Le psychanalyste, mathématicien et philosophe Daniel Sibony a consacré un ouvrage à son coreligionnaire et collègue Emmanuel Levinas [1]. En prenant ses distances à son égard, il propose une conception du don qui est elle-même problématique (4). Distinguons la pars destruens (la face négative) (1 et 2) de la pars construens (la face positive) (3). Enfin, cette critique porte sur Levinas en particulier (1) et le don de soi notamment chrétien en général (2).
1) Face négative. Critique d’Emmanuel Levinas
a) Critique de la thèse sur autrui
La critique que fait Sibony de l’éthique lévinassienne n’est pas autre que celle qu’il adresse à l’éthique chrétienne du don de soi.
Levinas annule toute espèce de communauté entre le moi et l’autre, il creuse une différence qui est celle même existant entre Dieu et sa créature, tant il craint une pensée qui annule l’autre et donc annule la responsabilité : « L’altérité d’autrui ne dépend pas d’une qualité quelconque qui le distinguerait de moi », car cette distinction « impliquerait précisément entre nous une communauté de genre qui annule l’altérité [2] ». Voilà pourquoi Levinas peut en arriver à dire, comme Sartre qu’il félicite sur ce point, « qu’autrui est un pur trou dans le monde [3] ».
Levinas en arrive à réduire le monde de l’intentionnalité ou de la conscience au monde du même : « L’intelligibilité signifie donc la réduction de l’Autre au Même ». En effet, la pensée qui s’ouvre à autre qu’elle revient toujours sur elle-même. Même « la dialectique qui déchire le moi finit par une synthèse et par un système où la déchirure ne se voit plus [4] ».
b) Critique du fondement métaphysique : la critique de l’être
Pour le philosophe juif, l’être est par essence impersonnel, anonyme. Je n’entrerai pas dans le détail de la déconstruction, pour une part biographique, que le psychanalyste propose : Levinas fut d’abord disciple inconditionnel de Heidegger ; puis il le renia lorsqu’il apprit ses compromissions avec le nazisme ; or, le philosophe allemand est le philosophie de l’être, de la redécouverte de la donation originaire de l’être au Dasein ; conséquent, Levinas dut renoncer à l’être et se tourna vers cet autrement qu’être, selon le titre de l’ouvrage clé de l’éthique lévinassienne, daté de 1974, qu’est l’autre. Sibony ne nie bien entendu pas les analyses lévinassiennes qui tiennent dans le syllogisme suivant. Le monde de l’être est le monde du même : « l’être n’est autre que le moi, dit Levinas, et ce rapport à l’être n’est autre que notre égoïsme [5] ». Or, aiguillonnée par l’instance critique qu’est l’événement de la shoah, une véritable philosophie doit intégrer l’irréductibilité, la primauté et la responsabilité infinie à l’égard de l’autre homme : l’extermination n’est-elle pas dû à l’oubli de l’autre ? Donc, elle doit définitivement congédier l’être qui est absolument incompatible avec l’autre, qui ne peux qu’effacer l’altérité du visage d’autrui.
2) Face négative. Critique du don de soi en général
Au-delà de Levinas, c’est toute éthique du don de soi que critique Sibony, ainsi qu’en fait foi le titre de l’ouvrage, éthique de la donation qui est d’ailleurs identifiée au christianisme. Les arguments ne sont pas originaux mais toujours percutants.
Outre les questions latérales que sont le fait qu’autrui veut parfois notre mal, etc., se donner à l’autre pose trois problèmes.
Le premier concerne le moi qui se donne : se donner, c’est s’oublier et se nier soi-même. C’est ainsi que le militant, en se donnant, devient sourd à soi : « militer, ça vous donnait un moral de fer, de quoi supporter les assauts du réel […] ; quand on doit répondre pour l’autre, il reste peu d’affect et d’énergie pour être «atteint» [6] ». Sibony argumente ainsi : pour donner, il faut être ; or, le don total de soi suppose le sacrifice de son être ; il y a donc contradiction et impossibilité.
Le second concerne la motivation de celui qui se donne. La réalité le montre : « ces appels […] au don pour l’autre […] sont vénérés puis doucement écartés, parce qu’«il faut bien» vivre […], qu’il faut «un peu de réalisme» [7] ». Voilà pourquoi l’éthique du Christ est élitiste et inefficace : « imitez Jésus. Les effets en furent décevants, comme on sait [8] ». Il évoque bien un moment la discrétion, voire l’anonymat comme une condition du désintéressement, mais c’est pour le déconstruire aussitôt en évoquant le bénévole qui narcissise son service en en parlant, parce que cela « fait du bien » [9]. En outre, on ne peut jamais éliminer le retour que, en théorie, le désintéressement a congédié : « le geste de donner fait qu’on reçoit comme retour le fait d’avoir donné [10] ». Au fond, Sibony retrouve la critique que fait Freud du « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » dans Malaise dans la civilisation : l’autre « mérite » mon amour « s’il est […] si semblable à moi que je peux m’aimer moi-même en lui […] ou aimer de lui l’idéal que j’ai de moi ». Bref, se donner à l’autre est par essence narcissique.
Le troisième concerne autrui qui reçoit : se sacrifier à l’autre, c’est l’écraser par mon sacrifice. Sibony souligne « la logique des procès pervers (où le moi domine l’autre… en se donnant à lui ; où le moi se «donne» à l’autre pour le prendre comme point d’appui) [11] ». Se donner, c’est manipuler l’autre : « nul ne se donne (à l’autre ou aux autres) sans les capturer dans ce don, dans ce soi qu’il leur offre commme s’il l’avait en mains propres [12] ». Et Sibony donne son propre exemple : lorsqu’il militait en région parisienne, il dit que les ouvriers maghrébins « s’abandonnaient à mon désir de les voir se dresser, se révolter contre l’injustice [13] ».
Bref, le don de soi est impossible, invivable et pervers.
3) Face positive : le partage de soi
a) Le fondement : une éthique de l’être
Levinas a totalement disjoint éthique et ontologique ; Daniel Sybony les réconcilie dans ce qu’il appelle une « éthique de l’être ». En effet, l’éthique se fonde sur la distinction entre ce que je suis, le « ce-qui-est » et sur ce que suis appelé à devenir, qui relève de mes possibles, donc sur la différence entre deux termes qui relèvent bien de l’être. Or, parmi ces possibles se trouve bien sûr l’appel d’autrui. Voilà pourquoi l’éthique de l’être intègre l’autre, mais sans nier l’être : autrui est impliqué « sous le signe d’appels d’être symbolisés, qu’on nomme lois [14] ». Ainsi Sibony sort-il de la mortelle dialectique de l’égoïsme et de l’altruisme par un triptique : « il est bon que le lien soit soutenu à trois plutôt que dans le face-à-face : […] l’un, l’autre, l’être [15] ».
Sibony propose alors d’introduire un troisième terme : l’être. Alors que, pour Levinas, il faut se débarrasser de l’être, se vider de son être pour accéder à l’autre, pour Sibony, l’autre participe comme le soi à l’être. Dit autrement, Levinas n’ignore pas la triade moi-autre-être, mais il a résorbé l’être dans le moi pour aboutir au face-à-face moi-autre. Mais l’être sert de médiateur entre moi et l’autre, entre je et tu. Certes, Levinas n’ignore pas le tiers, mais celui-ci n’est que social. Pour Sibony, une communion est nécessaire si l’on veut retrouver l’autre. Et cela vaut même si cet autre est un ennemi : « aimer vos ennemis pourrait s’entendre : aimer l’existence de vos ennemis. Et c’est le point de vue de l’être. C’est un appel à ne pas se fixer sur l’idée de les anéantir [16] ».
b) Application : le partage
Dès lors, quelle est la seule attitude digne d’autrui ? Sibony l’appelle le partage. Celui-ci n’est ni le partage de l’avoir qui demeure extérieur, ni le partage de l’être qui est pervers (car il revient au don de soi) ; il est le partage de soi. Le génie du saint, explique Sibony, « n’est pas de se sacrifier à l’autre mais d’accéder à une telle ouverture sur l’être, un tel rayonnement d’être, qu’ils en transmettent une parcelle à ceux qui les approchent [17] ». Cette parcelle, c’est le partage. Plus précisément, Sibony refuse deux erreurs : l’égoïsme qui ne donne rien et l’altruisme qui donne tout (notamment sa vie : cf. Jn 15,13 [18]). Or, entre le rien et le tout, il y a le quelque chose. Mais donner quelque chose à autrui en gardant quelque chose pour soi, c’est justement partager : « laisse passer quelques bonnes choses vers l’autre, et pas toujours les déchets [19] ».
4) Évaluation critique
À notre tour, distinguons positif et négatif chez Sibony.
a) Positive
Au plan éthique, notre auteur réintroduit la primauté du soi sur l’autre. Nul acte vers autrui ne peut être posé qui ne parte pas du soi comme de sa source. Sibony redécouvre donc le don 2 comme fondement du don 3. C’est ce que confirme sa réinterprétation de l’autre lévinassien en termes d’inconscient : « l’autre dont il parle c’est mon inconscient ». En effet, à l’instar d’autrui, l’inconscient est ce qui nous manque et nous déborde. Or, l’inconscient dont il est question est « l’inconscient comme forme non pas de mon refoulé mais de mon origine [20] ». Dès lors, toutes les injonctions de Levinas sur la responsabilité de l’autre (en être plus proche et meilleur) s’adressent à l’inconscient. Mais celui-ci ne laisse pas de faire partie de mon être. On se demande dès lors si Sibony ne clôture pas le sujet sur lui. On imagine comment un Levinas aurait critiqué une telle réinterprétation.
Plus encore, en termes métaphysiques, Sibony réintroduit la priorité de l’être sur le bien et sur autrui : « Comment peut-on être bon avant d’être [21]? »
Il réintroduit un horizon objectif, commun qui fonde la communion : il dit par exemple que l’analyste, mais toute personne d’écoute, se tourne certes vers l’autre, mais « au-delà de lui vers l’être [22] ».
b) Négative
En revanche, Sibony n’a pas compris le sens du don de soi que, par défaut d’anthropologie mais aussi par une pratique analytique qui ne lui montre que les déformations pathologiques du don comme fuite de soi, ne sort pas de la dialectique altruisme-égoïsme. Par exemple : « Croire que le sujet n’est «pleinement» lui-même que quand il se donne à l’autre – à tout autre – se révèle une impasse : car l’autre devient ce qui fait exister le sujet, et ainsi il s’efface dans le sujet qui se donne à lui pour devenir plus authentique [23] ». La notion d’être employée par Sibony est statique, elle n’est nullement habitée par la dynamique de l’acte, du rayonnement : l’accomplissement du soi dans la donation demeure dès lors incompréhensible [24]. Du coup, Sibony tombe dans l’erreur opposée à celle de Levinas : à la séparation totale autrui-soi, au profit du premier, le psychanalyste oppose un cloisonnement tout aussi étanche entre le soi et autrui, de sorte que le second ne peut accomplir l’être du premier. La relation, dans les deux cas, demeure éthique et non pas ontologique, quoi qu’en dise Sibony. De ce fait, il juxtapose les deux logiques, égoïste et altruiste, au lieu de les unir vitalement, ce qui supposerait une anthropologie : l’essentiel est que, dans chaque cas, moi comme l’autre trouve son plaisir, y trouve son profit. De là à l’amitié utilitaire, il n’y a qu’un pas.
De plus, ne distinguant pas l’être et l’agir, Sibony identifie le « tout donner », ou le « donner sa vie » du Christ au sens matériel. Tout donner, c’est se détruire ou inviter l’autre à nous prendre en charge. Dès lors, l’être dont parle Sibony est pris en un sens étrangement matériel. En outre, il s’arrête à l’objet sans prendre en compte l’intention et la pureté d’intention ; ou plutôt, il la déconstruit, identifiant toute joie de donner à une recherche de plaisir [25].
C’est regrettable que Sibony parte si bien, mais tourne court. Faute de métaphysique, il ignore les ressources de l’être qu’il conçoit trop comme monade non pas close mais statique, presque matérielle. Faute d’ontologie, il ne voit pas que la substance est poreuse.
Mais surtout, Sibony ne voit pas le don originaire, ne sait pas que déjà le sujet advient par une donation qui le précède : il ignore ainsi qu’un flux peut trouver sa fécondité dans une stabilité : comment une stabilité peut-elle sortir de sa vision monadique ?
Pascal Ide
[1] Daniel Sibony, Don de soi ou partage de soi ? Le drame Levinas, Paris, Odile Jacob, 2000. Cette évaluation fut écrite à une époque où je développais la dynamique ternaire du don, mais n’avais pas encore élaboré la métaphysique de l’amour-don et notamment de la gratuité.
[2] Emmanuel Levinas, Totalité et infini, p. 168.
[3] Id., En découvrant l’existence, p. 198.
[4] Id., « Diachronie et représentation », Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset, 1991, p. 177-197, repris dans L’éthique comme philosophie première. Colloque de Cerisy de 1986, coll. « La nuit surveillée », Paris, Le Cerf, 1993, p. 449-468.
[5] Daniel Sibony, Don de soi ou partage de soi ?, p. 9. Souligné dans le texte. De manière générale, tout ce qui est souligné l’est dans le texte de Sibony.
[6] Ibid., p. 163.
[7] Ibid., p. 8-9.
[8] Ibid., p. 9.
[9] Ibid., p. 200.
[10] Ibid., p. 203.
[11] Ibid., p. 105.
[12] Ibid., p. 14.
[13] Ibid., p. 164.
[14] Ibid., p. 12.
[15] Ibid., p. 175.
[16] Ibid., p. 192. Au fond, Levinas serait habité par la logique négative du tsimtsoum selon laquelle il faut se vider de soi pour accueillir l’autre, comme une mère se creuse pour laisser place au fœtus. Voilà pourquoi Autrement qu’être ou au-delà de l’essence accorde une telle place à la substitution.
[17] Ibid., p. 29.
[18] Cf. la critique virulente de la parole du Christ, qui est d’une « violence symbolique inouïe » (Ibid., p. 200-201).
[19] Ibid., p. 195.
[20] Ibid., p. 237-238.
[21] Ibid., p. 33.
[22] Ibid., p. 158.
[23] Ibid., p. 139.
[24] Pourtant, on trouve d’heureuses formules « Aider l’autre, c’est donc d’emblée s’aider à être ». (Ibid., p. 249)
[25] « Si l’analyste taillon qui traque l’ego trouve des traces d’égoïsme dans tout acte de don – égoïsme au sens où le moi y trouve à jouir – n’est-ce pas plutôt l’inverse qui serait alarmant ? Si dans un tel acte il n’y a nulle trace d’«égoïsme», ne devrait-on pas s’inquiéter pour celui qui le fait ? » (Ibid., p. 200-201)