1) Les faits
On connaît le fait et l’on sait combien il est alarmant, aux Etats-Unis mais aussi en Europe, singulièrement en France : la résistance aux antibiotiques ne cesse de croître.
Concrètement, en 1986, des bactéries intestinales résistent à l’antibiotique du dernier recours, la vancomycine. En 2002, apparaissent des staphylocoques dorés résistants à tout antibiotique dans un hôpital américain.
Or, comparativement, dans les années 60, quantité d’infections, MST, étaient en voie de totale éradication, de surcroît étaient traitées rapidement. Par conséquent, malgré les progrès médicaux, nous assistons aujourd’hui à un retour de la situation antérieure à Fleming…
Quantitativement, le désastre sanitaire outre-Atlantique est imminent : 70 % des infections nosocomiales résistent à au moins un antibiotique ; or, cela retarde la bonne médication ; donc, l’infection dure ; or, le décès croît avec la durée de l’infection ; c’est ainsi que les Centers for Disease Control estiment que deux millions de personnes contracteront une infection dans un hôpital américain en 2005 et que 90 000 en mourront.
En France, en 2001, 6,9 % des patients dans les établissements hospitaliers français souffraient d’une infection nosocomiale (urinaire dans 40 % des cas).
2) Un mécanisme parmi d’autres
Alexander Fleming l’avait prédit dès 1945. En effet, l’utilisation d’un nouveau produit sélectionne des germes résistants ; or, ceux-ci survivent et se multiplient en dépit du traitement. Par conséquent, le cycle de résistance est inévitable.
3) Les remèdes
C’est la question qui intéresse la médecine aujourd’hui mais ne concerne pas ma note.
Je constaterai seulement un point : le seul remède possible, estime-t-on, dans la logique de la médecine allopathique, est le développement de nouvelles classes d’antibiotiques ; or, de manière surprenante, la plupart des classes d’antibiotiques existent depuis un demi-siècle ; seules deux nouvelles sont apparues depuis 1962. Par conséquent, nous sommes très vulnérables à l’antibiorésistance.
Or, pourquoi cette absence de nouvelles classes ? Non pas d’abord un manque d’inventivité mais, plus en amont de la matière grise, l’argent : alors qu’autrefois, « tous les grands laboratoires pharmaceutiques avaient des programmes de recherche sur les antibiotiques », une bonne partie les ont « sévèrement amputés, voire totalement abandonnés [1] ». La cause : l’argent : « du point de vue marketing, les antibiotiques sont les pires produits pharmaceutiques qui soient : ils guérissent la maladie [2] » ! Surtout, ils ne sont pas rentables. Quand on sait que, selon le centre Tufts de Boston pour l’étude du développement des médicaments, il faut quelque 800 millions de dollars et de dix à quinze années pour qu’un nouveau médicament apparaisse sur le marché [3]. Enfin, les meilleurs antibiotiques sont tenus en réserve, par définition, afin de ne pas créer de résistance… ce qui constitue un cercle vicieux : à quoi peuvent-ils servir ?
4) Relecture
– Est-ce la preuve que le modèle combatif, agonistique [4] sur lequel s’est fondé l’antibiotique trouve ici une de ses limites ?
– Peut-on dire que la dialectique du maître et de l’esclave qui régit bien des relations de force dans le monde humain présente une signification, analogique, en cosmologie ? Le semblable serait le retournement de la domination ; le différent serait la recherche de la reconnaissance. Du coup, il se manifesterait ici une continuité qui valoriserait un aspect important du monde de la vie : l’homme peut faire violence à la vie ; et aussi : l’adaptation permet au vivant de se « venger », de dominer à son tour.
– Touche-t-on ici un autre principe de limitation interne, mais de l’action technique ?
– Ne nous trouvons-nous face à une véritable structure de péché dont la cause première est l’avarice, en l’occurrence, la cupidité des laboratoires pharmaceutiques dont on sait qu’ils brassent d’énormes quantités d’argent ?
Pascal Ide
[1] Martin Leeb, « A shot in the arm », Nature, vol. 431 (21 octobre 2004), p. 892. Trad. Philippe Brenier et adapté : « Le grand désert des antibiotiques », La Recherche, 384 (mars 2005), p. 54-57, ici p. 54.
[2] Ibid., p. 56.
[3] Joseph A. DiMasi & Ronald W. Hansen & Henry G. Grabowski, « The price of innovation: new estimates of drug development costs », Journal of Health Economy, 22 (2003) n° 2, p. 151-185.
[4] Pour le détail, cf. le grand livre de François Laplantine, Anthropologie de la maladie. Étude ethnologique des systèmes de représentations étiologiques et thérapeutiques dans la société occidentale contemporaine, coll. « Science de l’homme », Paris, Payot, 1986.