Le Quadriparti selon Heidegger. L’exemple de la Cruche

Une illustration de cette approche poématique est donnée dans une méditation suggestive de Martin Heidegger sur l’essence… de la cruche [1]. Cette conférence fait partie d’une série de quatre autres qui ont été lues devant le club de Brême en 1949 et intitulées ‘Regard dans ce qui est’ ; les autres ont pour titre : ‘L’Arraisonnement ’, ‘Le Danger’, ‘Le Tournant’. Systématisons ses conclusions.

1) Ce que n’est pas l’essence de la cruche

L’essence de la cruche n’est pas discernable par la science elle-même. Certes lorsque celle-ci traite du matériau, de la forme et de l’usage d’une cruche ou lorsqu’elle déclare que remplir une cruche « c’est échanger un contenu (à savoir de l’air) contre un autre » (par exemple du vin), elle « représente quelque chose de réel et d’après quoi elle règle objectivement ses démarches [2] ». Mais, demande Heidegger, « cette réalité est-elle la cruche ? Non. La science n’atteint jamais que ce que son mode propre de représentation a admis d’avance comme objet possible pour lui [3] ». Pourquoi ? « La science annule cette chose qu’est la cruche, pour autant qu’elle n’admet pas les choses comme le réel qui est déterminant […] Le savoir de la science a déjà détruire les choses en tant que choses, longtemps avant l’explosion de la bombe atomique ». Car, « l’être de la chose n’apparaît jamais, c’est-à-dire qu’il n’en est jamais question ». La science ne s’intéresse pas à l’être des choses, à « la ‘choséité’ de la chose » qui « demeure en retrait, oubliée [4] ».

Il y a un second « mirage », une autre tentative illusoire de s’approcher de l’essence de la chose : « l’illusion que, sans nuire à l’étude exploratrice du réel par la science, les choses pourraient être néanmoins des choses, ce qui présuppose que toujours, d’une façon générale, elles étaient déjà des choses déployant leur être [5] ». Où nous retrouvons le classique thème heideggérien de l’essence épochale des choses : l’être n’est pas manifesté (par la science), parce qu’il est constitutivement caché, voilé.

2) Ce qu’est l’essence de la cruche

Heidegger détermine ce qu’est la cruche en plusieurs étapes. La cruche apparaît non pas d’abord comme un fond et des flancs, mais comme un vide qui reçoit un liquide. Ne nous laissons donc pas égarer par une manière « à demi-poétique » de voir les choses [6].

Or, qu’est le vide ? Pour la science, c’est ce qui permet à l’air d’être chassé pour être remplacé par un liquide. Mais ce vide du physicien n’est pas le vide propre à la cruche. Il s’agit donc de permettre au vide de la cruche, délimité entre son fond et ses flancs, d’être « son vide [7] », au vin de n’être pas « un simple liquide », mais bien du vin, et, ultimement, à son versement de n’être pas simplement un transvasement, mais une offre. Que dit ce nouveau point de vue ? En fait, nous avons omis de penser « ce qui dans le vase est le contenant. Nous n’avons pas fait attention à la manière dont le ‘contenir’ lui-même déploie son être [8] ». Remarquez en passant comment, subrepticement, on passe de la considération de la substance (même si c’est le vide) à l’opération, à l’acte de la cruche.

Or, « comment le vide de la cruche contient-il ? Il contient en prenant ce qui est versé […] [et] en retenant ce qu’il reçoit [9] ». Aussi, et l’on trouve maintenant l’attention toute spéciale du philosophe, à la richesse polysémique des termes, « le mot fassen (contenir) a-t-il deux sens », à savoir, saisir (prendre) et contenir.

Or, le verser et le retenir s’unissent dans un troisième acte : le déverser ; car la cruche comme cruche est conformée à cet Ausgiessen. « Le double ‘contenir’ du vide repose sur le ‘déverser’. C’est [donc] comme ‘déverser’ que le contenir est proprement ce qu’il est [10] ». Voilà l’essence, le déploiement de l’être de la cruche.

Or, « déverser de la cruche, c’est offrir [11] », selon le double sens de schenken (à la fois verser à boire et offrir). Si bien que « ce qui fait de la cruche une cruche déploie son être dans le versement de ce qu’on offre [12] ». Précisons encore ce qui se passe dans le verser. On va voir se déployer toute l’essence, la choséité de la cruche. Laissons parler Heidegger, tant il est maintenant presqu’impossible de résumer sa pensée :

 

« Le versement de ce qu’on offre peut donner quelque chose à boire : il donne à boire de l’eau, il donne à boire du vin ». Or, « dans l’eau versée la source s’attarde. Dans la source les roches demeurent présentes, et en celles-ci le lourd sommeil de la terre, qui reçoit du ciel la pluie et la rosée. Les noces du ciel et de la terre sont présentes dans l’eau de la source. Elles sont présentes dans le vin, à nous donné par le fruit de la vigne, en lequel la substance nourricière de la terre et la force solaire du ciel sont confiées l’une à l’autre. Dans un versement d’eau, dans un versement de vin, le ciel et la terre sont chaque fois présents. Or le versement de ce qu’on offre est ce qui fait de la cruche une cruche. Dans l’être de la cruche, la terre et le ciel demeurent présents [13] ».

 

Bref, ciel et terre demeurent attardés dans la cruche, dans son essence qui est versement et offre.

Or, « ce qu’on verse, ce qu’on offre est la boisson destinée aux motels. Elle apaise leur soif. Elle anime leurs loisirs. Elle égaie leurs réunions [14] ». En conséquence, les « mortels à leur manière demeurent présents dans le versement qui offre une boisson. Dans le versement qui offre un breuvage, les divins à leur manière demeurent présents, ils reçoivent en retour, comme versement de la libation, le don qu’ils avaient fait du versement. De façon différente, les mortels et les divins sont présents dans le versement de ce qui est offert ».

Or, et nous devons faire appel à une notion établie en détail dans une conférence tout aussi fameuse de l’année suivante : « les Quatre : la terre et le ciel, les divins et les mortels, forment un tout à partir d’une Unité originelle [15] ». En quoi consiste ces Quatre ?

 

« La terre est celle qui porte et qui sert, elle fleurit et fructifie, étendue comme roche et comme eau, s’ouvrant comme plante et comme animal.

« Le ciel est la course arquée du soleil, le cheminement de la lune sous ses divers aspects, la translation brillante des étoiles, les saisons […].

« Les divins sont ceux qui nous font signe, les messagers de la Divinité. De par la puissance sacrée de celle-ci, le dieu apparaît dans sa présence ou bien se voile et se retire. […]

« Les mortels sont les hommes. On les appelle mortels parce qu’ils peuvent mourir [16] ».

 

Enfin, le rassemblement est ce que Heidegger appelle le Quadriparti : ciel et terre ; mortels et divins [17]. S’il est facile de comprendre ce qu’est le premier couple, le ciel et la terre, il l’est moins de comprendre le deuxième. Le mortel s’identifie à l’homme. En effet, résonne ici un thème décisif d’Être et Temps : « seul l’homme meurt [18] », « les animaux périssent [19] ». Mais pourquoi l’athée Heidegger parle-t-il de « le dieu » ? Dans une conférence célèbre prononcée en en 1957 qui fit et fait encore couler beaucoup d’encre, chez les philosophes autant que chez les théologiens, « La constitution onto-théologique de la métaphysique », Martin Heidegger pose la question : « Comment le dieu entre-t-il dans la philosophie ? » [20] Or, « le dieu » se distingue de « Dieu ». L’origine de la première expression vient du grec : « Quand Heidegger dit ‘le dieu’, il traduit littéralement le grec ho théos, dans ses acceptions homériques, platoniciennes ou aristotéliciennes, mais lorsque Hegel nomme Dieu, sans article, il s’agit du Dieu révélé en Christ dont le mode d’être est tout autre que celui d’un dieu grec [21] ».

Récapitulons et concluons : « Dans le versement du liquide offert la terre et le ciel sont présents. Dans le versement du liquide offert la terre et le ciel, les divins et les mortels sont ensemble présents. Unis à partir d’eux-mêmes, les Quatre se tiennent. Prévenant toute chose présente, ils sont pris dans la simplicité d’un unique Quadriparti [22] ». Telle est l’essence de la cruche qui désormais s’éclaire :

 

« Dans le versement du liquide offert, la simplicité des Quatre demeure présente. Le versement du liquide offert est versement, pour autant qu’il retient la terre et le ciel ; les divins et les mortels. Mais maintenant retenir ne signifie plus la simple persistance d’une chose présente devant nous. Retenir, c’est faire paraître. C’est conduire les Quatre dans la clarté de leur être propre. À partir de la simplicité de cet être, ils sont tournés en confiance les uns vers les autres [23] ».

 

Ainsi, « la cruche est essentiellement symbole des Quatre. Tel est son réel le plus réel qu’il n’est jamais séparable du destin de l’homme dans son rapport au cosmos, à autrui et aux dieux [24] ». L’être de la cruche est en partie relatif à l’homme ; de même d’ailleurs que la « choséité » de la chose, ainsi que le rappelle l’étymologie du mot romain res [25] : « Le mot romain res désigne ce qui concerne l’homme de quelque manière [26] ».

3) Confirmations

Une première confirmation peut être tirée d’une autre analyse de Heidegger, sur le pont : « Le pont est un lieu. En tant qu’une telle chose, il met en place [verstattet] un espace, dans lequel sont admis le terre et le ciel, les divins et les mortels [27] ». Et c’est justement ce qu’il a appelé la Quadriparti.

Le film Les dieux sont tombés sur la tête montre avec humour qu’« une bouteille de Coca-Cola tombée du ‘ciel’ (d’un avion) sur le territoire des Bushmen, au sud de l’Afrique, à peine sortis de l’âge de pierre, ne peut être qu’une chose étrange, magique et finalement dangereuse qu’il faut aller rejeter tout là-bas au bout du monde ». En effet, « cette bouteille n’a rien pour les Bushmen d’une bouteille : ils n’ont ni le mot pour l’objet comme tel ou pour le verre dont il est fait, ni l’usage de la chose [28] ». Bref, l’essence « bouteille » n’existe que dans la culture qui la conçoit et la dit. Elle n’a donc pas de sens hors du réseau symbolique et de la subjectivité de l’homme.

On peut demander une dernière confirmation à l’ethnologie, en l’occurrence, l’expérience des paniers Dogon :

 

« La contenance d’un panier dogon est illimitée : car, avec son bord rond et son fond carré, il est à la fois panier et grenier ; à la fois soleil, firmament et système cosmique ; à la fois le millet et les forces qui font pousser le millet. Il me semble que des hommes pour qui toutes choses sont à ce point unifiées qu’une seule d’entre elles peut les représenter toutes portent cette unité essentielle en eux-mêmes [29] ».

4) Conclusion

Élaboré par Heidegger au terme de sa vie, le Quadriparti est une manière de totaliser le réel et de concrétiser sur mode non conceptuel sinon métaphorique cette fraternisation, cette symbolisation de l’homme avec la réalité. Le philosophe de la Forêt Noire ne dit-il pas : « Tout ce qui est vrai et authentique n’arrive à maturité que si l’homme est disponible à l’appel du ciel le plus haut, mais demeure en même temps sous la protection de la terre qui porte qui produit [30] ».

Le Quadriparti exprime ainsi une relation symbolique non point tant entre le don 1 et le don 3, qu’entre diffé­rentes sortes de don 1. Et, plus encore, une lecture polysémique de la nature [31].

Pascal Ide

[1] Martin Heidegger, « La Cruche », Essais et Conférences, trad. André Préau, coll. « Tel », Paris, Gallimard, 1958, p. 194-223, notamment p. 196-207.

[2] Ibid., p. 200.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 201.

[5] Ibid.

[6] Cf. Ibid., p. 200, p. 199 et 200.

[7] Ibid., p. 202. Souligné dans le texte.

[8] Ibid., p. 202.

[9] Ibid., p. 202 et 203.

[10] Ibid., p. 203.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 204.

[14] Ibid.

[15] Martin Heidegger, « Bâtir, Habiter, Penser », Essais et Conférences, p. 170-193, p. 176.

[16] Martin Heidegger, « La Cruche », p. 176 et 177.

[17] Pour le détail, cf. Jean-François Mattéi, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, coll. « Épiméthée », Paris, p.u.f., 2001.

[18] Ibid., p. 177.

[19] Être et Temps, § 47.

[20] Martin Heidegger, Questions I, Paris, Gallimard, 1968, p. 290 et 306.

[21] Didier Franck, Nietzsche et l’ombre de Dieu, coll. « Épiméthée », Paris, p.u.f., 1998, p. 146.

[22] Martin Heidegger, « La Cruche », p. 205.

[23] Ibid., p. 205.

[24] Louis-Marie Chauvet, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, coll. « Cogitatio Fidei » n° 144, Paris, Le Cerf, 1987, p. 406, souligné dans le texte. Le théologien s’intéresse à la doctrine de Heidegger parce qu’il y trouve une critique de la notion de substance : « Il est clair qu’un tel réel est d’un tout autre ordre que celui de la ‘substance’ métaphysique et qu’il est même impensable pour elle : il en défie la logique interne » (Ibid., p. 407). Il l’applique à sa propre conception de l’Eucharistie qui critique fortement la théorie classique de la transsubstantiation (cf. Ibid., p. 392 à 418).

[25] Cf. Martin Heidegger, « La Cruche », p. 208 s.

[26] Ibid., p. 209.

[27] « Bâtir, Habiter, Penser », p. 184.

[28] Louis-Marie Chauvet, Symbole et sacrement, p. 404.

[29] A. Van eyck, Le sens de la ville, Paris, Seuil, 1972, p. 108.

[30] Martin Heidegger, « Le chemin de campagne », trad. Henri Préau, Questions III, Paris, Gallimard, 1966, p. 11.

[31] Cf. Pascal Ide, « Une lecture polysémique de la nature. Trois propositions pour un discours des méthodes », Lateranum, 81 (2015) n° 3, p. 625-652 ; 82 (2016) n° 1, p. 77-119.

16.10.2026
 

Comments are closed.