitement la volonté de son Père. Donc, la troisième demande pourrait se traduire : « Que je t’aime totalement, sans restriction ».

Ainsi, comme la quatrième demande, la troisième parle d’amour : non pas de manière voilée, mais de manière concrète. Dire « je t’aime » peut en demeurer à une vague inclination, voire à une attitude narcissique, tant que je ne l’incarne pas dans cet acte de bienfaisance (faire le bien) qu’est la bienveillance (vouloir le bien).

3) Les trois premières demandes

a) Difficulté

Longtemps, je fus intrigué par la question suivante. Si j’ai bon souvenir, dans son commentaire, Thomas organise ce premier ternaire à partir des trois relations anthropologiques à Dieu : en pensées, en parole et en action. Il classe aussi de la même manière les commandements de la première table, c’est-à-dire les trois premiers. Mais si tel était le principe vital d’organisation, il faudrait suivre l’ordre génétique : soit en remontant, selon le point de vue de l’observateur, de l’extérieur à l’intérieur (action, parole, pensée), soit en sortant, selon le point de vue du sujet, de l’intérieur à l’extérieur (pensée, parole, action). Or, le Notre Père suit un ordre différent : parole, action et pensée.

b) Réponse

La réponse qui m’est récemment apparue est la suivante. Partons de ce qu’a établi le précédent paragraphe : la troisième demande est l’expression même de l’amour. Or, l’amour ne peut rester dans le cœur, il s’exprime et s’actualise dans un double langage : verbal et gestuel. Donc, il est nécessaire que des demandes portent sur ces deux expressions. Mais il y a aussi un ordre. L’amour se manifeste d’abord dans une parole qui est un engagement scellant cet amour : « Je t’aime ». Ensuite, cet engagement doit devenir effectif en un certain nombre de gestes. Ainsi nourri, l’amour s’affermit dans le cœur. Or, tel est l’ordre suivi par les trois premières demandes. Donc, l’on peut traduire celles-ci de la manière suivante. La première signifie : « Que je t’aime en paroles », la deuxième : « Que je t’aime dans mes actes » et la troisième : « Que je t’aime en mon cœur ».

Confirmation en est donné par l’anthropologie biblique qui est tripartite : visage (et langue), mains, cœur.

4) La première demande

On pourrait encore développer en montrant pourquoi l’amour en paroles se traduit par la sanctification.   Autrement dit par la louange, c’est-à-dire la reconnaissance de son être de donateur.

5) La deuxième demande

On pourrait encore développer en montrant pourquoi l’amour en geste se traduit par l’avènement du royaume.  

6) Les trois dernières demandes

Il reste à clarifier l’ordre du dernier ternaire à la lumière de l’amour-don. Je n’ai pas encore la lumière.

7) Conclusion

Dès lors, le Notre Père apparaît pour ce qu’il est : la prière par excellence de l’amour et de l’amour par excellence, l’amour-don. Or, l’Esprit-Saint répand l’amour en nos cœurs. On comprend donc que la seule manière de dire le Notre Père (et de le vivre) se fait sous la motion de l’Esprit. C’est d’ailleurs ce qu’affirme l’une des deux introductions possibles prévues par la liturgie : « Et maintenant, comme l’Esprit nous l’inspire ».

Pascal Ide

29.5.2026
 

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