La théologie de la nature au vingtième siècle. Un bref parcours historique

Un bref parcours historique [1]

Selon Jacques Arnould, la théologie de la nature a été beaucoup moins développée que d’autres branches de la théologie. Cela se vérifie singulièrement du vingtième siècle. La raison habituellement avancée est que le christianisme est centré sur la rédemption ; or, celle-ci est une relation entre Dieu et l’homme, où le cosmos n’entre pas directement. De fait, l’homme de la Bible « ne cherche pas dans le ciel, dans les étoiles, des consignes pou son agir. Israël se méfie de toute étude de la nature qui voudrait y découvrir une présence trop immédiate de Dieu [2] ».

1) De Vatican I à Vatican II

a) Quelques faits

Nombreux sont les ouvrages de cosmologie, principalement philosophique.

Ces livres se caractérisent avant tout par leurs présupposés thomistes. Un bon exemple en est donné par le Précis de théologie dogmatique qui fut bien diffusé en France [3]. Un autre est le traité de la création du père belge, Robert Guelluy, professeur au grand séminaire de Tournai.

La question de la causalité est centrale, défendue contre les attaques multiples de l’empirisme humien (la cause est une idée fondée sur une habitude de pensée), de l’idéalisme kantien (la causalité est une des douze catégories de l’entendement), du positivisme comtien (la causalité est un concept de l’âge métaphysique que l’âge positif a remplacé par celui de loi). Son élaboration en philosophie de la nature permet d’en fonder l’utilisation multiple en théologie, à commencer par les preuves de l’existence de Dieu élaborées dans le De Deo uno.

La place accordée aux sciences de la nature est variable, souvent importante. Elle atteste à la fois une ouverture et un recul critique, donc un véritable dialogue avec la pensée scientifique de l’époque. En revanche, très peu d’espace est offert aux autres cosmologies, notamment le grand courant de la Naturphilosophie qui s’est développée en Allemagne. En fait, il est plus ignoré (involontairement) que critiqué. La modernité est davantage considérée comme celle qui a arraché l’homme à la nature et donc s’est éloignée de la métaphysique (qui est méta-physique). Le romantisme allemand qui a finalement très peu percé en philosophie, a exercé encore moins d’influence sur la théologie francophone.

b) Quelques causes

1’) Magistérielles

Le Concile Vatican I a donné une forte impulsion à la théologie de la création, donc de la nature (en tant qu’elle vient de Dieu). En effet, ce courant a dû se démarquer de tout un courant panthéiste présent au dix-neuvième siècle, mais aussi du panthéisme. Pour cela, la constitution Dei Filius a souligné à la fois la distinction radicale entre Dieu et la créature et la dépendance de celle-ci à son Auteur. On notera que la théologie de la création élaborée par Vatican I ne souligne ni la dimension christologique ni la dimension trinitaire de la création [4].

Le Concile Vatican II a aussi parlé du cosmos dans la constitution Gaudium et spes. Elle s’inscrit dans la continuité du Concile précédent, mais l’enrichit d’un christocentrisme, se fondant encore davantage sur le Nouveau Testament. De plus, elle ajoute une sensibilité nouvelle aux relations entre l’homme et la création (la sensibilité écologique commence-t-elle à percer ??). Il demeure que les textes sur la nature sont très rares ; de plus, celle-ci n’est abordée que lorsqu’il est traité de l’homme. On a donc pu dire que la cosmologie théologique du dernier Concile véhiculait un certain anthropocentrisme [5].

2’) Théologiques et philosophiques

Olivier Landron explique la désaffection des théologiens pour la nature entre 1900 et 1980 en convoquant comme « raisons principales » : «  le maintien de tendances gnostiques et manichéennes, voire jansénistes, incitant le chrétien à [se] réfugier en Dieu, tout en rejetant le monde matériel et avant tout la nature [6] ». Outre que je ne comprends pas le sens de la préposition « voire » (l’influence de la gnose et autrement plus délétère que celle du jansénisme), est-ce la raison propre ? Dans le même passage, Olivier Landron souligne l’influence d’un ouvrage de Jean-Baptiste Metz, traduit en français : L’anthropocentrique chrétienne [7]. Or, sa diffusion fut confidentielle. Autrement plus décisive me semble être l’impact du maître de Metz (du moins de sa première période, d’où est d’ailleurs issu ce livre), Karl Rahner qui parle explicitement d’un tournant anthropologique de la théologie. Qu’en est-il de celle de Balthasar ?

Plus pertinentes me paraissent être les raisons avancées : l’anthropocentrisme théologique [8] (à quoi il faut ajouter un intérêt pour la théologie plus pratique et donc la désaffection pour les questions cosmologiques, jugées abstraites, spéculatives au sens négatif du terme), l’anthropocentrisme philosophique (existentialisme, personnalisme, phénoménologie, herméneutique, éthique avec Levinas).

Enfin, on ne peut sous-estimer l’impact de Karl Barth qui a tout recentré sur le Christ et la Parole, disqualifiant la théologie de la création au profit d’une théologie du salut. Les manuels de catéchèse s’en sont beaucoup ressentis, au point que le cardinal Ratzinger a dû rappeler la place à accorder à la création dans ses interventions remarquées de 1983 à Paris et à Lyon.

3’) Causes sociologiques

Le père jésuite René Marlé se demande si la théologie biblique de la création peut encore nous parler après l’affaissement si rapide de la civilisation agraire [9].

2) Les pionniers

a) Quelques faits

Relevons quelques œuvres marquantes. L’intérêt pour la création va commencer à percer dans au moins trois domaines.

1’) L’exégèse

Le premier est l’exégèse. Il faut ici souligner les travaux d’un pionnier qui a réussi à faire sortir l’exégèse et la théologie biblique de la confidentialité et intéresser les systématiciens : Paul Beauchamp (1924-2001). En effet, il a formé des générations non seulement de jésuites, mais aussi de prêtres diocésains, religieux, religieuses et laïcs au Centre Sèvres ; il s’est fait remarquer non seulement de ses collègues biblistes, non seulement des théologiens catholiques, mais aussi protestants, et des universitaires d’autres champs, comme la psychanalyse, la littérature, la linguistique, etc. Or, sa thèse de doctorat a porté sur le premier chapitre de la Genèse 1 abordé de manière inédite à partir d’outils forgés en sciences humaines [10]. Plus tard, il s’est spécialisé dans les ouvrages sapientiaux qui, de tous les livres bibliques, sont ceux qui accordent la plus grande place à la nature, ne serait-ce qu’à cause de l’influence du monde grec. Mais, plus globalement, autant dans ses ouvrages de vulgarisation, que dans ses monographies (notamment sur la violence), que dans son opus magnum qui couvre avec audace l’ensemble des deux Testaments, l’intérêt pour le corps et pour l’insertion de l’homme dans le cosmos, donc pour le sacrement, est toujours central.

2’) La théologie systématique. La cosmologie théologique

Le deuxième domaine est la théologie proprement dite.

L’une des premières œuvres marquantes est celle de Louis Bouyer (1913-2004). Ce pasteur luthérien qui, en 1939, se convertit au catholicisme en étudiant la christologie et l’ecclésiologie de saint Athanase d’Alexandrie, et est ordonné prêtre de l’Oratoire en 1944, a enseigné à l’Institut Catholique de Paris, puis dans différents pays et continents (Angleterre, Espagne, Etats-Unis) et fut membre de la Commission théologique internationale.

Ensuite, dans l’aire française, il y a les travaux théologiques du père dominicain Jean-Michel Maldamé, par ailleurs diplômé en mathématiques et en cosmologie, et du père jésuite François Euvé, normalien en sciences physiques.

Il y a aussi les travaux historiques du père dominicain Jacques Arnould, agronome de formation, et du père jésuite Gustave Martelet [11] et de Luis Ladaria [12].

En dehors de la France, l’on trouve les œuvres de deux théologiens, belge et allemand, qui ont influencé les français.

Le théologien catholique allemand Alexandre Ganoczy, fut enseignant de dogmatique à l’université de Würzburg, en Bavière. Il a écrit deux ouvrages traduits en français. Le premier est centré sur l’écologie et se demande comment fonder une éthique de sauvegarde de l’environnement [13]. Le second se penche sur les fondements, c’est-à-dire élabore une théologie de la création à l’écoute des sciences de la nature [14]. L’un de ses mérites est d’intégrer non seulement la mécanique quantique (Heisenberg), mais aussi des théories beaucoup plus récentes comme celle d’Ilya Prigogine.

Le théologien belge francophone, prêtre du diocèse de Malines-Bruxelles, Adolphe Gesché, a écrit une œuvre théologique couvrant les différents secteurs, dont un volet cosmologique [15]. Même s’il prend en compte la crise écologique, sa réflexion, beaucoup plus large, envisage la relation entre Dieu et le monde : « On se plaint d’un monde sans Dieu. N’est-ce pas parce qu’on a trop pensé Dieu sans monde [16] ? »

3’) L’écologie, donc la théologie morale

On doit au père René Costes, professeur de doctrine sociale à la Faculté de théologie de l’Institut Catholique de Toulouse, d’avoir développé un discours théologique prenant en compte la problématique écologique, dans son ouvrage Dieu et l’écologie [17]. Son apport est notamment double. Il est l’un des tout premiers à répondre aux accusations graves lancées par Lynn White contre le catholicisme qui serait responsable de la crise écologique [18]. Ensuite, il a pris soin de ne pas séparer le souci écologique, qui fait partie de la pratique chrétienne, d’une théologie de la création et de la doctrine sociale de l’Eglise, mais de la fonder sur la première et l’insérer dans la seconde.

b) Quelques causes

Certaines raisons sont défensives, voire apologétiques. Avant tout, le vingtième siècle est dominé par la présence des athéismes militants. Or, ceux-ci estiment que l’existence d’un Créateur aliène la créature : c’est l’un des deux arguments de l’athéisme. La réponse doit donc venir d’une juste conception des relations entre Dieu et la créature, donc d’une théologie de la création. Tel est le sens de l’ouvrage écrit par le père jésuite Pierre Ganne [19].

1’) L’influence de l’athéisme

Saluons le travail important opéré par la maison d’édition dominicaine Le Cerf dans la publication d’œuvres en cosmologie théologique. Presque tous les ouvrages francophones d’importance sont parus chez eux.

2’) L’influence du protestantisme

On peut citer Pierre Gisel, pasteur suisse, enseignant à l’université de Lausanne [20]. L’influence la plus marquante fut celle du luthérien Jürgen Moltmann [21]. Mais on ne saurait minimiser l’œuvre de Wolfhart Pannenberg assidument traduite par Olivier Riaudel [22]. Enfin, Gerard Siegwalt a enseigné la théologie systématique à la faculté de théologie protestante de l’Université de Stasbourg [23].

3’) L’influence de l’orthodoxie

Comment ne pas noter l’œuvre d’Olivier Clément [24], grand lecteur des Pères grecs et des théologiens orthodoxes russes, mais aussi celle des grands auteurs russes, Soloviev, Florenski, etc. ? [25]

Pascal Ide

[1] Cette brève topique date d’il y a une quinzaine d’années, d’où l’absence d’ouvrages notables.

[2] François Euvé, Christianisme et nature. Une création à faire fructifier, Paris, Vie chrétienne, 2004.

[3] Mgr Bernard Bartmann, Précis de théologie dogmatique, Mulhouse, Salvator, 1935.

[4] Cf., par exemple, Histoire des dogmes. 2. L’homme et son salut, Bernard Sesbouë (éd.), Paris, Desclée, 1995, p. 80-90.

[5] François Euvé, Christianisme et nature, p. 43.

[6] Olivier Landron, « La théologie de la nature en France au XXe siècle », Studia Universitatis Babes-Bolyal. Theologia Graeco-Catholica Varadiensis, LIII (2008) 2, p. 111-120, ici p. 113.

[7] Cf. Johannes Baptist Metz, Christliche Anthropozentrik. Über die Denkform des Thomas von Aquin, München, Kösel, 1962 : L’anthropocentrique chrétienne. Pour une interprétation ouverte de la philosophie de saint Thomas, trad. Michel Louis, Tours-Paris, Mame, 1968.

[8] Cf. le diagnostic d’Adolphe Gesché, Le cosmos, Paris, Le Cerf, 1994, p. 23-24.

[9] Cf. René Marlé, « La création : une doctrine périmée ? », Études, 3552 (août-septembre 1981), p. 247-269.

[10] Cf. Paul Beauchamp, Création et séparation. Étude exégétique du chapitre premier de la «Genèse», Paris, Aubier-Montaigne, Le Cerf, Delachaux et Niestlé, 1970.

[11] Cf. Gustave Martelet, Évolution et création, coll. « Théologies », Montréal, Éd. Médiaspaul ; Paris, Le Cerf, 1998.

[12] Cf. Luis Ladaria, « La création du ciel et de la terre », Histoire des dogmes. 2. L’homme et son salut, Bernard Sesbouë (éd.), Paris, Desclée, 1995.

[13] Cf. Alexandre Ganoczy, Théologie de la nature, Paris, Desclée, 1988.

[14] Cf. Alexandre Ganoczy, Dieu, l’homme et la nature, trad., Paris, Le Cerf, 1995.

[15] Cf. Adolphe Gesché, Le cosmos, Paris, Le Cerf, 1984.

[16] Ibid., p. 47.

[17] Cf. René Coste, Dieu et l’écologie, Paris, L’Atelier, 1994.

[18] Cf. Lynn White, « Les racines historiques de nore crise écologique », Science, 10 mars 1967.

[19] Cf. Pierre Ganne, La création, Paris, Le Cerf, 1979.

[20] Cf. Pierre Gisel, La création, Genève, Labor et Fides, 1980

[21] Cf. Jürgen Moltmann, Dieu dans la création. Traité écologique de la création, trad. Morand Kleiber, coll. « Cogitatio fidei » n° 146, Paris, Le Cerf, 1988 ; Le rire de l’univers. Anthologie réalisée et présentée par Jean Bastaire, Paris, Le Cerf, 2004.

[22] Cf. notamment Wolfhart Pannenberg, Théologie systématique I, trad. sous la dir. d’Olivier Riaudel, coll. « Cogitatio fidei » n° 268, Paris, Le Cerf, 2008.

[23] Cf. Gérard Siegwalt, Dogmatique pour la catholicité évangélique. Système mystagogique de la foi chrétienne. III. L’affirmation de la foi. Cosmologie théologique. 1. Sciences et philosophie de la nature, Paris, Le Cerf et Genève, Labor et Fides, 1996. 2. Théologie de la création, mêmes éditeurs, 2000.

[24] Nous nous permettons de renvoyer à deux études déposées sur le site, l’une, plus développée : « Le cosmos transfiguré selon Olivier Clément » ; l’autre, plus introductive : « La cosmologie théologique d’Olivier Clément ».

[25] On se permettra de demander de manière impertinente et latérale. Comment se fait-il que les seuls théologiens français de la nature soient des religieux, surtout dominicains et jésuites ? Pourquoi ne trouvons-nous aucun religieux franciscain, dont la spiritualité devrait de prime abord fortement les orienter vers cette question ?

1.7.2022
 

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