Le sens de la souffrance chez Frankl

1) Bref exposé

Pour Frankl, la réflexion sur la souffrance est au centre de la question humaine : « La demande sur la signification de la souffrance n’est pas différente de la demande sur la signification de la vie [1] ».

Selon le psychiatre viennois, la souffrance est l’expérience qui révèle le plus profondément ce qu’est l’homme : les événements douloureux, affirme-t-il, « mettent en relief l’essence la plus intime de l’homme [2] ». Ou bien : « L’essence de l’homme réside dans l’être souffrant, dans l’homo patiens [3] ». Développons cette thèse.

a) Exemples

1’) Un exemple de Frankl

Cet exemple est, si je ne me trompe, plusieurs fois cité par Frankl dans ses œuvres, tant il est représentatif de sa méthode [4]. Il reçoit un jour un monsieur âgé, médecin à la retraite. Il souffrait d’une grave dépression, de type psychogène ou réactive. En effet, elle était apparue à la suite de la mort de son épouse avec qui il avait vécu un mariage particulièrement heureux. Certes, il savait bien qu’être triste après le décès de sa femme était normal ; mais il s’inquiétait de la durée, anormalement longue. Par ailleurs, le patient avait aussitôt précisé : « Je ne veux aucun médicament », car il ne voulait pas être anesthésié, narcotisé. Enfin, le patient était aussi très conscient que le départ de sa femme ne minimisait en rien leur bonheur passé. Tout au contraire : « dans le passé, tout est définitivement sauvé [5] », tout appartient désormais à l’histoire. « Ce qui est passé – remarque Erwin Strauss –, en tant que tel, étant réalisé, résiste à la caducité [6] ».

Mais toutes ces certitudes très vraies ne suffisaient pas à sortir le patient de la dépression. En effet, il lui manquait une chose : « il souffrait de ce que sa souffrance ‘n’aidait personne’ ». Cette souffrance était inutile.

Quel remède trouver ? « Une simple réflexion lui fit comprendre que sa souffrance n’était pas dénuée de sens. Il suffit de l’inviter à penser un moment à ce qui serait arrivé s’il avait précédé son épouse dans la tombe et donc si c’était elle qui avait dû survivre : aurait-il préféré que ce fut sa femme qui le pleure ? A l’instant même, il comprit qu’il avait épargné à sa femme de souffrir, de souffrir pour sa mort […]. A cet instant, sa vie et sa douleur assumèrent un sens avec une brutalité inouïe : ils furent ‘dotés de sens’ ; la tristesse ‘par’ quelqu’un s’était transformé en sacrifice ‘par amour de’ quelqu’un. Le dialogue avait duré quelques minutes, mais c’était assez pour opérer une révolution copernicienne. Évidemment, la souffrance ne disparut pas, mais ce fut suffisant pour qu’il puisse dépasser sa conviction qu’elle était absurde ».

Quelles leçons ?

– Il s’agit ici d’une souffrance irréversible, celle dont nous avons dit qu’elle est liée à l’amour. L’une des plus profondes car elle est l’une des principales pourvoyeuses de dépression importante, et même de mort prématurée.

– L’importance de donner du sens. Cela vaut même pour la mort d’un être cher.

– Le sens se trouve dans le don de soi à l’autre.

– Le sens suppose la sortie du narcissisme, ce qui est sans doute moins évident aujourd’hui. On se souvient que l’homme est médecin et sans doute habitué à s’ouvrir au service des autres. Il fait partie des « helping professions ».

2’) Un exemple d’Elisabeth Lukas

Elisabeth Lukas en donne un exemple [7]. Elle reçoit une femme d’une trentaine d’années envoyée par son médecin pour une consultation psychologique. En effet, elle avait exprimé devant lui qu’elle avait des pensées suicidaires et que la vie n’avait pour elle aucune valeur. Quand elle arrive, elle répond froidement qu’elle va bien et elle affirme d’emblée : « Ma vie ne me procure plus aucune joie ». Elisabeth lui demande : « La vie s’est-elle toujours bien déroulée pour vous ? » Et la jeune femme de raconter que, après le divorce de ses parents, elle avait dû interrompre ses études et trouver un métier. Pleine d’énergie, elle avait toutefois réussi à reprendre ses études tout en ayant un travail. Elle avait réussi à monter progressivement et atteindre le plus haut niveau professionnel qui lui était possible. Elisabeth lui demanda alors : « Votre apathie et votre perte de joie de vivre ont-elles commencé après votre promotion ? » Après réflexion, elle le reconnut. Alors, Elisabeth se hasarda à dire : « Je sais ce qui vous manque : un objectif. Vous avez toujours été ambitieuse, avide de savoir, mue par un objectif à réaliser. Or, vous n’avez plus d’objectif. Toutefois, vous avez trop d’énergies spirituelles pour ainsi vous arrêter. Le bien-être seul ne suffit pas au bonheur, et le repos ne concorde pas avec la nature humaine ». La jeune femme changea subitement : « Vous avez parfaitement raison. Ce qui me manque est un objectif. Maintenant que vous me le dites, je m’en rends très bien compte. Seigneur, et moi qui pensais que je devais analyser toute mon enfance et que mon incapacité venait du divorce de mes parents ». Elles se mettent à rire ensemble. La glace est rompue.

La patiente est d’accord pour réfléchir à un nouvel objectif. Quelque temps après, elle revient voir Elisabeth : « Avez-vous un nouvel objectif ? – Oui, docteur, mais pas seulement. J’ai appris que les autres doivent être compris dans l’objectif si nous voulons donner un sens à ce que nous faisons ».

Cette illustration nous place face à deux notions centrales de la logothérapie : la souffrance par manque de sens ; le sens se trouve non pas seulement en soi mais au-delà de soi. En creux : non pas seulement regarder vers le passé et l’archéologie, mais vers le haut et la téléologie.

b) L’existence du sens de la souffrance

Assurément, la souffrance pose une question à la vie, une question décisive, celui de son sens. Si la vie se réduit au principe de plaisir, alors la réponse est négative. En revanche, si la vie s’ouvre à une autre dimension (que nous allons préciser), alors la réponse devient affirmative.

Frankl en donne un argument en creux, presque une expérience de pensée comme les aiment les Américains : si notre aventure terrestre

 

« n’avait pas été déterminée dans le temps, mais était infinie […], si nous étions immortels en ce monde, nous aurions de bonnes raisons pour renvoyer chacun de nos actes :  il n’y aurait plus aucune importance de l’accomplir aujourd’hui plutôt que demain, dans un an ou dans dix […]. Tout au contraire, c’est à cause de la mort, des limites indépassables de nos possibiltiés et de notre futur, que nous sommes contraints à utiliser le temps de notre vie, et de ne pas perdre les occasions que nous sont offertes, dont la somme ‘finie’ constitue en définitive le consutivo de notre vie [8] ».

 

Un signe en est que les demandes qui sont au cœur de l’analyse existentielle de la logothérapie apparaissent au moment de la mort. Frankl rapporte à ce sujet l’exemple d’un jeune militant dans la résistance pendant la seconde guerre mondiale qui fut condamné à mort. Le jeune homme raconte dans une lettre que, durant ses derniers jours, « quand il eut la certitude d’avoir atteint le moment culminant de son existence, les demandes qui se posaient étaient beaucoup plus profondes et fondamentales que celles que pourrait développer une analyse formelle ou didactique [9] ».

Précisément, pour Frankl, toute souffrance a un sens, et il nous appartient non pas tant de le donner (l’imposer) que de le découvrir. Quoi qu’il en soit, de manière générale, « tant que nous souffrons, nous demeurons spirituellement vivants […]. En outre, dans la douleur, nous devenos plus mûrs, nous grandissons, nous devenons spirituellement plus riches et plus puissants [10] ». Plus précisément, la souffrance permet de quitter les conditionnements ; l’homme devient plus lucide et perspicace sur ce qu’il est en vérité. Il croît aussi en liberté. Or, l’homme « commence à être lui-même seulement quand il n’y a plus rien de calculé sur la base des conditionnements [11] ». Donc, la souffrance permet à l’homme d’être plus homme et de « devenir meilleur [12] ». De toutes les capacités – notamment celle de travailler, celle de faire des expériences, celle de souffrir est la plus importante.

c) Nature du sens. Sens et « sursens »

En parlant de la souffrance, Frankl introduit une intéressante distinction entre le « sens » et ce qu’il appelle le « sursens ». Elle recoupe en partie la distinction que nous avons opérée entre fin et sens, à la différence que cette distinction passait entre objet et sujet, alors qu’ici elle passe entre sujet et une sorte d’instance absolue référée à la totalité. « Quand la demande de sens se dirige vers un naufrage total, parce que le tout n’a pas de sens, c’est qu’il a un ‘sursens’ [13] ». Ces deux notions semblent se distinguer à partir d’un certain nombre de couples que l’on peut systématiser dans le tableau suivant [14] :

 

 

Sens

« Sursens »

Importance de la cause

La souffrance est modérée

La souffrance est globale, dépasse toute capacité humaine

Source du sens

L’homme est source de ce sens

L’homme reçoit ce sens en se référant à un tout

Relation au temps

Ce sens peut se découvrir a priori, de manière prospective

Ce sens ne peut se découvrir qu’a posteriori, de manière rétrospective

L’acte du sujet qui le saisit

Acte de savoir, connaissance maîtrisable

Acte de foi, de confiance

Attitude par rapport à soi

Centrée sur soi

Décentrée de soi

 

Précisons le sens de ce suffixe « sur ». Il n’est pas d’abord religieux, ce qui en limiterait l’emploi aux seuls croyants : « Le ‘sursens’ n’a rien à voir avec le ‘transcendant’ ou le ‘supra-sensible’ : il signifie seulement que la totalité est prégnante de ‘sursens’ [15] ». l’idée sous-jacente est celle-ci. Frankl oppose en réalité deux modèles d’homme : le sujet autoconstitué de la modernité ou des Lumières ; le sujet qui se reçoit, qui est relié au tout.

d) Les espèces de sens

1’) En général

Selon Frankl, le sens naît de trois attitudes différentes possibles : ce qu’il appelle les valeurs de création (faire quelque chose), les valeurs d’expérience (le terme doit être pris dans toute son extension : cela va de la recherche à la contemplation esthétique et à l’amour vécu) et les valeurs d’attitude (dont le support de la souffrance paraît être la principale composante). Cette distinction se fonde non pas tant sur les objets ou finalités (comme le vrai, le beau et le bien) mais sur trois manières d’être au monde : donner ou prendre, recevoir ou subir (et donner sens).

Or, les analyses factorielles montrent que la troisième attitude est celle qui apporte le plus de sens, celle qui est éthiquement le plus valorisé. Tel est le cas d’une étude faite sur 1.340 sujets [16].

2’) En particulier : le sens est le don de soi à l’autre

Frankl va encore plus loin. Il estime au fond que la souffrance ne peut développer toutes ses potentialités seulement si elle conduit au sacrifice : « La valeur de tout ce qui existe se tient dans le fait de pouvoir être sacrifié par amour d’un être supérieur [17] ». Par le sacrifice pour l’autre, la souffrance se transforme en sacrifice oblatif. Frankl adopte donc une position résolument optimiste vis-à-vis des capacités de l’homme. Voire une posture héroïque : l’homme peut trouver un sens à sa souffrance et il peut se dépasser en se donnant par amour de l’autre.

e) La source : le sens suppose une transcendance

Une telle affirmation suppose l’existence d’une réalité transcendante à l’homme. « La signification ultime de la vie est la transcendance […]. C’est seulement du point de vue de la transcendance que l’on peut trouver la signification ultime de la souffrance [18] ».

Pour Frankl, l’homme est un être qui est appelé à se transcender. « L’homme passe l’homme », disait déjà Pascal. La mesure de l’homme passe l’homme. « L’existence humaine se caractérise en profondeur par son ‘auto-transcendance’ [19] ». Or, concrètement, ce dépassement ne doit pas s’envisager seulement de manière transcendante, vers le Ciel, ni même seulement comme don de soi à l’autre homme, mais par exemple comme service d’une cause.

Le monde humain « est dépassé par un monde inconnaissable à l’homme, dont le sursens peut être en mesure d’offrir une signification à toutes les souffrances [20] ».

2) Évaluation critique

a) Positive

Le psychiatre viennois adopote une perspective optimiste, fondée sur la confiance dans les capacités de l’homme. En intégrant la souffrance dans ce processus sémiopoïétique (faiseur de sens), donc en ouvrant à une espérance, Frankl se refuse à une vision tragique et absurde de l’homo patiens.

En outre, Frankl oriente résolument l’homme vers la téléologie. L’homme n’est pas d’abord un être libre de (en l’occurrence de ses conditionnements), mais un être libre pour (en l’occurrence pour les autres, jusqu’au sacrifice).

Soulignons l’anthropologie ouverte à une transcendance, à une réalité dépassant l’homme. En creux, comment ne pas souscrire au diagnostic de vide existentiel, né d’un effacement du religieux, et générateur d’une prolifération de nouvelles névroses ?

b) Limites

Avec profondeur et justesse, un spécialiste note deux principales limites à la réflexion de Frankl dans une perspective théologique [21].

L’homme franklien est un homme sans limite, tout-puissant, à la limite prélapsaire. En effet, il lui est toujours possible de trouver un sens à la souffrance, voire à la triade tragique souffrance-faute-mort ; il lui est aussi toujours possible de la dominer. N’est-ce pas oublier qu’il existe des souffrances dénuées de toute signification, la plus grave étant celle du péché ? N’est-ce pas oublier que certaines souffrances sont destructrices et nous débordent, dépassent nos propres capacités ? Frankl invite donc un certain héroïsme

D’autre part, Frankl ne nomme jamais qui est la transcendance, celle-ci est en effet désignée par la « Transcendance avec un T majuscule », comme le « radicalement Autre », comme l’« être ultime » ou le « sursens ». Mais il demeure toujours dans l’anonymat abstrait.

Implicitement, Frankl n’est-il pas assez proche d’un certain stoïcisme ?

Pascal Ide

[1] Viktor Emil Frankl, Homo patiens. Versuch einer Pathodizee, Bern, Hans Huber, 1984. Non traduit en français mais en italien : Homo patiens. Interpretazione umanistica della soffreneza, Varese, OARI, 1972, p. 163 (une autre trad. est Homo patiens. Soffrire con dignità, trad. Eugenio Fizzotti, Brescia, Queriniana, 32007).

[2] Logoterapia e analisi esistenziale, Brescia, Morcelliana, 1977, p. 151.

[3] Homo patiens, p. 106.

[4] Viktor Emil Frankl, Homo patiens. Versuch einer Pathodizee, Bern, Hans Huber, 1984. Non traduit en français mais en italien (nous nous servirons de cette trad.) : Homo patiens. Soffrire con dignità, trad. Eugenio Fizzotti, Brescia, Queriniana, 3ème éd., 2007, p. 87-88.

[5] Ibid., p. 87. Souligné dans le texte.

[6] Vom Sinn der Sinne, Berlin, Springer, 1935, p. 244.

[7] Elisabeth S. Lukas, Auch den Leiden hat Sinn, Freiburg, Herder. Non traduit en français mais en italien (nous nous servirons de cette trad.) : Dare un senso alla sofferenza. Logoterapia e dolore humano, trad. Giuliana Lupi, Assisi, Citadella, 1983, p. 120-122. Cf., notamment, le chap. 3 : « Il senso della sofferenza ».

[8] Logoterapia e analisi esistenziale, p. 109-113.

[9] Homo patiens, p. 44. Cf. Fondamenti e applicazioni della Logotherapia, Torino, SEI, 1977, p. 122.

[10] Logoterapia e analisi esistenziale, p. 147.

[11] Homo patiens, p. 105-106. Cf. Logoterapia e analisi, p. 181.

[12] Homo patiens, p. 98.

[13] Viktor Emil Frankl, Homo patiens. Soffrire con dignità, p. 75.

[14] Cf. Ibid., p. 73-76.

[15] Ibid., p. 73-74.

[16] Cf. la thèse de doctorat d’Elisabeth S. Lukas, Logotherapie als Persönslichkeiststheorie, Wien, 1971.

[17] Homo patiens, p. 131.

[18] Homo patiens, p. 147.

[19] Viktor Frankl, Teoria e terapia delle nevrosi, trad. Eugenio Fizzotti, Brescia, Morcelliana, 1978, p. 201.

[20] Dio dell’inconscio, Brescia, Morcelliana, 1975, p. 108.

[21] Cf. Giuseppe Cina, La ricerca di senso nella sofferenza negli scritti di Viktor E. Frankl e le sue sollecitazioni per la recente riflessione teologica, Rome, PUG, Faculté de théologie, Thèse, 1992, p. 113-115 et p. 328-334. L’auteur individue aussi deux autres points problématiques : a) « la foi-confiance dans le ‘sens ultime’, dans le ‘sursens’ » est « assimilable au postulat de Kant, et ne provient pas de la structure interne de l’homme » ; b) « le concept de souffrance » ne peut pas englober toute forme de mal, notamment celui du péché (Ibid., p. 333-334).

17.6.2026
 

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