Dans un article consacré à la psychologie de l’extase, le religieux canadien Henri Gratton a affirmé que l’extase mystique comporte des composantes psychologiques et spirituelles étroitement intriquées :
« En toute extase, on peut examiner des composantes anthropologiques très variables. […] Même chez les mystiques authentiques, on pourra s’attendre à trouver l’une ou l’autre de leurs extases contaminée par la résurgence pure et simple (sas plus de sublimation) de certaines pulsions aussi archaïques que les pulsions orales et par d’autres plus ou moins restées fixées aux conditions des phases infantiles postérieures ».
Et l’auteur de préciser aussitôt : « Toutefois, les analogies entre l’état extatique exceptionnel et l’état indifférencié du nourrisson ou avec toute autre situation infantile plus évoluée ne devraient pas inciter trop rapidement à une déclaration d’identité entre les réalités ainsi comparées ». La raison suit :
« Dès la formation du moi, en effet, l’extase est susceptible d’inclure le phénomène de la transcendance qui suppose toujours une certaine fusion avec l’objet, mais qui, également, met comme ‘hors de soi’ dans la poursuite d’une signification existentielle de soi et des choses. A mesure que l’homme perd de son état d’indifférenciation d’avec les objets, à mesure que ses choix le stabilisent dans une orientation existentielle privilégiée, l’extase se fait de plus en plus riche par rapport à son contenu et à sa signification. Les sentiments qui l’accompagnent se justifient pleinement ».
En termes plus philosophiques : au point de départ, tout est présent, de manière indifférenciée, potentielle. Même si l’auteur n’use pas du terme de puissance, la notion est très heureusement présente, ce qui nous permet de sortir de l’ornière freudienne qui, réduisant toute réalité à l’actualité, identifie le point de départ à une relation narcissique. En fait, la relation à la transcendance est déjà présente, mais de manière enveloppée.
L’auteur en tire la conséquence pratique suivante pour le diagnostic. Le mystique et même le malade ne se réduit pas à la composante blessée de son être :
« Ici l’étude génétique ne devrait pas empêcher la compréhension de l’évolué pour ce qu’il est ; il ne faudrait pas le réduire à l’inévolué, même si l’on peut surprendre certains besoins infantiles, très archaïques et insatisfaits. On aurait même avantage à rechercher au niveau de l’extase franchement morbide […] la signification existentielle qui cherche à se faire jour et qui existe aussi réellement que les dits besoins infantiles. Le monde subjectif de ces malades n’en serait que mieux compris [1] ».
Tout cela se fonde sur une juste conception de la sublimation :
« Nous nous dissocions en partie de l’ancienne présentation du processus de la sublimation (qui remonte à Freud), selon laquelle ce processus serait purement un mécanisme de défense (normal et non névrotique du moi). Selon cette conception, certaines pulsions prégénitales seraient intégrées à la personnalité par substitution, aux buts et objets primitifs, des buts et objets ayant une valeur sociale positive. Nous nous référons plutôt à la conception récente, notamment développée par Hartmann, selon laquelle le moi, étant envisagé comme possédant une autonomie énergétique propre, non seulement exerce des fonctions spécifiques, mais peut accroître ses propres sources d’énergie, en utilisant celle des pulsions instinctuelles. Ces dernières alors ‘neutralisées’ (désexualisées, s’il s’agit des pulsions sexuelles) sont énergétiquement investies par le moi au niveau de ses fonctions, objets et buts spécifiques [2] ».
Le père Gratton précise encore : la sublimation est un
« processus psychologique selon lequel le moi capte et s’associe inconsciemment certaines énergies instinctuelles au bénéfice de ses propres activités, objets ou buts. Cette sublimation explique la présence des manifestations à coloration instinctivo-affective de la transverbération. Elle contribue, d’autre part, à un accroissement de l’énergie psychique et à la ferveur des sentiments [3] ».
Autrement dit, Heinz Hartmann et Henri Gratton tiennent à la différence spécifique des facultés tandis que la conception freudienne tend à les confondre et à les fondre dans un monisme énergétique – que n’évitent pas Antoine Vergote [4] et ses disciples [5].
Pascal Ide
[1] Henri Gratton, « Extase. C. Psychologie et faits occasionnels. I. Psychologie et extase », Dictionnaire de spiritualité, Paris, Beauchesne, tome 4, 1961, c. 2171-2182, ici c. 2179-2181.
[2] Ibid., c. 2179. Il renvoie à l’article de Heinz Hartmann, « Notes on the theory of sublimation », Psychoanalytic Study of the Child, 10 (1955), p. 9-29.
[3] Ibid.
[4] Cf. Antoine Vergote, La psychanalyse à l’épreuve de la sublimation, coll. « Passages », Paris, Le Cerf, 1997.
[5] Cf., par exemple, Jean-Baptiste Lecuit, L’anthropologie théologique à la lumière de la psychanalyse. La contribution majeure d’Antoine Vergote, coll. « Cogitatio fidei » n° 259, Paris, Le Cerf, 2007.