Une expérience brûlante de l’Esprit-Saint. La nuit de feu de François Mauriac

François Mauriac a, lui aussi, vécu sa nuit de feu, comme Pascal. Mais, contrairement à celui-ci, il la révèle de son vivant – toutefois, trente-cinq ans plus tard :

 

« Je me tenais dans la minuscule chambre de bonne que nous appelions le cagibi, où je travaillais à l’abri de mes enfants.

« C’était le temps de la Pentecôte. Je ne me souviens pas si je lisais, travaillais ou priais. Tout à coup, je fus précipité à genoux, comme mû par une force inconnue, possédé par une sorte de bonheur déchirant. Je pleurais, sans songer à essuyer mes larmes…

« Si ce fut mes nerfs et non l’Esprit qui me jetèrent à genoux, comment expliquer que jamais, par une seule fois pendant les trente-cinq années qui ont suivi, je n’ai rien éprouvé de tel, que plus jamais cette foudre ne m’a atteint ?

« Quant à ce que fut exactement cette brûlure, je n’en saurais rien rapporter avec assurance. À vrai dire, je ne m’en souviens plus. Et il ne m’est plus advenu qui m’en pût rappeler l’idée.

« Je n’ai pas mérité de faire un pas de plus vers cette joie [1] ».

 

Contentons-nous de relever quelques traits pour confirmer l’interprétation que le romancier propose de cette expérience unique : c’est bien l’Esprit-Saint et non son seul esprit qui est ici à l’œuvre. Prenons au sérieux chacun des mots avec lesquels François Mauriac exprime son témoignage :

  1. Même s’il ne se souvient plus de certains détails (que faisait-il ? est-ce que « je lisais, travaillais ou priais » ? que « fut exactement cette brûlure » ?), il situe parfaitement l’épisode, dans le temps (« C’était le temps de la Pentecôte », il y a « trente-cinq années ») dans l’espace (« Je me tenais dans la minuscule chambre de bonne ») et dans l’action (« je travaillais à l’abri de mes enfants »). Comme tout événement fondateur (une rencontre décisive, une déclaration d’amour, un accouchement, etc.).
  2. C’est une expérience à la fois active – sur mode subi, nous y reviendrons – (Mauriac se retrouve à genoux), affective (en son expression intérieure : il a « éprouvé » « bonheur », « joie », « brûlure » et corporelle : il a versé des « larmes ») et, plus secrètement, cognitive (dire « ce que fut cette brûlure », c’est en exprimer la nature, donc faire appel à la raison).
  3. Il s’agit d’une expérience débordante au point de s’imposer à la personne. Synchroniquement. Et nous recroisons les trois facultés qui ont été puissamment dépassées : la volonté (« je fus précipité à genoux, comme mû par une force inconnue » ; je fus « possédé »), l’affectivité (le « bonheur » ressenti est « déchirant » ; il est éprouvé comme une « brûlure » et la manifestation physique est elle-même très symbolique : les « larmes » coulent, c’est-à-dire débordent) et l’intelligence (« Quant à ce que fut exactement cette brûlure, je n’en saurais rien rapporter avec assurance » ; parler d’une « sorte de bonheur », c’est dire combien il ne ressemble à rien de comparable).

Diachroniquement : cet événement survient soudainement (« Tout à coup », « foudre »), sans mérite qui l’ait précédé (« Je n’ai pas mérité de faire un pas de plus ») et sans répétition qui l’ait suivi (pendant les trente-cinq années qui ont suivi, je n’ai rien éprouvé de tel »).

  1. Tout dit que la puissance qui s’empare de Mauriac est céleste, c’est-à-dire divine. S’objectant à lui-même l’origine immanente de cet épisode (« Si ce fut mes nerfs et non l’Esprit… » ?), il répond en invoquant l’unicité de l’événement surnaturel versus la répétitivité d’un processus naturel. Nous pouvons aussi relever le temps liturgique hautement significatif (l’Esprit fait irruption lors de sa fête : pour mémoire, à cette époque existait une neuvaine de Pentecôte, comme il existe toujours aujourd’hui une neuvaine de Noël ou de Pâques) ou la sobriété pudique du témoignage. Plus assurés sont les trois signes suivants. D’abord, bien que débordant, cet événement n’est pas violent. En effet, est violent tout mouvement qui m’est imposé du dehors ; or, seul l’Esprit peut se joindre à mon esprit au plus intime (cf. Rm 8,16). Ensuite, Mauriac est précipité « à genoux » ; or, l’agenouillement est un geste d’adoration qui n’est dû qu’à Dieu (cf. Ph 2,10). Enfin, le romancier a vécu un événement profondément béatifiant, accompagné d’une certitude de foi (donc, d’une croissance de vie théologale) et impréparé (imprévisible) ; or, saint Ignace de Loyola dit de la « consolation sans cause » qu’elle est le plus certain des signes de l’intervention divine.

Pascal Ide

[1] François Mauriac, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1962, p. 165. Cf. Jean Lacouture, François Mauriac. 1. Le sondeur d’abîmes 1885-1933, Paris, Seuil, 1980, p. 259.

15.10.2026
 

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