Le docteur par excellence de la démesure est saint Bernard de Clairvaux. Justement fameuse est la formule qui ouvre le De amore Dei : « Vous voulez que je vous dise pourquoi et comment on doit aimer Dieu. Je réponds brièvement : la raison pour laquelle on aime Dieu, c’est Dieu lui-même ; et la mesure de cet amour, c’est de l’aimer sans mesure [1] ». Si elle n’est pas originale (cet énoncé se trouve telle quelle chez saint Augustin : « Amandi Deum modus est sine modo [2] »), elle est en revanche centrale. En effet, elle entre en résonance avec une doctrine d’une extrême importance, en soi et pour la compréhension du saint moine cistercien [3]. Il vaut la peine de citer généreusement :
« L’amour se suffit à lui-même, il plaît par lui-même et pour lui-même. Il est à lui-même son mérite, il est à lui-même sa récompense. L’amour ne cherche hors de lui-même ni sa raison d’être ni son fruit : son fruit, c’est l’amour même. J’aime parce que j’aime. J’aime pour aimer.
Quelle grande chose que l’amour, si du moins il remonte à son principe, s’il retourne à son origine, s’il reflue vers sa source pour y puiser un continuel jaillissement ! De tous les mouvements de l’âme, de ses sentiments et de ses affections, l’amour est le seul qui permette à la créature de répondre à son Créateur, sinon d’égal à égal, du moins dans une réciprocité de ressemblance. Car, lorsque Dieu aime, il ne veut rien d’autre que d’être aimé. Il n’aime que pour qu’on l’aime, sachant que ceux qui l’aimeront trouveront dans cet amour même la plénitude de la joie.
L’amour de l’Époux, ou plutôt l’amour qu’est l’Époux, n’attend qu’un amour réciproque et la fidélité. Qu’il soit donc permis à celle qu’il chérit de l’aimer en retour. Comment l’épouse pourrait-elle ne pas aimer, elle qui est l’épouse de l’Amour ? Comment l’Amour ne serait-il pas aimé ?
Elle a donc raison de renoncer à tous ses autres mouvements intérieurs, pour s’adonner seulement et tout entière à l’amour, puisqu’elle a la possibilité de répondre à l’amour même par un amour de réciprocité. Car elle pourra bien se répandre tout entière dans son amour, que sera-ce en regard du flot éternel d’amour qui jaillit de la source même ? Les eaux ne sourdent pas avec la même profusion de celle qui aime et de l’Amour, de l’âme et du Verbe, de l’épouse et de l’Époux, du Créateur et de la créature : la différence n’est pas moins grande qu’entre l’être assoiffé et la source.
Alors quoi ? Faudra-t-il pour autant que périsse et disparaisse complètement chez l’épouse le souhait de voir s’accomplir ses noces ? Le désir qu’expriment ses soupirs, la force de son amour, son attente pleine de confiance ; seront-ils réduits à rien, parce qu’elle ne peut égaler à la course un géant, et qu’elle ne peut rivaliser de douceur avec le miel, de tendresse avec l’agneau, de blancheur avec le lis, de rayonnement avec le soleil, d’amour avec celui qui est l’amour en personne ? Non, car même si la créature aime moins, en raison de ses limites, pourvu qu’elle aime de tout son être, il ne manque rien à son amour, puisqu’il constitue un tout. C’est pourquoi aimer de la sorte équivaut à un mariage, car une affection si forte ne saurait recevoir une réponse de moindre affection, dans cet accord réciproque des deux époux qui fait la solidité et la perfection du mariage. À moins qu’on ne mette en doute que l’amour du Verbe précède et dépasse celui de l’épouse [4] ».
Ce texte immense, unique dans la Tradition chrétienne, mais aussi dans l’histoire de la pensée, mériterait un long commentaire. Pointons ce qui intéresse notre problématique, à savoir la loi de maximalité. Bernard l’affirme à plusieurs reprises : l’épouse doit « s’adonner seulement et tout entière à l’amour » ; elle « se répandr[a] tout entière dans son amour » ; « même si la créature aime moins, en raison de ses limites, pourvu qu’elle aime de tout son être, il ne manque rien à son amour ».
Pourtant, aimer infiniment, n’est-ce pas se prendre pour Dieu ? L’épouse « ne peut égaler à la course un géant [son époux], elle ne peut rivaliser de douceur avec le miel, de tendresse avec l’agneau, de blancheur avec le lis, de rayonnement avec le soleil » ; « Les eaux ne sourdent pas avec la même profusion de celle qui aime et de l’Amour, de l’âme et du Verbe, de l’épouse et de l’Époux, du Créateur et de la créature ». Voire, entre l’épouse et l’époux, il y a tout l’abîme infranchissable (infini !) existant entre le donateur et le récepteur, « la différence n’est pas moins grande qu’entre l’être assoiffé et la source ». Mais Bernard retourne la difficulté : cette démesure est justement voulue par Dieu pour s’unir à nous le plus possible. Reprenons son raisonnement pour voir apparaître la raison d’être (la finalité) ultime de cette étonnante illimitation humaine.
Au point de départ, l’amour semble de prime abord dénué de but. Avec force et répétition, le moine cistercien affirme que l’amour est sans raison : « L’amour se suffit à lui-même ». D’ailleurs, c’est parce qu’il est sans raison qu’il est sans mesure. N’étant borné par rien d’autre que lui, il n’est borné par rien, donc est infini, telle l’eau qui, privée de contenant, occupe tout l’espace disponible.
Toutefois, Bernard n’a pas tout dit. En demeurer là amputerait sa méditation qui se déploie par vagues successives. Il continue en énonçant une affirmation décisive : « lorsque Dieu aime, il ne veut rien d’autre que d’être aimé ». Autrement dit, « Il n’aime que pour qu’on l’aime ». Dans les catégories de l’amour-don : l’initiative d’amour qu’est la donation est pour la réponse d’amour qu’est la donation en retour. Et, conjurant l’objection ou la suspicion utilitariste qui ne manquera de se lever, Bernard ajoute aussitôt que ce désir de retour accomplit celui qui effectue cette redamatio : « sachant que ceux qui l’aimeront trouveront dans cet amour même la plénitude de la joie ». Quoi qu’il en soit, nous retrouvons donc l’une des grandes lois de l’amour-don : le don est pour la communion. Il faut donc affirmer que, oui, l’amour est sans raison, si l’on comprend que, loin d’être absurde, il est sans raison autre que d’aimer, c’est-à-dire s’unir à la personne aimée. Or, la plus haute communion qu’est la communion sponsale : « cet accord réciproque des deux époux qui fait la solidité et la perfection du mariage ». Voilà pourquoi « l’amour de l’Époux, ou plutôt l’amour qu’est l’Époux, n’attend qu’un amour réciproque et la fidélité ».
Or, la communion veut la réciprocité la plus totale, donc l’égalité la plus plénière : « une affection si forte ne saurait recevoir une réponse de moindre affection ». Mais comment la créature pourra-t-elle s’égaler à son Créateur, le fini à l’Infini ? Justement en infinitisant son amour : « De tous les mouvements de l’âme, […] l’amour est le seul qui permette à la créature de répondre à son Créateur, sinon d’égal à égal, du moins dans une réciprocité de ressemblance ». Telle est la raison d’être la plus profonde de la loi de surcroît ou de maximalité : c’est par elle que l’amour s’assimile au plus près à celui qui l’aime. Cette loi est le pendant créé de l’Amour incréé. À l’infinité (actuelle) de l’Amour divin répond l’indéfinité ou, mieux, l’infinité toujours plus grande de l’amour humain divinisé.
Or, cet amour créé infini, l’épouse ne se le donne pas, mais le reçoit de l’époux lui-même : « Quelle grande chose que l’amour, si du moins il remonte à son principe, s’il retourne à son origine », et le reçoit constamment : « s’il reflue vers sa source pour y puiser un continuel jaillissement ! ». Ainsi se trouve elle aussi retournée l’objection selon laquelle la créature réceptrice ne peut désirer la réciprocité et donc une certaine égalité avec le Créateur Donateur : lui-même donne l’amour dont il désire être aimé en retour.
Pascal Ide
[1] S. Bernard de Clairvaux, Traité de l’amour de Dieu, dans Œuvres mystiques, trad. Albert Béguin, Paris, Seuil, 1953, p. 29.
[2] S. Augustin, 11e sermon, Vingt-six sermons au peuple d’Afrique, François Doubleau éd., coll. « Études augustiniennes », Paris, Brépols, 1996, 22009, p. 59-67.
[3] Un commentateur souligne de manière vibrante la portée de ce texte : « Nous avons ici comme le testament doctrinal de Bernard, comme le condensé vibrant et palpitant de son message spirituel. Ce message est d’abord l’expression du sens premier et ultime de son existence. Ce message, il le livre à l’Église, le lègue à l’humanité entière, et, en cela même, il constitue l’accomplissement de son itinéraire le plus personnel, de sa grâce monastique propre » (Gaetano Raciti, « Le message spirituel de saint Bernard », Collectanea Cisterciensia, 72 [2010], p. 214-232, ici p. 214). Ce n’est assurément pas un hasard que le texte que nous allons citer a été choisi dans la Liturgie des Heures, à l’office de la fête de saint Berard, le 20 août (il est présent sur le site de l’AELF).
[4] S. Bernard de Clairvaux, Sermon sur le Cantique des Cantiques, 83, 4-5, trad., coll. « Sources chrétiennes », Paris, Le Cerf, p. : Invités aux noces. Extraits des Sermons sur le Cantique des Cantiques, trad. Pierre-Yves Émery, Paris, Desclée, 1979, p. 159-160.