L’évangélisation des profondeurs (Simone Pacot) selon la logique du don

Simone Pacot (1924-2017), ancienne avocate à la cour d’appel de Paris, s’est lancée, une fois retraitée, dans la mise en place d’un parcours de guérison intérieure qu’elle a intitulé d’une belle expression : « L’évangélisation des profondeurs ». Elle l’a exposé dans une trilogie qui a connu un grand succès chez les catholiques [1].

Ces ouvrages possèdent différents mérites qui expliquent son impact : aborder un sujet encore assez tabou dans le monde chrétien, à savoir les parcours de guérison ; l’articuler à la démarche spirituelle, voire montrer qu’il est constitutif du chemin proposé par le Christ ; le dire en des termes simples, accessibles à tous [2].

1) Quelques intuitions fondatrices

Simone Pacot a livré dans un article quelques-unes de ses intuitions fondamentales [3] :

  1. La perspective qu’elle adopte veut intégrer les deux aspects, psychologique et spirituel, mais en vue du second. Voilà pourquoi elle refuse le terme de parcours ou accompagnement psychospirituel, « car les dimensions psychologiques et spirituelles ne sont pas sur le même plan [4] ».
  2. La finalité est la conversion, intégrant, si possible, la guérison. Elle part du constat : « La guérison visible […] peut être une étape vers le salut, mais le salut n’implique pas toujours la guérison entendue de cette façon ». Ainsi, « aujourd’hui, beaucoup demandent avec une grande foi une guérison précise et ne reçoivent pas le fruit qu’ils attendent. Cependant, Dieu répond toujours, nul n’est oublié [5] ». Voilà pourquoi elle préfère parler d’« évangélisation des profondeurs [6] ».
  3. La vérité fondamentale est que Dieu appelle à la vie. Le chemin qu’elle propose est celui du mystère pascal : mort et résurrection ou plutôt descente dans ses profondeurs et remontée. La première étape est une prise de conscience de ses souffrances (et aussi de ses fermetures, complicités avec le mal) : mise en mots, ressenti. La seconde étape [7] est une remontée, la résurrection, avec une décision de conversion et le vécu quotidien de la résurrection.

2) Exposé général des cinq lois et leur relation avec le don

Dans le deuxième des trois tomes – qui est aussi le plus systématique –, Simone Pacot énonce cinq « lois de vie » qu’elle corrèle à cinq passages du Pentateuque :

 

  1. Le renoncement à la connivence avec la mort ou le choix de vivre: « Choisis la vie » (Dt 30,19)
  2. L’acceptation de la condition humaine: « Tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2,16).
  3. Le déploiement de l’identité spécifique de chaque personne en Dieu et en juste relation avec l’autre : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, de tout ton esprit » (Dt 6,5).
  4. La recherche de l’unité de la personne habitée par le Dieu vivant : « Va vers toi » (Gn 12,1).
  5. L’entrée dans la fécondité et le don : « Soyez féconds » (Gn 1,28).

 

Or, la dynamique ternaire du don conjugue trois actes : réception (ou don pour soi), appropriation (ou don à soi) et donation (ou don de soi).

Ces cinq lois épousent donc en profondeur les trois moments de l’amour-don :

a) Réception

  1. en son existence qui est la vie (première loi : « Le choix de vivre »).
  2. en son essence (deuxième loi : « L’acceptation de la condition humaine »).

b) Appropriation

– en son identité (unicité) (troisième loi : « Le déploiement de l’identité spécifique de chaque personne en Dieu et en juste relation avec l’autre »).

– en son unité (intérieure) (quatrième loi : « La recherche de l’unité de la personne habitée par le Dieu vivant »).

c) Donation

C’est ce qu’exprime, enfin, la cinquième loi. (il est d’ailleurs dommage qu’une sixième loi ne montre pas l’achèvement de la fécondité dans la communion)

3) Bref exposé de la première loi

Simone Pacot note dans la première loi qu’il ne s’agit pas seulement de vivre, ce qui est un simple fait, mais de consentir, de choisir la vie. C’est ce que demande très explicitement l’Ecriture dans un passage d’une rare force :

 

« Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur. […] Je prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant l’Eternel ton Dieu, écoutant sa voix, t’attachant à lui : car là est ta vie, ainsi que ta longue durée de ton séjour sur la terre que l’Eternel a juré à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob, de leur donner ». (Dt 30,15-20)

 

Or, le refus de la vie entraîne la tristesse ou s’accompagne d’une « chape de tristesse [8] ».

a) Différents exemples évangéliques

Simone Pacot emprunte à l’Évangile trois exemples contrariant cette loi :

Le fils aîné de la parabole de l’enfant prodigue n’a pas choisi la vie, mais vivote selon un modèle légaliste qu’il s’est forgé. Que revienne le fils cadet et toute sa pseudo-vie éclate, son choix de mort apparaît (cf. Lc 15,11-32).

Marthe vit mal sa place et en gémit (cf. Lc 10,38-42).

Lorsque Jésus lui demande : « Veux-tu guérir ? », l’infirme de Bethasda ne répond pas directement (cf. Jn 5,1-18).

b) Exemples vécus

1’) Premier exemple

Simone Pacot raconte l’histoire d’une personne qui a refusé la vie : « Christine se décrit elle-même comme une morte-vivante : « Je n’ai aucun goût pour la vie ; je me demande pourquoi vivre. Après tout, je serais plus tranquille si j’étais morte. Ma vie se traîne ; je suis perpétuellement épuisée, dans une sorte d’état dépressif, toujours plus ou moins malade ».

Christine découvre alors la loi fondamentale du choix de vivre. Elle se trouve comme devant un mur, dans l’incapacité absolue de faire un pas pour sortir de son état. Il est évident qu’elle a pris un chemin de mort. Pour pouvoir y renoncer et être remise en vie, il va être indispensable de mettre au jour la racine de sa fausse route : quand, comment, pourquoi a-t-elle perdu l’élan de vie ? »

Tel étant le fait, quelle est donc la cause ?

 

« Christine se trouve au milieu d’une fratrie de dix enfants. Pendant toute son enfance elle se vit comme un numéro anonyme, ressent qu’elle ne compte pour personne, ne se souvient même plus de la place qu’elle occupait à la table familiale lors des repas. L’un des enfants, le garçon qui la suit immédiatement, tombe gravement malade. La famille entière se mobilise, prie chaque pour lui, les parents très inquiets l’entourent avec beaucoup d’affection. Cet enfant meurt après trois mois de maladie ; sa photo occupe alors une place centrale dans la chambre des parents, au salon. Tous sont emplis de chagrin, évoquent souvent son nom. Que se passe-t-il alors pour Christine ? Comment a-t-elle réagi à cet événement ? ‘Pour être reconnue, aimée, pour que l’on fasse attention à moi, il faut que je sois malade ou morte’. La racine de la fausse route est là, dans cette croyance mensongère qui va entraîner le chemin de mort, la transgression. C’est à cette croyance-là que Christine a d’abord à renoncer [9] ».

 

Le remède consistera, pour Christine à entendre la parole du Christ : « Je te donne la vie. Ne choisis pas la mort ». En effet, « je ne te délaisserai ni ne t’abandonnerai jamais ». (Js 1,5)

2’) Deuxième exemple

 

« Mathilde a une haine farouche de son père qui l’a empêchée de faire des études alors qu’il avait toute possibilité de les prendre en charge financièrement. Il lui serait facile de rattraper le temps perdu ; au lieu de cela, elle se bloque dans une sorte de vengeance ; il ne doit jamais oublier le mal qu’il lui a fait, il devrait réparer. ‘Je sens que je me suis fixée à un moment de mon histoire, je ne peux le dépasser, je suis incapable d’avancer ou de reculer, je suis devant un mur’. La haine de Mathilde cache peut-être un intense chagrin, celui d’avoir eu un père qui n’a tenu aucun compte d’un de ces désirs les plus authentiques. Elle va devoir regarder en face cette éventualité-là et entreprendre le trajet d’apprivoisement et de transformation des émotions. On comprend sa révolte mais elle devient tout à fait destructrice [10] ».

c) Quelques moyens pour le trajet de retour, de remontée vers la joie

  1. Croire – c’est une certitude fondatrice – à l’amour de Dieu, inconditionnel, qui ne juge pas et condamne encore moins.
  2. La parole de Dieu nous convoque à notre liberté.

Autrement dit, nous ne ferons pas l’économie d’un choix. Il peut être très utile de s’appuyer sur la parole de Dieu quand on est dans les ténèbres. Nous avons lu ci-dessus Dt 30,15-20. « Ta parole, une lampe sur mes pas », dit le psaume. Par exemple, une personne qui vivait dans une souffrance intolérable, avec l’impression d’un morcellement de la réalité, ne survivait qu’en se raccrochant à ce passage de l’Évangile : « Jésus dit d’une voix forte : ‘Lazare, sors !’ » Commentaire :

 

« Un appel ferme et sécurisant comme des mains amies qui vous tirent d’un trou. En même temps, je me disais que c’était trop difficile, que, cette fois, il fallait en finir pour de bon. Alors j’ai senti en moi que, si je décidais de mourir, j’allais trahir ce qui m’était le plus précieux, le plus cher : je me trahissais moi-même dans ce qu’il y a de plus vrai, de plus profond en moi. en somme, je trahissais celui que j’aime le plus : Dieu ».

 

  1. Ne pas attendre de voir clair sur les mécanismes qui nous conduisent à des choix de mort et de tristesse pour poser un acte de vie. Une des armes du démon est de nous faire attendre, de nous faire croire que nous ne pouvons poser l’acte aujourd’hui, qu’il faut voir clair, que nous sommes trop déprimés, etc.
  2. Ne pas poser de conditions impossibles à son choix. Par exemple, des personnes attendent un ressenti immédiat, un effet (je veux voir un changement dans mon enfant, chez mon conjoint, etc.)
  3. Croire que nous pouvons toujours poser l’acte.

C’est « un acte qui est à la portée de chacun et que l’on peut poser sans attendre [11] ».

Dans l’exemple ci-dessus, à la suite de cette prise de conscience, un autre déclic a retenti : « prise de conscience à peine saisissable de cette possibilité de gérer, d’être acteur, de ne plus me laisser submerger [12] ». Autrement dit, que notre liberté est toujours dans nos mains, que le poids des conditionnements ne fait jamais un déterminisme, une fatalité. Nous sommes beaucoup plus agis que subis.

Cet acte est une renaissance, un acte pascal. Comme le pardon, il inscrit un « avant » et un « après » dans notre vie. Il se dédouble : choisir la vie ; renoncer au chemin de mort.

  1. Nous aider d’un exercice de prise de conscience :

Faites « l’expérience de choisir de vivre un jour entier dans la joie, d’être attentif à ce mouvement ». Cela permet de « se rendre compte de ce qui empêche d’entrer dans la joie, qui fait retomber dans la tristesse, pour découvrir comment vivre l’événement dans un mouvement intérieur différent [13] ». Concrètement, cette expérience permet de découvrir que la joie est un choix : « on s’aperçoit alors que le choix se pose à chaque instant de vie : on peut basculer du côté de la lourdeur ou du côté de la joie. À soi de prendre parti ».

Autrement dit, contrairement à ce que nous croyons souvent, la source de la joie n’est pas extérieure – tel ou tel événement –, mais intérieure. Arrêtons d’attendre : tout est là. Parce que la joie de Noël, comme la joie de Pâques nous sont déjà données.

Pascal Ide

[1] Simone Pacot, L’évangélisation des profondeurs I, coll. « Épiphanie », Paris, Le Cerf, 1997. Reviens à la vie ! L’évangélisation des profondeurs II, coll. « Épiphanie », Paris, Le Cerf, 2002. Ose la vie nouvelle ! Les chemins de nos Pâques. L’évangélisation des profondeurs III, coll. « Épiphanie », Paris, Le Cerf,  2003.

[2] Voire dans une langue rapeuse, sans nul souci d’esthétique – que l’on songe simplement à l’énoncé des lois, mal formulées, très variable, presque incompréhensible pour la troisième, etc. –, et dans une imprécision conceptuelle rare, sans souci de rigueur dans les démonstrations.

[3] Simone Pacot, « La guérison intérieure. Qu’est-ce que guérir ? », Théophilyon, 8 (juin 2003) n° 2, p. 457-484.

[4] Ibid., p. 463.

[5] Ibid., p. 459.

[6] Ibid., p. 463.

[7] Ibid., p. 476 s.

[8] Reviens à la vie !, p. 31.

[9] « La guérison intérieure », p. 475-476.

[10] Reviens à la vie !, p. 40-41.

[11] Ibid., p. 42-43.

[12] Ibid., p. 43-44.

[13] Ibid., p. 245. Souligné dans le texte.

16.6.2026
 

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