La passion égalitaire en France

Dans De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville [1] a comparé avec minutie et empathie la démocratie à la française et la démocratie à l’américaine [2]. Sa comparaison porte sur deux points, la politique et la religion et les conclusions peuvent se résumer en un tableau [3] :

 

 

 

France

États-Unis d’Amérique

La politique en elle-même

Les institutions

Primat de la centralisation sous la forme d’un seul État

Primat de la décentralisation sous la forme d’une fédération d’États

Les mœurs

Une égalité à instaurer

Une liberté à préserver

La politique en relation avec la religion

En théorie

Conflit entre le politique et le religieux

Compatibilité entre le politique et le religieux

En pratique : la laïcité

Laïcité de neutralité : privatisation du religieux et tensions

Laïcité positive : présence publique du religieux

 

Centrons-nous sur le seul critère moral et social si caractéristique de la France : le souci de l’égalité. Des deux idéaux démocratiques (portés par la Révolution française), la liberté et l’égalité, c’est la deuxième qui, pour nous, est la plus importante. L’histoire l’explique : la Révolution s’est arrachée à l’Ancien régime. Or, celui-ci était structuré par l’aristocratie. Comparativement, l’Amérique ignore le passé de notre vieille Europe. Aussi a-t-elle été et est-elle surtout préoccupée par la liberté. En regard, la France est tellement passionnée pour l’égalité qu’elle est prête à lui sacrifier, au moins partiellement, sa liberté. La récente histoire du confinement l’a attesté.

Or, cette recherche de l’égalité explique bien des traits caractéristiques de notre pays. Au fil de ses analyses, Tocqueville les décrit avec finesse. Le sociologue Jean-Michel Morin les résume d’une manière suggestive en neuf points que nous systématiserons encore davantage sous trois chefs [4] :

1) La relation au temps

La répartition épouse les extases du temps.

a) La relation au passé

L’histoire à la française est une histoire des masses anonymes et non pas des figures exemplaires à admirer et imiter. En effet, le héros se détache de la foule et s’oppose donc à l’homo aequalis.

b) La relation à l’avenir

Le projet à la française est à court terme, voire à tendance présentiste. En effet, le grand projet est porté par un chef de projet et une hiérarchie, toutes réalités qui contrarient l’idéal égalitaire.

Une conséquence en est la préférence pour une herméneutique de la rupture et donc de la révolution, avec tout ce qu’elle peut comporter de violence, versus une logique de la réforme dans la continuité.

2) La relation à autrui

Les traits considèrent les différentes relations hiérarchiques

a) La relation au supérieur

Le Français est tenté par le non-respect à l’égard de l’autorité et la transgression. Cette attitude frondeuse se déduit immédiatement du refus de se soumettre à une volonté autre que la sienne. Substituer l’autonomie à l’hétéronomie est aliénant et humiliant.

Voilà pourquoi les pensées de l’aliénation comme le marxisme et les philosophes du soupçon (justement appelée outre-Atlantique French theory) ont tant prospéré dans l’Hexagone.

b) La relation à l’égal

L’esprit français est singulièrement jaloux. Non seulement, il nourrit une aversion spontanée à l’égard des personnalités talentueuses, mais il les suspecte d’être des gourous manipulateurs. Cette jalousie pousse à une comparaison permanente et une surréaction au moindre indice de différence, qu’elle soit financière, sociale, culturelle, etc.

Une conséquence en est un culte de la singularité et l’accentuation de l’individualisme pourtant si présent en Occident [5]. Si chacun est unique, il ne craint plus qu’autrui lui soit supérieur. Voilà pourquoi le Français craint tant les classifications et accueille toujours avec si peu de recul critique la psychanalyse freudienne qui valorise le parcours narratifs singuliers.

c) La relation à l’« inférieur »

Le Français cultive volontiers la compassion. C’est ainsi que, au début du xxe siècle, la moitié des missionnaires dans le monde venaient de notre pays et, aujourd’hui, ils ont été remplacés par les bénévoles dans l’humanitaire. La raison tient encore à notre sensibilité à l’égalité et donc, ici, au souci de prendre soin de celui qui est défavorisé. Toutefois, une telle empathie demeure abstraite et lointaine (le citoyen du monde cher au Stoïcien). Pour devenir concrète, elle doit devenir charité sous l’inspiration de l’Évangile.

3) La relation à la raison

Les caractéristiques se distribuent selon les trois grandes polarités épistémologiques structurant les théories de la connaissance : le rationalisme versus l’empirisme ; l’idéalisme versus le réalisme ; le scepticisme (la négation de la vérité) versus le dogmatisme (l’affirmation de la vérité).

a) Le primat de l’abstrait

« Chez nous, on n’a pas de pétrole, mais des idées ». L’opposition entre le mentalisme français et l’empirisme anglo-saxon est trop connu pour qu’il faille la détailler. Elle s’éclaire là encore à la lumière de l’égalité : l’essence est commune et également distribuée, alors que l’existence est singulière et participe diversement de l’essence ; or, le rationalisme opine vers l’essentialisme abstrait, et l’empirisme vers l’existentialisme concret.

b) Le primat de la théorie

Proche, mais différent, est l’opposition entre théorisation et pragmatisme – la première inclinant vers l’idéalisme et le second vers le réalisme. Or, la France est peut-être le pays qui admire le plus l’intellectuel et donc le (sur)valorise, de sorte que, paradoxalement, ce dernier est le seul à pouvoir se distinguer de la foule sans pour autant être rejeté – s’il ne fait pas sentir son savoir-pouvoir, de sorte que convergent le souci de l’égalité et le sens de l’abstrait. Voilà pourquoi l’information française fait plus appel à l’avis de l’expert qu’au reportage factuel.

c) Le primat de la critique

Enfin, le Français est peut-être, de tous les citoyens, le plus critique, au point qu’il est prêt à sacrifier une relation ou le consensus pour une divergence d’idées, en particulier si elle touche les opinions politiques. Mais la polarisation gauche-droite, progressiste-conservateur, colore toutes les prises de position, dans les domaines éducatif, juridique, religieux, etc. Or, s’il est aristocratique d’affirmer une vérité (cette attitude demande non seulement d’être informé, mais d’être formé), il n’est pas plus démocratique que de la contredire.

Pascal Ide

[1] Cf. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, présentation François Furet, 2 tomes, coll. « GF » n° 353 et 354, Paris, Flammarion, 1981.

[2] Pour être plus précis, l’ouvrage se compose de deux livres dont le premier compare les deux types de démocratie, alors que le second, qui traite de la France seule, compare le passé et le présent.

[3] Je m’inspire du tableau synthétique de Jean-Michel Morin, La sociologie pas à pas. Auteurs incontournables, méthode, applications, entraînement, Paris, Ellipses, 2023, p. 22.

[4] Ibid., p. 20.

[5] Si l’on osait étendre la typologie ennéagrammatique à « l’esprit des peuples », l’on pourrait dire que le Surmoi français relève de la base ou du type 4 dont le trait le plus notable est la culture de l’unicité.

5.5.2026
 

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