L’Esprit-Paraclet en Jn 16,8-11

« 8 Quand il [l’Esprit-Saint] viendra, il établira la culpabilité du monde en matière de péché, de justice et de jugement. 9 En matière de péché, puisqu’on ne croit pas en moi. 10 En matière de justice, puisque je m’en vais auprès du Père, et que vous ne me verrez plus. 11 En matière de jugement, puisque déjà le prince de ce monde est jugé » (Jn 16,8-11).

1) Les problèmes

Ces quelques versets prononcés par le Christ dans son discours après la Cène posent bien des difficultés aux exégètes et tout simplement aux lecteurs : quel peut bien en être le sens ? que veut dire Jésus ? Ils en soulèvent aussi deux à l’égard d’une interprétation de l’Esprit-Saint en termes d’amour-don, ainsi que le propose la pneumatologie occidentale depuis saint Hilaire de Poitiers et saint Augustin. Primo, l’œuvre propre de celui-ci s’arrête ici au jugement de celui qui commet le mal ; or, notre regard sur l’Esprit souligne le bien qu’il accomplit chez l’homme illuminé par la vérité. Secundo, la perspective de ce passage est juridique, selon André Feuillet, et même processuelle ; or, le don relève de la gratuité, donc de ce qui s’oppose à la dette, alors que le droit relève de la justice, donc de ce qui est dû.

2) Deux présupposés

Pour comprendre l’interprétation nouvelle que nous allons proposer, il convient de poser deux prémisses qui sont deux équivalences. Tout péché s’accompagne d’un mensonge ; son mensonge est une accusation.

a) Le péché comme mensonge

Le péché est toujours accompagné d’un mensonge. De prime abord, cette affirmation étonne. La théologie morale définit le péché comme un acte mauvais, c’est-à-dire un acte qui défaille dans la règle du bien. De fait, même pour le moderne qui rêve d’un acte auto-normé, toute action vise toujours, qu’elle le sache ou non, une loi qu’il n’est pas [1]. Or, le mensonge concerne le vrai et il n’est qu’une défaillance à l’égard du septième commandement, en l’occurrence un péché d’injustice en paroles.

Pourtant, l’Écriture invite à établir cette quasi-équivalence mensonge-péché : le péché paradigmatique de la chute originelle ; le même évangile identifie le monde – qui est l’humanité dans sa condition pécheresse – aux ténèbres qui refusent activement la Lumière (cf. Jn 1,4-9 ; 3,19-21 ; 12,35-36.46 ; 1 Jn 1,5.7 ; 2,8-10). La raison qui invite à donner une telle extension au mensonge est la suivante. Tout péché présente une double face : privation coupable du bien ordonné et choix du bien désordonné. Il est, formellement, aversio a Deo et matériellement, conversio ad bonum corruptibilem. La théologie morale a volontiers développé cet aspect matériel, plus spectaculaire, en en faisant d’ailleurs souvent le principe de distinction des péchés. Mais elle s’est beaucoup moins intéressé à l’aspect formel, il est vrai plus secret, plus mêlé de psychologie, donc d’involontaire, mais aussi de duplicité. Or, cette conversion est une obnubilation et une justification. Il introduit un clivage consenti entre « ce que je vois » et ce que je ne vois pas ». En ce sens, l’interprétation platonicienne de la faute est exacte : tout péché est ignorance – encore faut-il ajouter : ignorance volontaire et donc coupable. Autrement dit, le « je ne vois pas » du péché est toujours un « je ne veux pas voir », c’est-à-dire un « je ferme les yeux » sur ce mal qui peine ma conscience morale [2]. Or, pour cela, je le convertis en bien et donc en auto-justification. Encore faut-il voir que le bien en question n’est plus le bonum corruptibile dont nous parlions ci-dessus, mais est la fausse motivation que je place devant ma conscience morale pour m’autoriser à agir. Par exemple, dans l’adultère, une chose est le bien du plaisir charnel désordonné, luxurieux (poursuivi comme finalité), autre chose est le bien de mon impuissance à vivre les exigences de la loi éthique de fidélité conjugale (mis en avant pour écarter l’insupportable culpabilité). Or, cette raison est mensongère. Donc, de même que le verum est, avec le bonum, un transcendantal, de même le mensonge est-il coextensif au péché. Autrement dit, la faute contre l’amour se double toujours d’une faute contre la lumière [3].

Cette conclusion est de grande portée éthique et pastorale : lutter contre le péché, c’est d’abord lutter contre notre cécité au péché ; voir son péché est une première grâce qui précède celle de la confession, voire est souvent un premier pas vers la conversion ; tout confesseur le sait, l’une des principales tentations du pénitent est de se justifier, donc de minimiser, voire d’annuler sa culpabilité dans l’acte même où il semble l’énoncer (« oui, j’ai péché, mais… ») [4].

b) Le mensonge comme accusation

Si tout péché est aussi mensonge, tout mensonge est une accusation. Pour le comprendre, il faut introduire une nouvelle perspective : systémique ou interpersonnelle. La perspective éthique traditionnelle est personnelle : le péché, comme l’acte vertueux, est actus humanus, donc le fruit d’une personne libre et responsable. En fait, dans le péché, il y a toujours au moins trois personnes impliquées : l’homme pécheur, le démon et Dieu.

L’Écriture le suggère fortement. Celui qu’il dénonce comme le « menteur et père du mensonge » autant que « meurtrier dès l’origine » (Jn 8,44), Jean le démasque aussi à deux reprises comme « l’Accusateur de nos frères » (Ap 11,10 ; 12,10) – ainsi que le livre de Job offre l’exemple le plus limpide et le plus universel (Job est un juste païen). D’ailleurs le « menteur dès l’origine » renvoie à ceux qui, « depuis le commencement » (Jn 6,64), ne croient pas en lui ; or, nous verrons que l’incrédulité est le péché qui condense tous les autres péchés. Derechef, l’épisode paradigmatique de la chute met en scène ce « serpent herméneute » [5] qui, loin d’être seulement une figure de style ou une projection psychologique, est un individu doué d’intelligence et de volonté, donc, en ce sens (et seulement en ce sens), une personne [6], ce qui seul rend compréhensible qu’il soit l’objet expresse d’un jugement divin, au même titre que nos premiers parents.

Pour exposer ce point, il convient de convoquer la distinction opérée ci-dessus entre les deux tentations : celle concernant directement la volonté sous la forme du bien corruptible présenté comme désirable, celle concernant directement l’intelligence sous la forme d’un mensonge présenté comme apaisant, voire comme délectable à la conscience morale. Or, dans le premier cadre, le démon apparaît comme Tentateur au sens propre et Dieu comme celui qui est rejeté ou exclu. Dans le second cas, le démon se présente comme Accusateur et Dieu est au contraire rendu intensément présent comme l’Accusé. Nous sommes désormais au seuil de l’interprétation du passage johannique. Mais il faut auparavant préciser la raison d’être de cette transformation ou plutôt de cette assomption du mensonge dans l’accusation, donc de l’interprétation seulement personnelle à l’interprétation interpersonnelle du péché.

Le mensonge ne consiste pas à seulement se dédouaner de sa responsabilité. Le processus de déculpabilisation n’est efficace que s’il se double de la culpabilisation d’un autre. Il y va d’abord d’une raison éthique. À l’instar de tout acte libre, tout acte mauvais est un commencement, un surgissement – même s’il est néantisant. Or, la justification ne désigne la cause que négativement. Il ne suffit donc pas d’affirmer que « je ne suis pas coupable » ; je ne suis lavé de tout soupçon, à mes yeux et à ceux des autres, que lorsque le véritable responsable est désigné. Et puisque c’est moi qui suis en procès, il me revient de le désigner, autrement dit d’accuser. Il y va ensuite d’une raison psychoéthique. Sur ce point déserté par la théologie morale, nous pouvons là encore nous aider d’outils forgés par la psychologie comportementale : le psychiatre américain Stephen Karpmann a montré que nos relations toxiques nous faisaient entrer dans un jeu triangulaire qui porte son nom ; précisément, il établit que celui qui se prétend victime d’un mal (le Victimaire) commis par un prétendu coupable (le Bourreau) est en réalité toujours secrètement accusateur, donc Bourreau de ce Bourreau. Il y va, enfin, d’une raison proprement théologique, qui ne fait pas nombre avec les précédentes. Le menteur depuis l’origine est aussi jaloux depuis de l’origine. Or, le jaloux se justifie lui-même à ses propres yeux et aux yeux des autres, en accusant le jalousé, ici divin, d’être la cause de son malheur.

3) Difficulté et solution

Souscrire à cette interprétation, n’est-ce pas sombrer dans une déresponsabilisation, voire dans un certain manichéisme ? De fait, certains exégètes, à commencer par Rudolf Bultmann, n’ont pas manqué de suspecter, voire d’accuser (sic !) l’auteur du quatrième évangile d’avoir trop concédé au dualisme.

Il faut de plus préciser premier à titre de cause (efficiente) principale agissante ; le démon comme agent dispositif, autrement dit comme Tentateur ; Dieu comme le destinaire qui subit le mal, que ce soit directement ou indirectement (à travers la personne humaine qui est touchée).

Par ailleurs, Ignace de La Potterie a définitivement fait justice de cette objection [7]. Si frontale soit l’opposition johannique entre lumières et ténèbres, elle n’est jamais ontologisé et demeure toujours éthique : nul n’est mauvais par nature, il l’est toujours par choix. De plus, nous le verrons plus bas, l’introduction du démon, qui ne diminue pas la responsabilité de l’homme, permet aussi d’accroître la place accordée à la miséricorde : le jugement qui a déjà eu lieu depuis le commencement pour le démon, elle rejette au terme en ce qui concerne l’homme.

On objectera aussi que tout péché n’est pas précédé d’une tentation ou que, si celle-ci est présente, elle peut s’identifier suffisamment à la chair et au monde, sans avoir besoin de faire intervenir le démon. Nous répondrons que, toutefois, celui-ci est d’abord présent au moins comme origine.

Ensuite, toute vie est un combat spirituel.

4) Réponse

Nous sommes désormais à pied d’œuvre pour interpréter le passage. Celui-ci traite de « l’Esprit de vérité » qui est aussi le « Paraclet ». Sa mission se comprend dans le cadre d’une accusation, donc dans le cadre juridique d’un procès. Or, dans tout procès, il a cinq personnes (ou groupe de personnes) en interaction : l’accusateur, l’accusé, le défenseur de l’accusé, le (ou les) témoin(s) convoqué par le défenseur, le juge. Et ce procès est rien moins que divin, en l’occurrence trinitaire. Les attributions sont désormais claires : l’accusateur est « le prince de ce monde », l’Accusé le Christ lui-même en sa Passion, c’est-à-dire l’Innocent, le Défenseur ou l’Avocat, l’Esprit-Saint, le témoin notamment le Père, mais aussi tous les autres témoins convoqués par le quatrième évangile – dont le Baptiste, les Saintes Écritures, les œuvres de Jésus – et le Juge est le Christ qui s’en va « auprès du Père », c’est-à-dire le Ressuscité qui juge lui-même au nom du Père.

On objectera que le texte ne cite pas explicitement ces cinq acteurs. En réalité, ce texte est narratif. En effet, il ne décrit pas un jugement achevé, mais un jugement en cours qui s’achèvera avec l’Ascension et la Pentecôte. Voilà pourquoi les verbes conjuguent les trois temps, présent (« croit », « vais »), passé (« est jugé ») et au futur (« viendra », « établira », « verrez »). Or, tout récit se déroule entre un point de départ (terminus a quo), un point intermédiaire (terminus per quem) et un point d’arrivée (terminus ad quem). Ici, le point de départ est le péché et le péché par excellence qui inclut tout péché : le refus de croire en la divinité de Jésus. En effet, il se présente comme celui qui retourne vers son Père ; or, ce retour caractérise le Monogène : le prologue emploie la même expression : « pros ton théon » (Jn 1,2. Cf. v. 18). Le point intermédiaire est la justice exercée par le Christ. En effet, toute la Passion de Jésus en saint Jean le montre comme le Juste, celui qui est la Vérité et fait éclater le mensonge. Enfin, le point d’arrivée est le jugement qui sera rendu.

En termes concrets, l’Esprit vient donc dénoncer le véritable péché, à savoir le mensonge qu’est la négation de la divinité du Christ [8] ; multiplier les témoins et les signes attestant la Vérité ; révéler le mensonge de celui qui semble si crédible ; juger et condamner le prince de ce monde ; faire triompher la Vérité en renversant l’Accusateur en accusé, en convertissant son complice humaine en témoin et surtout en inversant l’Accusé injustement accusé, lui le Juste Innocent qui sauve la multitude. Et ce procès ne cesse de se dérouler à chaque période de l’histoire où se trouve niée (non pas ignorée) la divinité du Christ, où l’homme confrontée à ses témoins s’obstine à refuser de le croire. Et ce procès toujours nouveau qui ne cesse pourtant de répéter celui du Christ devant son Accusateur, s’étend à tous les péchés contre la lumière, c’est-à-dire à tous les refus des commandements (cf. 1 Jn ) : chaque témoin, chaque martyr

5) Difficultés et solutions

  1. Ainsi s’éclairent les deux objections initiales. Selon la première, entre l’Esprit qui juge le prince de ce monde et l’Esprit qui promeut la vérité, il y a loin. Ce qui est vrai du point de vue du démon qui ne peut qu’être jugé, ne l’est plus du point de vue de l’homme : le combat contre le mal devient l’envers d’une victoire qui fait triompher le bien à l’intérieur de l’accusateur humain. L’Avocat devient alors le Consolateur (cum-solo) qui arrache l’homme à sa solitude du péché et celui qui appelle auprès (para-kalô) du Père, dans l’Église qui est le corps du Christ. Mais l’interprétation de l’action pneumatique à partir de la circulation des dons que nous défendons, offre un surcroît de lumière : la réaction ou contre-action du démon consiste, en dernière instance, à empêcher cette vitale communication ; en suspectant le Père donateur et le don du Fils aimant, il empêche ainsi l’Esprit d’intérioriser et l’homme de recevoir la foi, c’est-à-dire la filiation divine, c’est-à-dire la finalité dernière de l’incarnation (cf. Jn 1,12). Le diviseur est avant tout un bloqueur. Tout au contraire, en levant cette mortelle incrédulité, en dénonçant le mensonge du doute, l’Esprit du Père et du Fils lève aussi l’obstacle et permet à nouveau au grand don de la vie divine de circuler, transformant l’incrédule non seulement en croyant, mais en témoin jusqu’au martyre.
  2. Selon la deuxième objection, le procès, opus justitiae, est sans commune mesure avec l’Esprit qui, dans le Fils, nous est donné « sans mesure » (Jn 3,38). De même que, bibliquement interprétée, la notion de justice cesse de désigner la vertu cardinale qui règle les relations nécessaires de débiteur à créditeur, pour signifier la justification gratuitement accordée par Dieu qui s’a-juste l’homme, de même, celui de procès devient la théodramatique du Fils de l’homme qui, dans un indicible amour, se substitue au coupable pour le sauver jusqu’au plus intime de la perdition qui pesait sur sa vie.

Demeurent trois autres difficultés que notre exposé soulève.

  1. Les interprétations sont incompatibles. En effet, nous affirmons d’un côté que l’accusé est l’homme incrédule et de l’autre, que c’est « le prince de ce monde », c’est-à-dire le démon.

En fait, l’on pourrait redoubler la difficulté en observant que le Défenseur établit la culpabilité ni de l’homme, ni du démon, mais « du monde ». Or, c’est ce dernier mot qui détient la solution. En effet, même s’il est employé une fois dans un sens neutre (Jn 3,16), le monde est, le plus souvent, indexé négativement : il représente l’homme sous l’emprise du péché, c’est-à-dire de l’incrédulité. Il introduit donc implicitement une distinction entre l’homme qui aujourd’hui refuse de croire et, demain, vivra la béatitude des croyants (cf. Jn 20,29). Mais cette distinction diachronique révèle une distinction synchronique : entre la part de l’homme « du monde » qui écoute le démon, comme la première femme le serpent, et celle qui, au contraire, écoute l’Esprit qui « écoute » le Père et le Fils (Jn 16,13). Et cette distinction structurelle renvoie au fond libre et intouché de l’homme placé devant l’option proprement fondamentale : croire ou ne pas croire dans le Christ (cf. Jn 6,67).

Dès lors, en affirmant que le prince de ce monde, et non pas l’homme, est jugé (au passé), le Christ laisse totalement ouverte, au présent, la place pour la miséricorde. Seul est déjà condamné ce qui, dans l’homme, pactise avec le démon, donc avec le mensonge. C’est ce que Jean-Paul II affirme en commentant ce passage dans son encyclique sur l’Esprit-Saint :

 

« La mise en lumière du péché et de la justice a pour but le salut du monde, le salut des hommes. C’est bien cette vérité qui semble soulignée par l’affirmation que ‘le jugement’ concerne seulement le ‘Prince de ce monde’, à savoir Satan, celui qui, depuis le commencement, exploite l’œuvre de la création contre le salut, contre l’alliance et l’union de l’homme avec Dieu : il est ‘déjà jugé’ depuis le commencement. Si l’Esprit-Paraclet doit confondre le monde en fait de jugement, c’est pour continuer en lui l’œuvre salvatrice du Christ [9] ».

 

Cette réponse permet d’éclairer une objection qui aurait pu être soulevée par l’apparente contradiction entre notre affirmation selon laquelle le jugement est à venir, alors que le Christ l’affirme déjà accompli.

  1. Dans un procès, les personnages ne sont pas commutables. Ils occupent chacun un rôle bien défini. Or, nous avons vu que l’Esprit apparaît à la fois comme Avocat et comme témoin.

Là encore, nous répondrons en acutisant la difficulté. Ce n’est pas seulement l’Esprit, mais aussi le Père et le Fils qui, chacun, « jouent » un double rôle dans ce procès eschatologique : le Père est à la fois témoin et juge ; le Fils est à la fois accusé et juge. D’abord, personne n’est pas personnage. Ensuite, les Personnes divines se démarquent ainsi du démon qui, lui, depuis le commencement, jusqu’au terme, n’endossera jamais qu’un rôle : celui d’Accusateur. Inversement, l’homme qui, ayant succombé à la tentation d’incrédulité, est devenu accusateur, peut encore changer et, alors, non pas devenir l’accusé, puisque c’est la mission même de l’Innoccent, mais se transformer dans l’un de ses témoins.

  1. Nous avons dit que l’Esprit témoigne dans le procès pour faire triompher la vérité du mensonge. Mais, ainsi que l’étymologie le montre, le témoignage présente une signification à la fois plus générale et moins dramatique, celui de signe et de signe d’un événement qui n’est pas communicable avec évidence.

Convoquons la distinction classique de l’essence et de la condition. Assurément, en son essence, le sens dramatique ne saurait épuiser le rôle attestaire de l’Esprit, exégète du Fils. Il demeure que, dans notre condition postlapsaire, l’esprit qui a toujours soif de la vérité, ne part plus d’un état neutre, indéterminé, mais se trouve triplement obscurci par l’affaiblissement dû au péché originel, les complicités liées à nos péchés actuels et les tentations induites par le péché du monde.

6) Confirmation et prolongement

Le mensonge accusateur est animé par une finalité qui, secrète au point de départ, se dévoile au terme : l’assassinat, plus, la destruction totale, de l’Accusé. Dès lors, ce qui se présentait comme un souci de justice, de vérité, voire de concorde montre enfin qu’il n’était animé que par la haine jalouse la plus irrémédiable. Il est hautement significatif que, dans la bouche même de Jésus, le mensonge de l’Accusateur soit corrélé au meurtre : l’Adversaire refuse de croire à la divinité du Fils, pourtant fermement attestée, en vue de conduire à sa condamnation et son exécution. Plus encore, la publicité de celle-ci poursuit un double but : rendre prétendument évidente la prétendue imposture du Messie, afin de doubler l’effacement physique d’un discrédit psychologique et sociologique (une damnatio memoriae qui vitrifie toute trace extérieure et intérieure).

Ainsi, notre interprétation de l’Esprit comme Défenseur de l’Innocent injustement accusé face au mensonge violent de l’Accusateur rejoint en profondeur l’analyse girardienne de la mimésis, de sa violence et de sa pseudo-résolution dans le processus victimaire. Le sommet du mensonge instillé (inspiré !) par le dia-bole consiste à projeter sur l’Unificateur, celui qui est « Pax nostra » (Ép 2,14), l’accusation d’être le diviseur, donc à singer mimétiquement la mission réconciliatrice du Sauveur, de multiplier en réalité la violence et d’arriver à faire croire (de cette pseudo-foi qui n’est que crédulité) que son sacrifice (ô combien !) pourrait enfin ramener la paix.

7) Conclusion

Si notre hypothèse interprétative présente quelque validité, elle permet d’éclairer à frais nouveaux deux noms majeurs de l’Esprit, « Paraclet » et « Esprit de vérité ». D’une part, sans exclure les autres résonances de ce terme si polysémique, « Paraclet » se comprend comme Avocat ou Défenseur : l’Esprit Saint ne cesse de nous défendre, dans le procès qu’ourdit notre « Adversaire », le diable qui, « comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5,8). D’autre part, cette analyse permet d’enrichir la conception de la vérité dont l’Esprit est l’Avocat éminemment efficace. Elle présente quatre caractéristiques : épiphanique (puisque, antérieurement à toute adéquation de l’esprit à la réalité qui se montre, l’Esprit est cette automonstration des profondeurs du mystère divin), systémique ou interpersonnelle (puisque, loin d’être un acte anonyme, la révélation de la vérité est le don d’une Personne, en l’occurrence celle du Fils, à une personne humaine, en l’occurrence croyante, par une médiation qui s’avère elle-même être personnelle, en l’occurrence l’Esprit Saint), narrative (puisque le procès de la vérité est aussi un processus que l’Esprit accompagne pededentim) et dramatique (puisque, nous arrachant au mensonge accusateur du péché, l’Esprit nous conduit sur le chemin pascal de conversion qui va de nos aveuglements complices à l’admirable lumière du Christ par laquelle nous nous reconnaissons devoir être à sa place d’Accusé et enfin à la fécondité du témoignage) [10].

Pascal Ide

[1] Pour une défense particulièrement bienvenue de ce point, cf. Vincent Descombes, Le complèment de sujet. Enquête sur le fait d’agir de soi-même, coll. « NRF Essais », Paris, Gallimard, 2004.

[2] Luc Boltanski a finement noté à propos de l’avortement qu’il y a, chez celui qui le commet, une tension entre « fermer les yeux » et « ouvrir les yeux » (La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Paris, Gallimard, 2004, p. 39-42).

[3] Est-ce un hasard si les deux pôles entre lesquels se développe la Prima Ioannis sont : « Dieu est lumière » (1,5) et « Dieu est amour » (4,8.16).

[4] Il faudrait convoquer ici un autre mécanisme qui a été étudié par la psychologie comportementale, mais qui présente une haute dimension éthique : le jeu du « oui… mais » exploré par l’analyse transactionnelle (cf. Éric Berne, Des jeux et des hommes. Psychologie des relations humaines, trad. Léo Dilé, Paris, Stock, 1966, 1998, p. 122).

[5] Cf. Paul Beauchamp, L’un et l’autre Testament. 2. Accomplir les Écritures, Paris, Seuil, 1998, p. 137 s.

[6] Pour le détail, cf. Pascal Ide, « Le démon. Doctrine commune de l’Église », Coll., Combattre le démon. Histoire, théologie, pratique, coll. « IUPG », Paris, Éd. de l’Emmanuel, 2011, p. 33-132, en particulier p. 71-76.

[7] Cf. Ignace de La Potterie, La vérité dans saint Jean, coll. « Analecta biblica » n° 73-74, Rome, Biblical institute press, 1977, 2 vol.

[8] Saint Pierre lie la gravité du péché d’Ananie (qui se soldera par une mort immédiate) non seulement à l’invasion intérieure de Satan, mais à un mensonge à l’Esprit Saint : « Ananie, comment se fait-il que Satan a envahi ton cœur, pour que tu mentes à l’Esprit, le Saint ? » (Ac 5,1).

[9] Jean-Paul II, Lettre encyclique Dominum et vivificantem sur l’Esprit-Saint dans la vie de l’Église et du monde, 18 mai 1986, n. 27, § 4.

[10] Ajoutons une suggestion. L’analyse ontochronique du procès ne mériterait-elle pas d’être doublée d’une analyse ontotopique ? Les cinq acteurs ne se distribuent-ils pas significativement dans cet espace qui croise les trois dimensions ? De manière très majoritaire, dans les tribunaux occidentaux, les deux partis (qui, idéalement, devraient opposer accusateur et accusé, celui-ci bénéficiant à ses côtés de son avocat) se répartissent à gauche et à droite et croisent la ligne verticale qui descend du juge, en position surélevée, vers l’extérieur, ouvrant au monde des témoins. Enfin, ceux-ci exercent leur mission véritative à la croisée, c’est-à-dire au cœur même de tout le dispositif topique. Un procès véritablement accompli, c’est-à-dire un procès qui s’achèverait non seulement par le triomphe de la vérité objective, mais par sa reconnaissance plénière des différents acteurs, n’abolirait pas cet espace, mais le décloisonnerait pour qu’il devienne un véritable milieu de communication. Alors, de cette fonction dramatique et temporaire d’Avocat, l’Esprit deviendrait le Consolateur, qui est sa mission pacifiée et eschatologique.

24.5.2021
 

Comments are closed.