Le volontarisme, forme cachée du pélagianisme

Sur l’ascèse, Dom André Louf fait une heureuse mise au point, dans un paragraphe intitulé « les abîmes de la faiblesse [1] ». Il rappelle le mot du cardinal Danneels selon qui le pélagianisme comme de l’hérésie « rampante » de notre siècle – anticipant ce que dira plus tard le pape François sur ce sujet [2]. Il rappelle aussi que cette hérésie fut le fait non pas des non-chrétiens comme les Ariens, mais des chrétiens les plus zélés, en l’occurrence, le moine breton Pélage : il était un propagateur zélé d’une ascèse à l’usage des laïcs vivant dans le monde.

Le Père abbé du Mont-des-Cas (abbaye bénédictine située en Flandre française) cite deux exemples en sens inverse.

Un frère « avait reçu des grâces vraiment exceptionnelles », le don des larmes, un amour véritablement universel, jusqu’à vouloir embrasser le démon. Mais, ce frère « correspondait très imparfaitement au modèle du religieux ‘scrupuleusement fidèle au moindre point de sa règle’ que Benoît XV […] aurait canonisé sur-le-champ ». Il était par exemple peu scrupuleux à respecter la règle du silence. D’où la conclusion apparemment paradoxale : « Dieu montrait à l’évidence qu’il ne prenait guère en considération le mérite personnel pour répartir ses grâces [3] ! »

L’autre exemple est celui d’un frère manifestement scrupuleux et perfectionniste :

 

« [Il] était rapidement devenu ce qu’on appelait alors une ‘règle vivante’, et était présenté comme tel en exemple aux jeunes frères. D’une régularité parfaite et même pointilleuse, il avait hérité de l’emploie du sonneur, chargé de convoquer les frères aux exercices de la communauté, service qui convenait parfaitement à son personnage. Il suffisait cependant de voir de plus près ses attitudes et sa démarche, raides et crispées au possible, pour deviner que cette ‘exemplarité’ devait être le fruit d’une inlassable contrainte intérieure, et non pas celui d’une liberté qui, chez lui, avait été depuis longtemps très consciencieusement jugulée. La générosité de ce frère n’était évidemment pas en cause : elle frisait l’héroïsme. Un jour, il arriva ce qui devait fatalement arriver, sous une forme ou une autre. Sa résistance nerveuse céda brusquement, et d’une façon qu’il était le moins du monde prêt à admettre. Il se laisse surprendre par une idylle amoureuse qui l’entraîna dans un débordement très passager, mais qui, à ses yeux, vint compromettre la belle image de soi qu’il avait patiemment édifiée et entretenue au fil des ans. A ce désastre, plutôt psychologique que spirituel, il réagit de la seule façon qui lui était encore autorisée : il se réfugia et sombra dans une profonde dépression. C’est dans cet état qu’il vint se confier à moi. Sans renier les faits, il se lança dans un ardent plaidoyer pro domo, accablant violemment de ses accusations, frères et supérieurs, jusqu’à Dieu en personne. Comment Dieu, en effet, avait-il pu permettre cet écart de conduite après plus de trente ans d’une fidélité aussi généreuse ? »

Et, soudain, il se met à « hurler : ‘Père abbé, il y a des paroles dans l’Évangile que je ne puis accepter : Jésus a été beaucoup trop sévère pour les pharisiens. C’étaient quand même des gens de bonne volonté qui faisaient de leur mieux !’ Cette phrase venait de le trahir. C’était exactement ce que lui aussi avait essayé de faire : être de bonne volonté et faire de son mieux. Mais, sans s’en apercevoir, il avait ainsi choisi le parti des pharisiens, de ceux dont Jésus regrette ‘qu’ils n’[aient] pas besoin de la miséricorde’ ».

 

L’histoire se finit bien : après un séjour dans une clinique spécialisée où il passa tout de même trois années, le moine revint transformé. Certes, sa démarche extérieure était toujours aussi crispée, mais son regard traduisait « un grand apaisement intérieur [4] ».

 

Cette deuxième anecdote est riche d’enseignement sur l’entrelacement des plans psychologique et spirituel. Elle montre aussi que la seule solution est bien de quitter notre pélagianisme latent et d’accueillir humblement la grâce.

Tel est le sens profond de l’ascèse : non pas acquérir des vertus, mais décroître, c’est-à-dire grandir en humilité, humiliari animam. Dom Louf en veut pour témoin cette parole d’Abbé Moïse, brigand de grand chemin, converti sur le tard et entré chez les moines d’Égypte :

 

« Un frère lui demanda : ‘Quel est l’effet des jeûnes et des veilles que l’on observe ?’ Le vieillard répondit : ‘Leur effet est d’abaisser le cœur. Car il est écrit : Regarde mon abaissement et mon labeur et pardonne tous mes péchés (Ps 24). Si quelqu’un pratique l’ascèse de cette façon, Dieu aura pitié de lui’ [5] ».

Pascal Ide

[1] Dom André Louf, Dom Denis Huerre et Mère Marie-David Giraud, Dieu intime. Paroles de moines, Paris, Bayard, 2003, p. 59-69.

[2] Pape François, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel, 19 mars 2018, chap. 2, en particulier, n. 47-62.

[3] Dieu intime, p. 62-63.

[4] Ibid., p. 67-69.

[5] Vitæ Patrum, VI, 4-5. Cf. Moïse, 18b, cité p. 64.

9.6.2026
 

Comments are closed.