Réussir sa vie ou réussir à vivre ? (Adrien Candiard)

Comme les autres ouvrages d’Adrien Candiard, frère dominicain du couvent du Caire, Réussir à vivre est un opuscule, riche de sagesse, renversant une idée commune et centré sur une intuition concrète et vitale. Ici, il s’agit de passer du mantra « Réussis ta vie » à la parole libératrice : « Réussir à vivre » [1].

1) Versant diagnostic

Le diktat actuel s’énonce de plusieurs manières. La plus courante est : « Sois heureux » ; ou « Je crois que Dieu nous veut heureux » (p. 35). Elle adopte aussi une formulation piquante : deviens « la meilleure version de toi-même » (p. 17-18). Or, si cette fringale du bonheur peut se réclamer des Saintes Écritures (par exemple, les béatitudes) ou de la Tradition (par exemple, saint Augustin ou saint Thomas), son exigence démesurée entraîne quatre, voire cinq conséquences délétères.

 

  1. Tout d’abord, l’exhortation est aussi bienveillante qu’écrasante. Car, en nous parlant de bonheur, la Bible relue dans la Tradition « a oublié de nous fournir, avec cette injonction, le mode d’emploi » (p. 17). Celui qui répond à la question : comment être heureux ?

Pour le montrer, le frère Adrien invite à ouvrir un livre de l’Ancien Testament « peu connu » et « très court » : le prophète Aggée (2 chapitres !). Il en rappelle le contexte : nous sommes après l’exil (qui, pour mémoire, avait été accompagné par les grands prophètes, Jérémie ou Ézéchiel). Les Babyloniens qui avaient déporté une partie de la population (la partie la plus riche) sont vaincus par les Perses. Et, après 70 ans d’exil, Cyrus met fin à celui-ci. On peut imaginer la joie des Juifs qui, à partir de 538, vont ainsi retrouver leur pays, leur temple, etc. Mais ils déchantent vite. D’abord, Jérusalem n’est pas restée vide pendant cette longue durée ; or, pour les exilés qui reviennent, les populations voisines qui occupent les lieux ne sont pas des vrais Juifs. Ensuite, les Babyloniens avaient détruit le Temple, les murailles et les palais ; or, pour reconstruire, il faut de l’argent et le roi des Perses n’a pas poussé la générosité jusqu’à financer le Temple. Donc, dix-huit ans plus tard, en 520, l’élan initial s’essouffle, l’espérance retombe, le projet de reconstruction s’évanouit, voire la tentation d’accuser Dieu (mais où est-il ?).

C’est alors que paraît le prophète Aggée. Et que dit-il ? Trois choses.

Tout d’abord, il invite le peuple à relire le passé : « Et maintenant, ainsi parle le Seigneur de l’univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins : Vous avez semé beaucoup, mais récolté peu ; vous mangez, mais sans être rassasiés ; vous buvez, mais sans être désaltérés ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer ; et le salarié met son salaire dans une bourse trouée. Ainsi parle le Seigneur de l’univers : Rendez votre cœur attentif à vos chemins » (Ag 1,5-7). Autrement dit, vous avez tout, comme on dit, pour être heureux ; et pourtant vous ne l’êtes pas. Vous avez tout fait pour réussir votre vie, et pourtant vous n’avez pas engrangé.

Puis, il remonte des faits, de l’effet, à la cause : « On attendait beaucoup, et voici qu’il y a peu ; ce que vous avez rapporté à la maison, j’ai soufflé dessus. À cause de quoi ? – oracle du Seigneur de l’univers. À cause de ma Maison qui est en ruine, quand chacun de vous s’agite pour sa propre maison » (v. 9). Le malheur vient de ce que les exilés n’ont pas reconstruit le Temple de Dieu, donc ne se sont pas centrés sur lui, mais se sont autocentrés.

Enfin, car Dieu n’est pas décliniste (c’est là l’un des signes d’une prophétie véritablement inspirée). Il ouvre un avenir. Aggée, le messager du Seigneur, indique le but : « La gloire future de cette Maison surpassera la première – déclare le Seigneur de l’univers » (Ag 2,9). Et il rassure sur le moyen : « Je suis avec vous – oracle du Seigneur » (1,13).

Ainsi, nous nous sommes trompés sur le bonheur et le Bon Dieu veut « nous aider à comprendre comment nous sommes devenus si malheureux dans notre manière même de chercher le bonheur » (p. 31).

 

  1. La deuxième conséquence est l’auto-centration. Pour le montrer, Adrien Candiard commente la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche (Mc 10,17-22). « Il porte sur ses épaules cette responsabilité qui incombe à ceux de son âge : réussir sa vie » (p. 38). Or, son problème n’est pas l’attachement aux richesses, comme on l’affirme usuellement. De fait, tout montre qu’il n’est pas idolâtre, qu’il a vraiment choisi Dieu. Mais « il est prêt à tout pour réussir sa vie. À tout, sauf précisément à renoncer à la réussir […]. Quitte tout, même ta maîtrise sur ta propre vie, même ton projet de réussite» (p. 40). Comprenons bien : « Jésus ne reproche à personne de se soucier de ses besoins fondamentaux ou de ceux de ses proches : il ne s’agit pas là d’égoïsme, mais de responsabilité. Ce que Jésus vise bien plutôt, c’est de concevoir sa vie comme un projet à réussir, de comprendre le bonheur comme un accomplissement de soi» (p. 44. Souligné par moi). Selon l’image du père dominicain, je suis « enfermé dans ma propre maison » (titre de la première partie).

 

  1. La troisième conséquence est la sclérocardie, c’est-à-dire la dureté de cœur. En effet, en se centrant sur soi, l’autre devient soit un obstacle, soit un instrument. En effet, l’autre dérange. Et de prendre l’exemple de l’enfant. Nous connaissons la parole de Jésus : « Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » (Mc 10,15). Or, on peut l’entendre soit comme une comparaison à quatre termes (une analogie de proportionnalité) : accueillir le Royaume comme un enfant accueille un cadeau, avec joie et simplicité ; soit comme une comparaison à trois termes (une analogie de proportion) : accueillir le Royaume comme accueille un enfant. Or, notamment le célibataire a vite fait d’oublier que : « un petit enfant, c’est très mignon, mais c’est aussi très pénible » (p. 53). Car il nous dérange. Le prêtre en sait quelque chose quand sa parole homilétique est concurrencée par les cris de l’enfant et la distraction des fidèles. Ainsi l’amour de l’enfant « décape notre sclérose du cœur » (p. 53).

 

  1. La quatrième conséquence est l’amertume. En effet, lorsque le malheur arrive au lieu du bonheur attendu, notre cœur s’attriste et surtout commence à s’encolérer. Or, telle est la définition du ressentiment : une colère chronique, à bas-bruit, qui va jusqu’à se transformer en révolte contre Dieu. Et cela touche tous les états de vie : l’infidélité du conjoint, alors que j’ai tout fait pour l’aimer, me dévouer, etc. ; la perte de l’enfant, alors que je l’ai si longtemps attendu ; le cancer qui se déclenche, alors que j’ai tout fait pour prendre soin de ma santé ; le licenciement abusif, alors que j’ai tout donné à cette entreprise pendant vingt ans ; la vie de solo, alors que j’ai tout fait pour me donner à Dieu et aux autres ; les fidèles toujours plus raréfiés à la paroisse, alors que j’ai tout donné à mes paroissiens. Bref, « la véritable antithèse du bonheur », ce ne sont pas les catastrophes (ce que l’on appelle « les malheurs »), mais « c’est l’amertume » (p. 60).

Or, la rancœur est trompeuse, parce que sa cause semble juste : « Elle trouve en notre cœur l’hospitalité en se présentant sous le masque flatteur du refus de l’injustice subie » (p. 60). En réalité, si, assurément, l’Évangile ne prêche en rien la résignation face à l’injustice, encore moins la compromission ou le cynisme (« Soyons persuadés que le bonheur est un mythe inventé par le Diable pour nous désespérer [2] »), voire, s’il demande que nous réparions l’injustice, « l’amertume, elle, ne vient rien réparer. Elle ne constate pas l’injustice : elle la consacre en la rendant indépassable » (p. 61).

Ainsi, le remède est le « oui » : « Dieu « vient nous apprendre à habiter une vie qu’on n’a pas entièrement choisie » (p. 60).

 

  1. Pour ma part, j’ajouterai une autre conséquence au malheur, qui en est aussi une cause : la comparaison. Je me rêvais marié avec trois enfants à 35 ans, et je suis toujours célibataire. Je me rêvais curé d’une grosse paroisse et je me retrouve au bureau des mariages. Comme me disait un homme à propos de son changement d’affectation professionnelle : « Je suis passé d’une Rolls-Royce à une Deux-Chevaux ». Or, la comparaison est la racine de la jalousie qui est l’une des fautes les plus toxiques et les plus destructrices qui soient. C’est cette jalousie qui a conduit à la faute originelle (l’homme se compare à Dieu), au premier assassinat, celui d’Abel, et à la mort de Jésus (cf. Mc 15,10).

Et cette jalousie est une tristesse dont nous pouvons faire l’expérience immédiate. Il suffit de détailler la situation de quelqu’un qui nous ressemble et dont le monde dirait qu’il a mieux réussi (marié, plus d’enfants, un meilleur salaire, etc.). Instantanément, notre météo intérieure passe du beau fixe au temps couvert, voire à l’orage…

Cette jalousie ou envie présente deux faces : elle « souffre du bien quand il ne lui appartient pas, et au contraire, elle s’en délecte et le savoure quand elle en prive les autres » (p. 95). Or, il est encore plus difficile de consentir au bien que l’autre a (et que je n’ai pas) que de lui pardonner le mal qu’il me fait.

2) Versant thérapeutique

Ce moment en quelque sorte « diagnostique » s’ouvre sur un moment « thérapeutique ». Ayant vu que notre malheur vient de ce que nous nous enfermons dans notre propre maison avec nos projets d’auto-accomplissement, comment trouver le chemin du vrai bonheur ?

  1. Prendre conscience que nous avons passé implicitement un pacte avec le Seigneur

En effet, il n’est pas rare que nous suivions le Christ, lui soyons fidèles, obéissions aux commandements, par exemple dans le domaine de la morale sexuelle, payons le denier de l’Église, etc., et qu’un beau jour, il nous arrive un malheur ou que nos actes ne soient pas couronnés de la réussite attendue. Et nous nous retournons vers celui qui aurait dû veiller sur nous, couronner nos efforts et récompenser notre fidélité, en nous révoltant.

La raison de ce dépit tient à notre utilitarisme : nous avons secrètement conclu avec Dieu une sorte de pacte implicite. C’est ce que nous disent les Saintes Écritures. Le prophète Aggée demande au peuple de reconstruire le Temple avec empressement et non pas de mettre celui-ci au service de sa propre maison. C’est aussi ce qu’affirme Jésus, dès le début de sa vie publique dans le quatrième Évangile, lors de l’épisode des marchands du Temple (cf. Jn 2,14-22). Nous connaissons bien le geste et la parole du Christ : « Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce » (v. 16). Encore faut-il l’interpréter correctement. Jésus ne critique pas le commerce légitime ; il sait que les marchands sont nécessaires pour pouvoir acheter les animaux à sacrifier ; de même, les tables de changeur ; ce n’est même pas la seule improbité qu’il condamne. Mais, avant tout, « il remet en question la logique même de l’échange religieux » (p. 76). Ainsi que commente le frère Adrien : « Certes, on a appris en général à se garder du marchandage grossier », mais nous avons fait « toutes sortes de pactes généralement implicites, dont le plus courant est un pacte de protection » (p. 77). En effet, quand nous demandons à Dieu « Prends soin de nous », nous le comprenons ainsi : tu dois « écarter de notre route obstacle et catastrophes » (p. 78).

En fait, le plus souvent, nous sommes les premières dupes de ces pactes implicites. Ceux-ci se révèlent par un étonnement (« Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? »), puis par une colère et bientôt, quand celle-ci se chronicise, par notre amertume. Voire, nous pensons que c’est ainsi que Dieu agit avec nous. Or, « l’ennui, avec ce pacte de protection, c’eat qu’il n’existe pas. Ou plutôt qu’il n’existe que dans notre tête » (p. 79).

  1. Redécouvrir la gratuité. « Pour qui vis-tu ? »

Quand nous pensons don, nous pensons souvent sacrifice : de fait, le don ne va jamais sans une certaine perte. Or, sacrifice « est sans doute [le terme] le plus abîmé du vocabulaire chrétien » (p. 103). Tel est le triste exemple d’Alissa dans La porte étroite, « l’impitoyable roman de Gide » (p. 103). Le frère Adrien s’explique en témoignant de son séjour au monastère de Tibhirine, après la mort des sept moines trappistes. Il écrit sur le bureau où le nom de frère Christophe se trouve encore gravé. Et il interroge Dieu : « Que sauraient-ils m’enseigner sur le sacrifie, à moi qui vit ma vie banale de chrétien médiocre, si loin de leur exemple ? » Réponse : « J’ai tendu l’oreille toutefois. Et j’ai peu à peu compris que l’important n’était pas de mourir ». Il comprend alors que si les moines ont donné leur vie, c’est d’abord parce que « depuis bien longtemps, [ils] ne vivaient plus pour eux-mêmes » (p. 106). Et voilà la question la plus importante : la vraie question n’est pas : « qu’est-ce que je suis prêt à quitter, à abandonner, mais bien : pour qui est-ce que je vis ? » (p. 106). Plus directement : « Pour qui vis-tu ? » (p. 107).

  1. Plus profondément encore, cette surcentration sur le « moi » s’explique à partir d’une vision de l’homme. L’auteur l’évoque en passant : « Les philosophes s’égarent, si elles nous lancent sur la trace du ‘moi’, quand c’est bien plutôt un Tu qui me fait exister ». Ce n’est pas le lieu de développer ce point. En substituant la personne ou l’âme, le « moi », autant Descartes que Pascal, pour une fois d’accord, ont conduit à accorder une place exorbitante à l’ego. La réponse à cette égolâtrie moderne ne vient pas tant de la réaction (excessive, mais dans l’autre sens) d’un courant réaliste et analytique, que de la philosophie dialogale (Rosenzweig, Buber, Ebner et Levinas) pour qui la conscience du « je » s’éveille au contact d’un « tu » aimant. Il y va donc

3) Évaluation

Comment ne pas se réjouir de ce petit livre roboratif ? Il nous retourne le cœur en nous retournant la tête par ses formulations et ses visions paradoxales. Au point d’en être victime. Mais il ne s’agit pas tant de critiquer le livre que de l’enrichir.

Au terme, le frère égyptien nous propose de nous décentrer de nous-mêmes, de l’auto-mesure de notre vie à nos réussites (auto-accomplissements) et de notre recherche compulsive de bonheur, en vue de vivre pour Dieu et pour l’autre. Il serait précieux de border cette juste affirmation d’une double précision : en amont, il n’est possible de nous détacher de son ego que si nous bénéficions d’une suffisante estime de nous-même ; en aval, le don véritablement désintéressé à l’autre est, par surcroît, notre accomplissement (« L’homme ne se trouve que par le don sincère de lui-même »), donc, source de la seule joie imprenable. Mais, Adrien Candiard ne l’évoque-t-il pas en passant, en citant saint Paul : « Dieu aime qui donne avec joie » (2 Co 9,7) et l’heureuse allitération de la traduction latine transparente : « hilarem datorem : le donneur hilare. Le donneur mort de rire » (p. 108).

Pascal Ide

[1] Adrien Candiard, Réussir à vivre, Paris, Le Cerf, 2026. Nous reprenons l’essentiel du livre, tout en nous permettant d’y ajouter ponctuellement, de l’ordre ou du contenu.

[2] Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet, 18 décembre 1853. Cité p. 63.

2.11.2026
 

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