3) La personne à handicap, révélatrice de la vocation chrétienne de l’homme
Nous l’avons dit : pour Henri Nouwen, si Adam révèle l’homme, il révèle plus encore le Christ.
a) Révélatrice du Christ pour l’autre
Qu’Adam soit le témoin du nouvel Adam, c’est ce que de multiples personnes de son entourage autant que des personnes de passage attestent.
1’) Adam, témoin de la vie du Christ
Adam est, pour lui, une icône du Christ. En effet, en septembre 1995, les membres de l’Arche Daybreak offre une année sabbatique à leur aumônier. Un grand désir d’écrire le prend et il propose à son ami éditeur Robert Ellsberg d’écrire une profession de foi pour aujourd’hui. Celui-ci accepte, enthousiaste et Henri se met au travail. Mais, plus il avance, plus il peine et éprouve son impuissance : cela fait dix ans qu’il a quitté le milieu universitaire. C’est à ce moment-là, en février 1996, qu’Adam meurt. Henri en ressent une immense souffrance. Devant son cercueil, il prend conscience de tout ce qu’Adam lui a apporté : il « représentait pour moi, plus que tous les livres et tous les professeurs, celui qui m’a conduit à Jésus [1] ». Or, n’était-ce pas de Celui-ci qu’il voulait parler dans son livre sur le Credo ? Et si la vie d’Adam, le bien nommé, avait pour mission de l’aider à raconter la vie du Nouvel Adam ? Ainsi est né le projet d’un livre où Henri Nouwen établit un parallèle très précis entre le déroulement des deux existences, comme les hagiographes et les peintres de saint François d’Assise l’ont fait à maintes reprises. Ce faisant, il veut ainsi montrer que cet homme vulnérable, à handicap, qu’est Adam Arnett est révélateur du Christ.
Le livre tout entier de Nouwen est construit sur un parallélisme rigoureux entre les différentes phases de la vie de Jésus et celles de la vie d’Adam : vie cachée (chap. 1), désert comme entrée dans la vie publique (chap. 2), celle-ci (chap. 3), passion (chap. 5), mort et funérailles (chap. 6 et 7), résurrection (chap. 8), effusion de l’Esprit (chap. 9). L’étroitesse de la corrélation ne manque pas d’audace ; mais le détail des rapprochements ne manque pas de justesse.
2’) Adam, témoin de l’être du Christ
Plus encore que de son agir (celui-ci englobant le non-agir qu’est la passion), Adam atteste l’être du Christ. Celui-ci montre le Père : « Qui m’a vu a vu le Père ». Et le Père est l’Amour dans la Source, celui qui aime inconditionnellement. Or, Adam est un témoin de l’amour inconditionnel de Dieu.
Adam nous révèle aussi le Christ par son absolue vulnérabilité. De fait, Adam est totalement abandonné entre les mains de ceux qui s’occupent de lui. « Il vivait dans une dépendance absolue. Il semblait profondément résigné, entièrement remis entre les mains des autres, rayonnant de lumière et de paix dans son entière faiblesse [2] ». Or, incapable de parler, de se défendre, il peut être très facilement blessé ; il est infiniment vulnérable. C’est ainsi que, ayant faussement diagnostiqué une surdité, les médecins ont appareillé Adam jusqu’au moment où, un an plus tard, ils on comprit qu’il entendait normalement et que les appareils auditifs amplifiaient tous les bruits et blessaient en permanence son ouïe : « Je crois qu’il a beaucoup souffert, mais nous ne l’avons jamais su, parce qu’il ne pouvait pas le dire », a fait remarquer le père d’Adam [3]. Or, dans sa Passion, le Christ a accepté d’être totalement livré entre les mains des hommes : comme un agneau,
Henri va même jusqu’à dire, à plusieurs reprises que la présence d’Adam était salvatrice. Les quelques témoignages ici notés le montrent. « Ce qui a été dit de Jésus doit l’être d’Adam : ‘Ceux qui le touchaient étaient tous sauvés’ (Mc 6,56) [4] ». Ici encore, on le notera, la médiation est le toucher :
3’) Adam, témoin du chemin vers Dieu
Adam ne révèle pas seulement qui est le Christ ; il nous conduit à sa rencontre. Or, le lieu de la rencontre c’est le cœur. Or, témoigne Nouwen, Adam l’a reconduit « dans ce lieu intérieur que je recherchais, là où j’étais capable de parler de Dieu et de son irruption dans l’histoire humaine [5] ».
Adam conduit à Dieu. En effet, comme le montre longuement saint Jean de la Croix, le chemin pour aller à Dieu est le nada ; en termes bibliques, la disparition de toute idole. Or, Adam est dépouillé, je dirais naturellement, par la nature, de toute tentation idolâtrique, ce qui ne signifie surtout pas qu’il n’ait pas à choisir intérieurement Dieu ni qu’il ignore le combat spirituel : il peut être tenté par la gourmandise, lui qui aime la nourriture, la jalousie, l’acédie, la colère, l’orgueil (notamment sous la forme du désespoir), etc. Donc, Adam révèle le chemin pour aller à Dieu et, en ce sens, constitue un véritable guide spirituel. C’est l’expérience qu’a faite un père calmadule, le Père Bruno, venu vivre à l’arche de Daybreak pendant trois mois. Il a passé beaucoup de temps avec Adam et a témoigné :
« Adam est pour moi un véritable cadeau. Il m’enseigne à être un meilleur moine. […] Pendant plusieurs années, j’ai essayé de mener une vie spirituelle et j’en ai aidé d’autes à y arriver. J’ai toujours su que je devais me dépouiller pour accueillir Dieu […]. En Adam, j’ai rencontré un homme choisi par Dieu pour nous conduire plus profondément à cette communion. Pendant ces longues heures passées avec Adam, je me suis retrouvé attiré dans une solitude de plus en plus profonde. Dans le cœur d’Adam, j’ai touché à la plénitude de l’amour divin [6] ».
b) Révélatrice du Christ en elle-même
1’) Difficulté
Là encore, l’objection ne manquera pas de monter : Adam est un chemin, voire un chemin privilégié du Christ. Mais le chemin n’est pas le terme, le signe n’est pas le signifié. Donc nous n’avons pas montré qu’Adam, comme Adam, est témoin du Christ, autrement dit est habité de manière privilégié par Lui. Cette « mission de guérison » qu’il a exercée, selon les propres mots de Nouwen [7], il a pu l’exercer malgré lui, sans en rien en être l’auteur, l’initiateur.
De plus, une certaine pratique passée à l’égard de la personne à handicap attesterait plutôt du contraire : celle-ci était certes baptisée, mais on l’estimait incapable de recevoir les autres sacrements de l’initiation, la confirmation et l’Eucharistie ; or, ceux-ci qui nous établissent dans une vie spirituelle adulte ; c’est donc que l’on estimait que la personne à handicap est aussi sous-développée au plan chrétien qu’au plan humain : jeune en son humanité, il demeure aussi jeune en sa vie intérieure. De fait, Adam n’a pas reçu la confirmation avant d’entrer à l’Arche. Heureusement, la pratique de l’Arche de Jean Vannier notamment a permis d’assouplir, d’élargir les critères d’accès à l’intégralité des sacrements de l’initiation.
2’) Développement
Nouwen développe peu cet aspect. Il semble que, pour lui, Adam soit spontanément habité par Dieu, en « prise directe » sur lui si je puis dire. Les objections qu’une intelligence rationnelle déploierait ne le touchent pas. « Il s’asseoyait en face de moi dans son fauteuil, et je «voyais» la présence divine devenue visible en lui. Je crois que la Parole de Dieu habitait dans le silence intime du cœur d’Adam [8] ».
3’) Réponse à la difficulté
Henri s’est posé ces questions : « Adam pouvait-il prier ? Savait-il qui est Dieu et ce que signifie le nom de Jésus ? » Voici sa réponse, désarçonnante comme une réponse du Christ :
« Longtemps j’ai réfléchi à ces questions. […] Maintenant, je sais que toutes ces questions venaient ‘d’en bas’ et reflétaient davantage mon inquiétude et mon insécurité que l’amour de Dieu. Les questions de Dieu, les questions ‘d’en haut’, étaient plutôt : ‘Peux-tu laisser Adam te guider dans la prière ? Peux-tu croire que je suis en communion profonde avec Adam, et que sa vie est une prière ? […] Peux-tu voir mon visage dans le visage d’Adam ?’ [9] ».
4) Conclusion
a) La personne à handicap et le cœur
S’il fallait résumer en un mot, on pourrait dire que la personne à handicap est une personne de cœur qui atteste à l’être humain non handicapé son cœur, plus exactement révèle à l’homme qui se croit non handicapé qu’il l’était, mais du cœur [10]. Alors que, de par sa nature essentiellement cachée, le cœur a tendance à être oublié, le handicap le rend à nouveau manifeste. Cette affirmation peut se décliner en trois :
- La personne à handicap nous dévoile l’homme. En effet, en son essence, l’homme est cœur, c’est-à-dire capacité d’aimer et d’être aimé. Or, la personne à handicap vit de donner et recevoir de l’amour. Je ne dirais pas que sa capacité est plus grande, mais seulement qu’elle est moins enfouie, enfuie, protégée. De ce point de vue, grande est la similitude entre la personne à handicap, l’enfant et le plus démuni.
- La personne à handicap nous révèle notre cœur. Pour deux raisons. La première est liée à notre nature : nous n’accédons à nous-même que par la longue médiation de l’autre. La seconde est liée à notre condition : notre cœur est blessé, aveugle ; or, la vulnérabilité de la personne à handicap nous rend plus acceptable
- La personne à handicap est signe du Christ. En effet, elle atteste de l’homme en son cœur ; or, au plus profond du cœur, nous rencontrons non plus l’homme mais Dieu.
Il se produit donc ici le plus étrange des renversements : si l’on considère les choses de l’extérieur, on peut parler de personne à handicap, puisque le handicap est, par définition, une privation dans la capacité à exprimer son intériorité ; en revanche, quand on prend le point de vue de notre intimité la plus profonde, le cœur, il apparaît alors que la personne dite à handicap n’est plus handicapée, voire qu’elle n’est qu’un cœur, alors que les personnes dites « normales », vivant à la superficie d’elles-mêmes, sont profondément handicapées du cœur, ou plutôt dans son expression. La personne à handicap est donc le témoin par excellence du cœur.
Ainsi, une philosophie du don qui valorise l’interaction entre cœur et expressivité doit laisser une place de choix au handicap. Dans une perspective classique (en sciences humaines, mais aussi en philosophie, lorsque celle-ci en traite), le handicap est une réalité négative, privative : il est, comme la maladie, stérésis.
b) La personne à handicap et l’ouverture au don originaire
La personne à handicap nous montre aussi notre dépendance au don qui nous précède et dont nous nous recevons. Seule une profonde guérison de l’intelligence et, plus encore, du cœur, permet de s’égaler au don de l’humanité présente dans la personne à handicap.
Enfin, le donateur touche le donataire par la médiation du don et, en retour, le bénéficiaire se laisse toucher par le don du bienfaiteur. Or, pauvre en parole (verbale), la personne à handicap est riche en toucher. C’est à et par son contact, que la personne à handicap révèle l’homme, le guérit et plus encore le sauve. « En Adam, nous avons vraiment touché le Christ vivant au milieu de nous [11] ».
Pascal Ide
[1] Ibid., p. 15.
[2] Ibid., p. 118.
[3] Ibid., p. 26.
[4] Ibid., p. 171.
[5] Ibid., p. 17.
[6] Ibid., p. 90-91.
[7] Ibid., p. 14.
[8] Ibid., p. 63.
[9] Ibid., p. 70.
[10] « Par sa vie, par son cœur, il m’a annoncé et résumé tout ce que j’avais appris ». (Ibid., p. 63)
[11] Ibid., p. 146.