La fraternité selon Le mystère Frontenac 2/2

2) L’asymétrie de la fratrie

Contrairement à l’amour parental qui est à jamais asymétrique, l’amour fraternel (ou sororal) est réciproque, au point que l’on pourrait être tenté d’y voir le premier lieu d’apprentissage de l’échange. Pourtant, si mutuelle soit-elle, et c’est l’une des puissantes originalités du Mystère Frontenac que de le montrer, cette affection n’ignore pas la dénivellation. Plus encore, elle s’en nourrit.

a) La fraternité devenue

On ne naît pas frères, on le devient. Ou plutôt, depuis le péché originaire qu’est le meurtre d’Abel par Caïn, nous naissons frères ennemis et devenons frères amis. C’est ainsi que les deux extrêmes de la fratrie, Yves et Jean-Louis se chamaillent et se taquinent. Pire, l’aîné en arrive à trahir le plus grand secret de son petit frère lorsqu’il lui vole son cahier d’écolier et ose lire ce qu’il y a écrit et « qui n’appartenait qu’à lui » et à « Dieu [1] ». Mais la trahison ne durera guère : Jean-Louis revient en demandant pardon avec insistance (« Tu n’es pas fâché [2] ? »). Davantage encore : le mal portera le plus beau des fruits, la reconnaissance émerveillée du talent et le désir immédiat de se mettre à son service. Désormais, Jean-Louis ne cessera de veiller sur le bien des siens. Jusqu’à le sauver, ainsi que nous le dirons dans la troisième partie.

Or, l’aspiration la plus chère de Blanche est la rédemption de ses proches [3]. Quand elle découvre « les actions basses [4] » de José, alors que, sans surprise, Caussade et Dussol s’inquiètent des « cinq mille francs de dettes en trois mois [5] », elle explique à son fils que « c’est grave, les dettes, mais, comprends-moi, je n’en fais pas une question d’argent. La vie de désordre à laquelle tu t’es livré, voilà ce qui compte surtout à mes yeux [6] ». Au terme de l’échange le plus étonnant et le plus décisif qu’elle a avec Yves, le narrateur note : « Sa mère soupira à mi-voix : – Qu’aucun de vous ne se perde [7] ! » Le non-verbal est aussi important que le verbal qui résume les aspirations les plus profondes de cette mère aimante. D’une part, Blanche parle « à mi-voix », comme à elle-même, comme révélant en voix off ce qui est le désir viscéral de ses entrailles maternelles. D’autre part, elle ne dit pas ces mots, elle les « soupire ». Or, le souffle est à la fois ce qui s’exhale du plus intime et ce qui porte la vie à la limite même de la mort. Comment mieux exprimer que Blanche Frontenac révèle ce qui fait vibrer toute son âme – et vibrer divinement ? Dans l’un des moments les plus prenants et les plus surprenants de l’évangile, Jésus guérit un sourd-muet en soupirant (cf. Mc 7,32-37). Or, ce soupir noue le Christ et au malade et à son Père, ainsi que l’observe un profond commentaire de Benoît XVI [8].

Ce vœu salvifique de Blanche est si généreux qu’il enveloppe Xavier – ce beau-frère qui pourtant lui a fait sentir qu’elle n’est pas une Frontenac [9]. Un tel désir n’est pas seulement décentré de soi (« Je serais heureuse, sans aucune arrière-pensée, le jour où j’apprendrais que vous vous êtes décidé au mariage, si tardivement que ce fût »), mais il est « héroïque ». En effet, l’on sait quel souci Blanche a de sauvegarder l’héritage pour ses enfants. Or, quand elle apprend que son beau-frère a une liaison, donc, dirait-on en morale, se trouve dans une situation irrégulière, se forge-t-elle « le plus étrange devoir : les enfants dussent-ils y perdre une fortune, elle pousserait son beau-frère au mariage [10] ».

Ainsi, de nouveau, en cherchant à sauver ses frères et son oncle, Jean-Louis, le grand-frère protecteur [11] et le nouveau chef de famille, prolonge et effectue ce qui était la quête permanente de cette mater admirabilis.

b) La fraternité héritée

Mais il y a plus que ce devenir immanent. Le roman nous donne à comprendre que cette asymétrie intragénérationnelle s’enracine dans une asymétrie intragénérationnelle. La différence des âges ne fait pas que reproduire en petit la différence des générations, elle en hérite. On pourrait l’expliquer psychologiquement par le processus transférentiel de parentification [12] : il paraît d’autant plus crédible que les enfants Frontenac sont orphelins et que l’aîné a profondément introjecté les exigences parentales et le modèle maternel lui-même perfectionniste. Mais ce serait écraser l’ordre de l’esprit sur l’ordre des corps dont participent les psychismes par leur déterminisme aveugle. Or, Jean-Louis se distingue par un sens singulier du devoir qui le conduira à renoncer à sa carrière (rêvée, plus qu’amorcée) de professeur des universités en philosophie, pour reprendre le domaine et l’entreprise familiale, à la demande de sa mère. Ce serait aussi oublier la logique vitale et vivante de l’esprit qui circule entre les membres de la famille avec une souplesse et une créativité qui récuse la rigidité stérile des jeux psychologiques.

Au terme, Jean-Louis au chevet d’Yves adopte spontanément les gestes médicaux autant que compatissants de sa mère : « comme faisait maman dans les maladies de leur enfance », il prend le poignet, compte les pulsations, relève les cheveux, pour savoir, pour voir et « par simple tendresse [13] ».

C’est ainsi que Mauriac parle admirablement de la communion que, tous jeunes encore, avant même qu’il soit question de mariage, Jean-Louis Frontenac et Madeleine Cazavieilh ont pu vivre une communion parfaite et éprouver « une joie non terrestre » : « les deux enfants n’ébauchèrent pas un geste, ne prononcèrent pas une parole de tendresse ». Jean-Louis « revoyait, dans le ruisseau aux écrevisses, sous les chênes, des remous de soleil. […] Ils marchaient sur les prairies comme sur la mer. Les capricornes vibraient dans le beau jour à son déclin… Aucune caresse n’eût ajouté à cette joie… Elle l’eût peut-être détruite, image déformée de leur amour » (5, p. 258-259). Comprenons bien. Nul dépassement platonicien des corps ni, pire encore, mépris gnostique de la chair ! Mais qui ne sait « l’impossible union des époux, des frères et des fils » qui ne sera « consommée » qu’au Ciel (22, p. 395) ? Pourtant, ici, s’exprime de manière anticipée l’accomplissement de tout amour : la communion immédiate des cœurs.

c) La fraternité contrée

Cette fraternité n’apparaît peut-être jamais mieux que par contraste. Et le pire ennemi est le faux-ami qui non seulement est proche, mais se présente sous la figure hypocrite du véritable conseiller. Ces « ogres », selon l’image si parlante d’Yves [14], anti-frères portent le nom de Burthe, d’Auguste Cazavieilh, d’Alfred Caussade, d’Arthur Dussol – ce dernier qui, jusque dans son corps, porte sa duplicité : « Le rire de Dussol secouait un centre […] qui n’avait pas l’air vrai [15] ».

Deux chapitres mettent en scène leurs discours et leurs actions destructrices de manière frappante : celui du déjeuner de présentation des futurs fiancés ; celui de l’enterrement [16]. Il serait pénible d’entrer dans le détail. Notons seulement que le premier fait valoir la vénalité, le matérialisme et l’utilitarisme des deux hommes. L’obésité de Dussol est proportionnelle non pas d’abord à son appétit, mais à sa cupidité. Le narrateur ne résiste pas au plaisir de la férocité : « On ne voyait plus ses yeux : il en avait juste ce qu’il fallait pour mesurer le profit à tirer des êtres et des choses [17] ». « Savez-vous ce qu’on peut tirer de bois d’un arbre de cette taille [18] ? », demande Dussol en mesurant le tronc d’un pin du domaine. Cette question résume tout : du passage du qualitatif au quantitatif, du gratuit à l’utile, du sans prix au prix des « marchés [19] » et du marché, du poétique au pragmatique, de l’esprit de corps au corps sans esprit, et bientôt décomposé. Yves, qui ressent tout sans pouvoir tout nommer, ne s’y trompe pas qui, face à ces deux assassins de Bourideys, se sent lui aussi une humeur assassine : il « fut envahi par un désir à la fois terrible et enivrant : tirer dessus [20] ».

Pire est ce chapitre 16 où le long cheminement vers le cimetière où Blanche sera enterré est ponctué par les pénibles échanges mezzo voce de l’oncle Alfred et Arthur Dussol au sujet de la défunte. Si, au lieu de la cérémonie de funérailles, Mauriac nous donne d’entendre jugements, interprétations et médisances multipliés, ce n’est pas d’abord parce qu’ils sont contraires, jusque dans leur hypocrisie, à l’esprit évangélique et à la justice en paroles, mais parce qu’ils sont totalement étrangers à l’esprit Frontenac au seuil duquel ils sont irrémédiablement arrêtés. Un seul exemple. Alors que les deux hommes voient en elle, ce qui est pour eux, le « plus bel éloge », « une femme de tête [21] » – précisons : « c’était la raison même que cette femme, l’équilibre, le bon sens incarné [22] » –, Yves qui les entend, voit en elle la femme de cœur et corrige en lui-même : « Elle aimait les pauvres, songeait-il ; quand nous étions petits, elle nous faisait gravir des escaliers sordides ; elle chérissait les filles repenties [23] ». Et il en conclut : « La mort ne nous livre pas seulement aux vers, mais aussi aux hommes, ils rongent une mémoire, ils la décomposent [24] ». Or, c’est le propre de l’esprit de composer. Ainsi, l’esprit dia-bolique des « horribles propos [25] » tenus par les « ogres » défait l’unité qu’opère l’esprit sym-bolisateur des Frontenac.

3) Une salutaire fraternité

a) Une double rédemption

Comment ne pas noter que le chef de famille en est aussi le rédempteur ? En l’occurrence, il sera le médiateur du salut de ses deux frères et de l’oncle Xavier [26] – et, par ce dernier, de Joséfa elle-même [27]. Ce n’est pas le lieu d’entrer dans un détail qui, passionnant en soi [28], est étranger à notre propos. Nous nous centrerons surtout sur les deux frères que tout oppose. Autant Yves est tourné vers le monde ouranien, autant José l’est vers le monde chtonien [29]. Autant le premier est menacé par la tristesse jusqu’à la dépression, autant le second l’est par le plaisir jusqu’à l’addiction [30]. Autant le benjamin est intensément présent, autant le cadet a « le génie de l’absence [31] ». Autant l’un n’a « d’autre ambition que de devenir ‘le paysan de la famille’ [32] », autant l’autre ne rêve que de sauver l’humanité. Autant Yves a besoin de ces longs moments de solitude et de retraite dans « son repaire, sa bauge [33] », autant José ne se plaît qu’à courir « dans les hautes herbes de Pentecôte, au bord du ruisseau, à la recherche des écrevisses [34] » ou « dans la lande avec Burthe [35] ».

1’) Le salut de José

Jean-Louis sauve d’abord son frère cadet qui, sans surprise, s’est ligoté dans une liaison absurde et désespérée à une danseuse cambodgienne qui est une hétaïre. Si José sait qu’il a chuté, gravement, en revanche, il ignore qu’il peut être sauvé. D’où sa réflexion qui ferait rire si elle ne faisait pleurer : « Je préférerais le plus tôt possible [36] ». Et, abouché à cet esprit qui soude les Frontenac au plus intime, Blanche et Jean-Louis sentent, encore plus qu’ils ne savent (nous avons déjà commenté ce passage), la profondeur du désespoir où s’abîme José : « la mère et le frère étaient avertis, ils communiquaient avec cette souffrance, ils avaient part physiquement à ce désespoir, désespoir d’enfant, le pire de tous [37] ». Avec toute sa tendresse maternelle qui lui fait dire « mon José [38] », Blanche tente de rejoindre ce fils, cet enfant sauvage qui lui présente sa « dure face obscure », « cette figure calcinée d’enfant landais ». En vain.

 

« Alors Jean-Louis, s’approchant à son tour, lui saisit les deux épaules et le secoua sans rudesse. Il répéta plusieurs fois : ‘Mon vieux José, mon petit…’ et il obtint ce que n’avait pu obtenir leur mère, il le fit pleurer. C’est qu’à la tendresse de sa mère, José était accoutumé et il n’y réagissait plus. Mais il n’était jamais arrivé à Jean-Louis de se montrer tendre avec lui [39] ».

 

On le sait, pour l’avoir vu exercer auprès d’Yves, de quel amour qui ne se dit pas entre frères, Jean-Louis les chérit. Ici, il exprime cet amour dans des gestes (s’approcher, toucher, « secou[er] sans rudesse ») et dans des mots alignés qui sont chargés de tendresse (« Mon vieux José, mon petit »). D’ailleurs, si la première interpellation est celle que l’on prononce à un grand ami ou à un frère, la seconde, elle, émane d’un père. De nouveau s’attarde dans l’amour la source parentale qu’il a si fructueusement intériorisée qu’elle peut continuer à couler, unifier et ici guérir. De fait, si le dernier paragraphe ne semble parler que du « visage, vidé de toute espérance [40] » que José arborera dans quelques mois, lorsqu’il s’engagera dans un corps militaire qui, après s’être battu en Algérie, reviendra en France, à Mourmelont où il se fera tuer, le sens, pudiquement suggéré est tout opposé : « Incapable de vivre, il saura mourir. […] Précédant son frère Yves dans le désespoir et dans la mort, il prouve que les enfants Frontenac ont une certaine façon propre de vivre, de pécher, de souffrir et de mourir en se rachetant [41] ». Puissance salvifique de l’amour fraternel [42].

2’) Le salut d’Yves

 

  1. Mystérieuse, au sens le plus philosophique et même théologique, du terme, est la vie du plus tourmenté [43] et du plus mystique des Frontenac [44]. Dans sa bauge, « cet enfant de seize ans […] se pos[e] le problème du mal », nous offre cette admirable parabole de la fourmi délivrée du piège de la fourmi-lion, comprend que cette « nécessité aveugle » qui cause tant de souffrance dans le monde, « le moindre mouvement d’amour la bris[e] ». Et, s’élevant d’emblée de l’ordre des corps, par l’ordre de l’esprit, vers l’ordre de la charité, il conclut : « L’amour introduisait son adorable bouleversement. C’est le mystère du Christ et de ceux qui imitent le Christ [45]». Ce qui lui vaut d’entendre la « voix intérieure » : « Tu es choisi pour cela ». Puis : « Tu sais bien qui je suis. Moi qui t’ai choisi ». Et quand il se révoltera contre cet appel au nom de sa liberté (« Je suis libre ! »), il entendra cette parole qui résume notre condition humaine d’une manière là encore très pascalienne (et donc très augustinienne) : « Tu es libre de traîner dans le monde un cœur que je n’ai pas créé pour le monde [46]». Lors de la sortie du livre, en 1933, les lecteurs ont bien entendu interprété les paroles de la voix intérieure comme un appel du Christ à la prêtrise, Jean-Louis et Yves concrétisant ainsi les deux voies, matrimoniale et sacerdotale – José subissant son célibat, mais lui donnant tout son sens par l’offrande de sa vie. Et Mauriac n’a pas interdit cette lecture. Mais depuis que le chapitre peut-être le plus important du dernier concile a enseigné (en fait, rappelé) l’appel universel à la sainteté, il est loisible d’interpréter différemment ce passage et d’y reconnaître d’abord la radicalité de la vocation chrétienne qui s’incarne dans tous les états de vie et que, d’ailleurs, les laïcs Jean-Louis et Blanche illustreront de manière héroïque et exemplaire [47].

 

  1. Mais peu importe le contenu précis de l’appel. Yves, malheureusement, lui résistera. Avec délicatesse, finesse et sagesse, Mauriac nomme sa double faute : l’acédie et l’orgueil.

La première semble être la paresse. « Yves errait dans le monde, affranchi de tout labeur humain [48] ». Mais, derrière la cause morale qu’est le refus du « travail épuisant » nécessaire à l’accomplissement de toute vocation et dont Jean-Louis donne l’exemple persévérant, se dissimule une cause théologale : l’acédie. D’abord, le texte le précise. Yves « ne souffrait que d’une sorte d’épuisement : jamais l’objet de son amour ne lui était apparu à ce point dérisoire [49] ». Toutes ses amours humaines l’ont déçu. Il ne demeure donc que le vide : « Le repos, ma chérie, songez donc ! ne plus sentir que l’on aime… [50] », explique Yves à sa dernière amante qui est tellement insignifiante (non pas en soi, mais pour Yves) que le narrateur l’a anonymisée et ne la désigne que par le pronom personnel « elle ». Autrement dit, sa vie est vide, dénuée de finalité, donc de signification comme de direction. Ce qui se traduit par un double signe très éloquent : affectif, l’« étrange torture dans le rien » et (in)actif : « le dernier des Frontenac ne se connaissait plus de but, dans l’existence, au-delà des Chevaux de Marly [51] ». Or, l’acédie est « tædium vitæ : dégoût d’agir » et l’action, ainsi que l’a montré en détail Jean-Charles Nault, ne doit pas être prise ici au sens banal et immanent, mais au sens radical et englobant (blondélien, en fait) d’acte qui tourne vers la fin ultime et permet de la posséder. Donc, ce vide d’action est un vide de finalité.

Ensuite, la voix intérieure, qui se fait de nouveau entendre, le confirme : « Et pourtant, tu le sais, insistait la voix, tu avais été créé pour un travail épuisant et tu t’y serais soumis, corps et âme, parce qu’il ne t’eût pas détourné d’une profonde vie d’amour. Le seul travail au monde qui ne t’aurait diverti en rien de l’amour – qui eût manifesté, à chaque seconde, cet amour – qui t’aurait uni à tous les hommes dans la charité [52] ». Or, et c’est la deuxième définition de l’acédie qui en révèle l’essence théologale, elle est la tristesse spirituelle née du refus de l’amour comme charité ou don de soi jusqu’au bout [53].

Or, cette acédie s’enracine elle-même dans l’orgueil. L’orgueil qui est auto-centration et donc négation de son allo-centration en Dieu se dédouble selon que la personne nie qu’il soit son terme et son principe. Or, cette « belle âme » refuse d’exister pour Dieu. « L’irrémédiable, c’est de croire, malgré et contre tout, à la vie éternelle [54] ». Ce qui se traduit concrètement par le refus de l’amour et de l’infini. Yves se prend à rêver d’un monde rempli de ces « fourmis à tête d’homme » [55] où « disparaîtra notre tourment et nos chères délices : l’amour. Il n’y aura plus de ces déments, qui mettent l’infini dans le fini [56] ». Mais il y a plus profond et plus décisif dans l’enfermement de la superbe : c’est la dénégation d’exister par Dieu. Car Yves sait : la voix le lui rappelle (« pourtant, tu le sais ») au point qu’il ose la nommer (ce qu’il n’avait pas fait dans lors de l’appel dans la bauge) : « Laissez-moi, mon Dieu [57] ! » Il répète ainsi le « non » originaire où il avait écarté Dieu au nom de sa liberté : « Je suis libre [58] ! ».

Voilà pourquoi ce double « non » débouche sur « le refuge du néant [59] », c’est-à-dire le tragique suicide de ce jeune homme de vingt ans : « Au-delà des Chevaux de Marly… Il ne voyait plus rien à faire que se coucher et que dormir [60] ».

 

  1. Comment, face à l’enfer de cet enfermement volontaire, Yves pourra-t-il être sauvé ? Ou plutôt, car tout, dans le roman de Mauriac est personnel et interpersonnel, par qui ? Plus encore, par quelle médiation le Sauveur va-t-il se révéler à l’âme désespérée et pourtant toujours assoiffée du jeune homme ? Et donc, car tout, dans le roman de Mauriac est personnel et interpersonnel, passe par la communion familiale et fraternelle, par quel Frontenac ?

D’abord, par la présence mystérieuse de Blanche. En effet, le narrateur prend bien soin de noter que, même si cette image a tout de la réminiscence (Blanche qui est venue « une seule fois » est « morte depuis plus d’une année » ; elle est entrée, « comme elle faisait à Bourideys », « sans frapper ») et du rêve éveillé, sa mère est bien réelle : « les morts […] ne parlent » pas. « Pourtant ses lèvres remuaient [61] ». Comment croire à la survie des âmes sans croire à leur Créateur ?

Plus encore, cette mère dont l’existence, même morte, est plus certaine que celle de Dieu, est tout pour Yves. Nous l’avons vu, alors qu’il doute que Dieu lui pardonne ses « grands péchés », voire qu’il existe, la seule réalité sécurisante dont José ne doute pas est : « toi, maman, quand tu es là, je suis sûr que tu es là. Je te touche, je te sens. Reste encore un peu [62] ». Plus tard, lorsqu’il se révoltera contre l’appel de Dieu et tombera sur sa mère en train de réciter son chapelet, dans un élan que rien ne prévoit, Yves réitèrera ce qui a toutes les caractéristiques d’un acte de foi : « Tu es là, tu es toujours là [63] ». Or, de nouveau, sa mère est là, pure présence sans parole : « elle voulait prononcer une parole urgente, mais en vain ». Comment la seule personne qui, en éprouvant avec terreur « cette possibilité infinie de souffrance [64] », a « de son dernier enfant, une connaissance plus profonde qu’il n’imaginait [65] », ne serait-elle pas, plus qu’un don de Dieu, sa médiation consolante et salvatrice – par cette mystérieuse communication empathique qui fait advenir la communion ?

 

  1. Si la mère n’a rien dit, Jean-Louis, lui, parle. Comme pour José ou Xavier, le grand-frère est non point le salut, mais sa médiation privilégiée, celui qui en hâtera la venue. « La bonté de Jean-Louis contrebalançait, aux yeux d’Yves, la férocité du monde [66]».

Tout d’abord, lui aussi est connecté avec sa fratrie par cette intuition, cette connivence qui emprunte ces canaux pneumatiques aussi assurés qu’inconnus [67]. De même que, avec sa mère, Jean-Louis « communiquait » à la « souffrance » de José, « avaient part physiquement à ce désespoir [68] », de même, alors qu’un instant avant, il est tranquillisé de savoir qu’« Yves ne risque rien ; mon inquiétude ne repose sur rien », « soudain, Jean-Louis sait qu’il partira ce soir pour Paris ». Et ce savoir (« Jean-Louis sait ») supra-conceptuel [69] qui émane de cet esprit Frontenac, le narrateur, pour une fois, en précise les contours : « Et déjà, il retrouvait la paix, comme si la puissance inconnue qui, depuis la veille, le tenait à la gorge, avait su qu’elle pouvait desserrer son étreinte, qu’elle allait être obéie [70] ». Or, tout dit l’action de l’Esprit-Saint, telle qu’elle est décrite par les Saintes Écritures (cf. Rm 8,14 ; Ga 5,22 ; etc.) et développée dans la Tradition, en particulier ignatienne : « la paix », la pesée sur sa liberté, la puissance et l’exigence de docilité obéissante. Ainsi, l’esprit fraternel ne s’identifie pas à l’Esprit divin, mais en est l’adjuvant élu. Or, l’Esprit du Christ n’a pas d’autre dessein que le Christ, c’est-à-dire notre salut – de sorte que, en creux, le blasphème contre l’Esprit-Saint est désespoir s’exceptant de la proposition universelle de rédemption [71]. Donc, la puissante intuition qui soulève Jean-Louis est l’assurance que Dieu lui-même l’a précédé dans cette chambre parisienne où l’attend l’âme au monde la plus désespérée pour être rédimée.

Mais insistons. Pour le catholique Mauriac, la grâce ne détruit pas la nature, mais l’achève. « L’Esprit-Saint se joint à notre esprit » personnel (Rm 8,16) et à cet esprit interpersonnel. Il y va donc de cette puissance de l’esprit-souffle qui se joue de la « distance », même « infinie [72] ». Comment ne pas noter cette observation d’Yves : « Jean-Louis est dans la chambre. À Bordeaux, et pourtant dans cette chambre [73] » ? De même que ce pneuma syntopique joint les temps dans un même lieu, de même ce pneuma ubiquitaire joint les personnes qui sont dans des lieux éloignés. Et, pour l’auteur du Mystère Frontenac, cette entité puissamment unifiante qui circule entre les membres de la famille, refuse leur séparation et demande leur réunion pour l’éternité, s’enracine dans une réalité de chair et de sang qui est antérieure à tous les déchirements qui pourront ultérieurement advenir, cette source donnée dont, nous l’avons vu, Yves pressent qu’elle ne cesse de couler, intouchée. Ainsi, la communion n’est la finalité de cet esprit fraternel et familial que parce qu’elle en est aussi l’origine ébauchée.

Désormais, comment Jean-Louis va-t-il être l’instrument du salut ? Comment permet-il à Dieu de venir toucher cette âme infiniment douloureuse et désespérée ? Non point en parlant de lui : Jean-Louis « aurait voulu lui parler de Dieu. Il n’osa pas [74] ». Si « la pudeur qui les séparait [75] » interdit tout prosélytisme, elle permet en fait, nous allons le voir, à la Providence d’agir directement dans l’âme. Jean-Louis va d’abord agir par son amour. Montrons cette légèreté de la grâce d’aimer qui jamais ne pèse, sans pouvoir éviter la lourdeur de l’argumentation… En effet, celui-ci est présence. Or, comme autrefois à sa mère, Yves couché dans son lit le supplie : « Reste ! – Mais oui, je reste ». « La charité est serviable et longanime » (1 Co 13,4). Or, « Yves éprouvait, avec bonheur que […] Jean-Louis arrangeait tout ». Celui-ci prépare « un rapide repas » en veillant à être toujours présent, donc « sans quitter la chambre », et il a tout son temps (« La journée coulait comme du sable »). Plus secrètement, mais plus profondément, le don de soi ne va jamais sans ce sacrifice de soi – ce sacrifice qu’Yves a sacrifié. Or, l’on comprend à demi-mots que, en venant à Paris, Jean-Louis a renoncé à un important marché à Bordeaux et qu’il va perdre « plus de cent mille francs [76] ». Le frère aîné et aimé vit donc non pas d’un amour prêché, mais d’un amour vécu : « Petits enfants, n’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité » (1 Jn 3,18). Or, à son insu, Jean-Louis insuffle à Yves une paix, plus, un « bonheur » : « il ne se doutait pas que son jeune frère songeait au bonheur de ne pas mourir seul [77] ». Nous comprenons ainsi que, alors qu’une parole indélicate sur Dieu aurait pu fermer irrémédiablement cette âme si éprise de liberté, ces multiples gestes l’ont largement ouverte, sans violence et en toute tendresse à infiniment plus grand qu’elle.

Toujours dans la nescience, Jean-Louis n’offre pas seulement à Yves, avec la charité, son fruit qu’est la paix, mais une sécurité, plus, une confiance qui prépare à la venue de l’espérance. Le texte continue : « non, il ne mourrait pas seul. Où que la mort dût le surprendre, il croyait, il savait que son aîné serait là, lui tenant la main, et l’accompagnerait le plus loin possible, jusqu’à l’extrême bord de l’ombre [78] ». Ainsi, en consentant à ignorer l’œuvre de Dieu dans l’âme de son frère (et là réside le sens de la vraie pudeur ou, mieux, de la chasteté), Jean-Louis entre dans un abandon qui le fait entrer en résonance avec ce qu’Yves est appelé à vivre. Quelque temps avant, l’aîné avait déjà ouvert un avenir autrement plus enchanteur que les Chevaux de Marly, dans cette demande qui est sa dernière parole du roman : « Yves, veux-tu que nous repartions ensemble pour Bourideys [79] ? » Toutefois, désespéré et désenchanté, le benjamin ne voit plus en Bourideys la promesse d’une vie radieuse, mais « que la chrysalide abandonnée de ce qui fut son enfance et son amour [80] ». Aussi répond-il par ce qui est, pour lui, sa dernière parole : « Tu ne pourrais pas attendre que je fusse guéri [81] ».

 

Mais les dernières phrases des frères ne sont pas le dernier mot du roman. Loin s’en faut. En parlant de Bourideys, le « frère bien-aimé » a semé une graine. C’est à Dieu, précisément à l’Esprit-Saint, de prendre le relai. Vient « la nuit ». Apaisé, Yves ne dort pas. Attaché à son frère qui lui tient la main et veille sur lui « avec amour [82] », avant que ne le prenne le sommeil de la mort, il peut en toute sécurité laisser aller son imagination et sa mémoire. D’elles-mêmes, elles retournent à la semence déposée par Jean-Louis qui est la source et le terme de tout le mystère Frontenac : Bourideys.

Et d’abord sa nature où, nous l’avons vu, tout n’est pas seulement correspondances, mais symbole : notamment ces pins qui le tournent vers le double infini, celui du ciel (« aux pins déchirés l’aspiration vers le ciel ») et celui de la mer (« les pins se transmettent » « la plainte » de l’océan). Mais prenons au sérieux chacun des mots choisis avec soin par Mauriac : « la plainte que, depuis l’océan, les pins se transmettent pieusement dans leurs branches unies [83] ». Désormais, le lien qui s’ébauche unit explicitement la création (« l’océan », « les pins »), son Créateur (« pieusement ») et sa créature humaine, non pas isolée, mais unie (« leurs branches unies »), c’est-à-dire la famille – union qui jaillit d’une aspiration douloureuse (« la plainte ») se poursuit en donation ou communication (« se transmettent »).

Aussi, loin de tout écocentrisme comme de tout anthropocentrisme, cette nature s’invite-t-elle dans la chambre de Paris. D’un côté, « la pensée de » l’homme anoblit cette lande sauvage en lui donnant de vivre en lui et par lui (« ces chênes […] vivaient, à cette minute, d’une seconde vie »). Et, de l’autre, en retour, eux-mêmes apportent leur énergie séculaire (« ces chênes », est-il précisé, sont « nourris depuis l’avant-dernier siècle des sucs les plus secrets de la lande ». Et, en écho à cette nature végétale qui n’est qu’entrelacement, Yves se prend soudain à sortir de sa solitude désespérée et aspirer à être réuni pour toujours à sa famille, « à leur ombre » dans « une « profonde fosse » : « Ainsi la famille tout entière eût-elle obtenu la grâce de s’embrasser d’une seule étreinte, de se confondre à jamais dans cette terre adorée, dans ce néant [84] ».

Dorénavant, Yves est prêt à s’élever, depuis « cette terre adorée », c’est-à-dire la nature, et « la famille tout entière », c’est-à-dire l’homme, jusqu’au troisième degré qui est Dieu même. Ce néant physique qu’est la mort, en effet, évoque un néant intérieur, autrement douloureux, celui de la « blessure ». Mais, pour la première fois, au lieu de s’abîmer (au double sens du terme) dans la « tourmente infinie » et le tourment infini d’une souffrance incomparable, Yves cesse de se singulariser avec superbe (« Chacun garderait sa blessure, différente de toutes les autres (chacun de nous sait pour quoi il saigne) ») et de se victimiser avec complaisance (« Et lui, Yves Frontenac, blessé, ensablé comme eux, mais créature libre et qui aurait pu s’arracher du monde, avait choisi de gémir en vain »). Mais cette confession admirable de vérité – dans sa responsabilité (il nomme non seulement sa liberté sans l’amenuiser, mais il se nomme en la corrélant à son identité la plus singulière : « Yves Frontenac ») et dans son objet (il fait exactement mémoire de l’appel de Dieu qui lui demandait de « s’arracher du monde ») – ne s’arrête pas à l’aveu de sa plus grave faute (« Pourtant [85] »). Elle l’ouvre à la vie de la grâce qui se déploie dans celle des trois théologales.

La charité, c’est-à-dire l’amour extatique qui décentre de soi et tourne vers l’autre, se dédouble, ainsi que l’on sait en deux « objets » qui n’en sont qu’un, Dieu et l’autre homme. Or, le narrateur les exprime, comme toujours, d’une manière discrète, mais explicite, incarnée, mais spirituelle : « Pourtant, aucun de ces gestes qui n’ait été le signe de l’imploration » (vers Dieu) ; « pas un de ses cris qui n’ait été poussé vers quelqu’un ». Et revient alors en mémoire une des nombreuses et énigmatiques anticipations qui émaillent le texte, précisément située au terme de la première partie, comme celle-ci au terme de la seconde : Yves – et l’on pressent qu’ici, le roman se fait autobiographie – « écrirait d’un jet, sur le papier à en-tête […] ces paroles qui ne nous sont soufflées qu’une fois » ; comment aurait-il pressenti que « plus sa poésie rallierait de cœurs, et plus il se sentirait appauvri » ? Mais, plus encore, comment saurait-il que, au-delà de ses poèmes, il rédigerait un journal dont les « pages atroces […] enchanteraient et troubleraient heureusement une génération de désespérés ». Or, cette créativité, est-il aussitôt précisé, vient d’au-delà du jeune homme, d’un Dieu provident dont la toute-puissance sage et aimante peut transformer le « non » apparemment stérile en une fécondité mystérieusement plus haute, et son désespoir mortifère en un chemin vers une espérance qui ne déçoit plus : « Ainsi, dans cette nuit de septembre, peut-être Dieu voyait-il sortir de ce petit bonhomme rêveur devant les pins endormis, un étrange enchaînement de conséquences ; et l’adolescent, qui se croyait orgueilleux, était bien loin de mesurer l’étendue de son pouvoir, et ne se doutait pas que le destin de beaucoup serait différent de ce qu’il eût été sur la terre et dans le ciel, si Yves Frontenac n’était jamais né [86] ». « Etiam peccata », écrivait Claudel au seuil d’un autre chef d’œuvre de la littérature mondiale [87]. L’on peut appliquer à Yves le mot par lequel Jean Lacouture désignait le succès que le jeune Bordelais devait paradoxalement au déracinement du sol natal tellement aimé : « une révolte et une récolte [88] ».

 

L’espérance attend de Dieu rien moins que Dieu. Contrite et vivifiée par l’amour donné, l’âme d’Yves se souvient alors de l’autre épisode décisif qui avait suivi l’appel. Alors que sa mère était tentée par le doute (nous reviendrons sur l’épisode) et le pire de tous : un ciel où elle serait séparée du « cœur de son cœur », c’est-à-dire « ses fils », « Yves lui avait promis que tout amour s’accomplirait dans l’unique Amour [89] ». Mauriac traduit en termes vibrant d’humanité les catégories techniques de la théologie de l’espérance en ses deux polarités dynamiques : sa finalité qui est Dieu, c’est-à-dire l’accomplissement de l’amour (« tout amour s’accomplirait… ») et sa cause ou son moyen qui est également Dieu (« … dans l’unique Amour »).

Dès lors, Yves est prêt pour l’acte de foi dont, moins encore que la charité et l’espérance, il ne saurait en être l’auteur. Déjà, il fut évoqué indirectement en parlant de l’espérance, tant ces deux actes convergent, lorsque Blanche dit de son « petit Yves » qu’il « connaî[t] tant de choses », puisque la foi est aussi un savoir. Mais il est directement nommé, en l’occurrence dans son objet : « Ô filiation divine ! ressemblance avec Dieu [90] ! » Et, une dernière fois, le romancier qui est fidèle à son intuition créatrice et non pas à quelque vœu prosélyte, nous évite toute leçon de catéchisme en allant aussitôt au centre même de la foi, joignant le Nouveau Testament (la « filiation divine ») à l’Ancien dont il accomplit la promesse et la préfiguration (« ressemblance avec Dieu »), le Fils avec le Père, la créature et le Créateur, la nature et le surnaturel. Demeure l’incise étonnante : « La veilleuse éclaire le visage admirable de Jean-Louis endormi ». Ne nommerait-elle pas la fides qua (la foi-confiance) qui est la complémentaire de la fides quæ (le contenu dont nous venons de traiter) – tant par l’exemple de Jean-Louis dont nous savons combien la foi est le moteur de sa vie que par la symbolique (la foi est une lumière qui, telle la veilleuse, participe de la Lumière qu’un jour nous contemplerons dans la gloire) et par son fruit (la certitude de foi repose l’âme comme le sommeil repose le corps) ?

C’est en étant médiateur explicite d’espérance et de charité que Jean-Louis a été médiateur implicite de la foi qui est le grand secret et le seul territoire de Dieu. En tenant la main à Yves, le « frère bien-aimé » lui transmet plus que le seul amour familial, il l’abouche à l’Amour pardonnant depuis toujours déjà donné : « Et parce que le poète est déchiré, il est aussi pardonné [91] ». La communion fraternelle est donc non seulement porteuse d’un amour consolant et ineffaçable, mais médiatrice de la seule énergie et du seul amour qui comble le cœur de l’homme et le réconcilie avec lui en le réconciliant avec Dieu. C’est ce qu’expriment, là encore admirablement, les deux dernières phrases du livre que nous réservons pour la conclusion.

b) Une triple précision

À la lecture de la médiation singulière exercée par le frère aîné, une grave objection pourrait naître : à trop souligner cette asymétrie, Mauriac ne finit-il pas par effacer la réciprocité constitutive de la fraternité et même, indirectement, de la famille ? Trois réponses complémentaires seront aussi l’occasion d’approfondir le mystère de la fraternité.

1’) La vulnérabilité de Blanche

Tout d’abord, si aidante, voire sauveteuse soit-elle, Blanche n’adopte pas une position surplombante. En effet, la dynamique quaternaire du don répond à l’inquiétude récurrente qui fait rimer donation et domination, notamment en introduisant ce quatrième temps, invu et pourtant salutaire au sens le plus propre de l’adjectif, qu’est la réception en retour – que perfectionne la vertu de vulnérabilité [92]. Or, une scène capitale montre combien Blanche se reçoit d’Yves. Et cette scène est d’autant plus significative que, d’une part, nous venons de le voir, elle est reprise au terme, plus encore, elle est répétée mot pour mot (ce qui n’est le cas d’aucune autre scène), et que, d’autre part, Yves est le plus fragile de ses enfants (le plus dépendant affectivement [93] et le plus tenté par l’orgueil) [94]. Blanche demande : « Je voudrais savoir, mon petit Yves, toi qui connais tant de choses… au ciel, pense-t-on encore à ceux qu’on a laissés sur la terre ? ». Assurément, ce n’est pas une flatterie : la mère est trop soucieuse du salut de ses enfants pour les induire en orgueil. Assurément, ce n’est pas non plus une question rhétorique qu’elle s’adresse en fait à elle-même. La suite immédiate le garantit qui la montre en train de combattre une tentation contre l’espérance : « Oh ! je le crois ! je le crois ! répéta-t-elle avec force. Je n’accueille aucune pensée contre la foi… mais comment imaginer un monde où vous ne seriez plus tout pour moi, mes chéris [95] ? »

Ainsi, de même que, il y a quelques années, un soir, à Bourideys, elle avait apaisé l’angoisse d’Yves, de même, de manière très humble et très vulnérable, Blanche, qui ignore la toute-puissance prie son fils de lui procurer le repos. « Alors, Yves lui affirma que tout amour s’accomplirait dans l’unique amour, que toute tendresse serait allégée et purifiée de ce qui l’alourdit et de ce qui la souille ». Confirmation nous est alors donnée de la « position basse » adoptée par Blanche : à la suite de la réponse dont le contenu étonne Yves lui-même, elle abandonne ce premier tourment, apaisé, pour se tourner vers le second qui, lui, ne pourra cesser qu’à sa mort : « Qu’aucun de vous ne se perde [96] ! » Nous avons commenté ce passage ci-dessus.

2’) La faillibilité de Jean-Louis

De même, Mauriac ne nous dépeint pas un Jean-Louis tout-puissant, mais un homme pécheur qui a conscience de ses fautes et donc, de par sa foi catholique, du besoin de pardon sacramentel. Précisons. Le narrateur ne se contente pas d’affirmer, même concrètement, que le fils aîné participe à cette commune humanité défaillante qu’il décrit avec une lucidité à la limite du pessimisme. Il ose nommer, sans s’y attarder, mais avec grand réalisme, que ce noble sauveur de la famille, ce grand amoureux de Madeleine, fut tenté à deux reprises par l’adultère – qui est le pire manquement à l’amour conjugal :

 

« Il chérissait profondément Madeleine et communiait chaque dimanche ; mais deux fois déjà, d’abord avec une employée de bureau, puis auprès d’une amie de sa femme, il avait eu la certitude d’un accord préétabli ; il avait perçu un signe auquel il était tout près de répondre… Il lui avait fallu beaucoup prier ; et il n’était point sûr de n’avoir pas péché par désir ; car comment distinguer la tentation du désir ? » (22, p. 390).

 

Fine est l’analyse du narrateur qui ne fait qu’épouser celle de Jean-Louis. En trois temps. Le premier est celui de la grâce dont l’acte le plus important sont l’amour de Madeleine et l’amour de Dieu dans sa présence eucharistique – et donc, n’oublions pas qui écrit et quand il écrit, l’état de grâce dont l’effet le plus évident est la possibilité de pouvoir communier. Le deuxième est la possible faute, dont l’objet nous étonne : il n’est pas parlé d’une attirance physique, mais d’« un signe » qui engendre « la certitude d’un accord préétabli ». Or, cet « accord » qui est beaucoup plus que la simple union des corps et engage la communion des cœurs, apparaît de surcroît « préétabli », ratifié par un « signe », donc voulu par Dieu. Comment mieux nommer que, pour cet homme profondément croyant, c’est la sacralité même de son mariage avec Madeleine qui est en jeu ? Aussi, troisième temps, un discernement doit-il s’opérer pour savoir si cette inclination (le « désir ») n’engageait pas quelque consentement intime (« il était tout près de répondre »), donc était plus qu’une « tentation » pour devenir un péché et un péché en une matière particulièrement grave, appelant le repentir, la confession et la capacité d’à nouveau communier.

Quoi qu’il en soit du détail, si Jean-Louis est celui qui est (non pas cause principale, ni, au sens strict, médiateur, mais) cause adjuvante du salut des siens, il est, lui le premier, bénéficiaire de ce salut. Il ne peut donner que parce que, contrairement à Dieu, il a, lui le premier, reçu avec surabondance.

3’) L’intégration dans la boucle

Il y a plus et beaucoup plus. Et nous touchons ici l’un des thèmes les plus profonds qui irrigue tout cet immense roman. Platon et ses disciples ont découvert que le cosmos entier est animé par le rythme du prohodos (exitus, « sortie ») et de l’épistrophè (reditus, « retour ») : sortant de l’Un, il aspire à y revenir. La Bible parle de ce battement en le purifiant de son déterminisme et en en discernant la double source : la liberté aimante de Dieu pour la création ; la liberté reconnaissante de l’homme coopérant à la grâce divine pour le retour. La métaphysique de l’amour réinterprète cette rythmique fondamentale en énonçant la loi d’intégration de la cascade dans la boucle. Appliquée à notre propos, cette loi nous apprend donc que Jean-Louis diffuse l’amour salvateur sur sa famille, certes parce qu’il fut lui-même héritier de l’Amour descendant de Dieu (c’est ce qu’a montré la précédente réponse), mais aussi parce qu’il s’inscrit dans cette dynamique de retour ascensionnel dont l’orbe se courbe dans l’Infini.

Or, comme toujours, Mauriac exprime cette dynamique universelle, non pas sous la forme conceptuelle d’une loi métaphysique – qui détruirait tout le génie propre à l’art du roman et en émousserait toute la portée –, mais sous une forme imagée, en l’occurrence, une histoire, de surcroît cosmologique, la métaphore du bateau-phare :

 

« – Oncle Xavier, fais-nous des bateaux-phares.

L’oncle protestait pour la forme, ramassait une écorce de pin, lui donnait, en quelques coups de canif, l’aspect d’une barque, y plantait une allumette-bougie. Le courant de la Hure emportait la flamme, et chacun des Frontenac retrouvait l’émotion qu’il ressentait autrefois à imaginer le sort de cette écorce d’un pin de Bourideys : la Hure l’entraînerait jusqu’au Ciron, le Ciron rejoignait la Garonne non loin de Preignac… et enfin l’océan recevait la petite écorce du parc où avaient grandi les enfants Frontenac [97] ».

 

La signification du bateau-phare est transparente : le petit navire en écorce de pin joint la partie qu’est Bourideys au tout de l’océan, le fini à l’infini de la mer ; et la flamme vulnérable mais bien vivante dit toute la famille, unie (« chacun des Frontenac »), qui est embarquée dans une aventure qui la conduira vers la haute mer. À la plénitude objective répond et correspond la plénitude du vécu subjectif, à la fois imaginatif (« imaginer le sort »), car seule l’imagination peut se dilater aux dimensions de l’infini, et affectif (l’insistance des enfants qui vainc toutes les résistances de l’oncle, et « l’émotion » qu’ils en éprouvent). Mauriac redira cette loi de retour à la source dans une admirable formule déjà commentée : « la plainte que, depuis l’océan, les pins se transmettent pieusement dans leurs branches unies [98] ».

Donc, si plénière et heureuse soit par moments la communion Frontenac, Jean-Louis et, avec lui, toute la famille Frontenac ne vit que de cet immense élan qui aimante tout l’univers – nature y compris [99] – et le reconduit à son Oméga parce qu’il est d’abord son Alpha (cf. Ap 1,8). Prégnant de toute une protologie (théologie de la création), Le Mystère Frontenac est aussi profus d’une eschatologie implicite [100]. Cette vérité est si palpable que le narrateur l’explicite au moins une fois : « tout se passait, chez les Frontenac, comme s’il y avait eu communication entre l’amour des frères et celui de la mère, ou comme si ces deux amours avaient eu une source unique [101] » et, pour que l’on ne doute pas que celle-ci est divine, il ajoute plus bas avec une majuscule : « Quelqu’un les épiait [102] ».

4) Conclusion

Les manuscrits de travail montrent que Mauriac avait initialement hésité entre différents titres : Frontenac, L’Union des branches, L’Emmêlement des branches, Les Branches confondues (ce qui atteste l’importance de la forêt de la propriété de Bourideys, qui est beaucoup plus qu’un cadre). Il a finalement opté pour Le mystère Frontenac. Il aurait aussi pu parler de L’esprit Frontenac, de La communion Frontenac ou de La fraternité Frontenac. Mais, plus englobant, plus attractif, moins sibyllin, moins didactique, le titre choisi embrasse mieux toute la richesse du contenu de ce roman inépuisable que l’on ne peut relire sans que le cœur se contracte sans désespérer par le chagrin de la nostalgie et se dilate en s’élevant grâce à l’appel de la rédemption.

Collectons en une gerbe ce que ce roman unique nous a appris de la fraternité : la communion réciproque ; l’unicité jusqu’au risque de l’exclusion ; l’esprit qui y circule de manière particulièrement intense ; une félicité ponctuelle qui anticipe le Ciel et console de sa fréquente et consubstantielle imperfection ; cette complicité qui passe par les mots, les sentiments et même par les corps ; la pureté originaire intouchée et intouchable, quelles que les fautes qui ultérieurement la blesseront ; la puissance guérissante et même salvifique de l’amour fraternel ; une mutualité qui n’interdit pas l’asymétrie et même une asymétrie où s’attarde la source parentale ; mais, en dernière instance, l’intégration de la cascade asymétrique dans une boucle, et une boucle qui n’est complète que dans l’Amour universel et personnel.

 

Quelle nostalgie poignante dans ces mots qui terminent presque la première partie ! « Aucun des Frontenac, cette nuit-là, n’eut le pressentiment qu’avec ces grandes vacances, une ère finissait pour eux ; que déjà elles avaient été toutes mêlées de passé et qu’en se retirant, elles entraînaient à jamais les plaisirs simples et purs et cette joie qui ne souille pas le cœur [103] ». Mais ces mots si justes courraient le risque d’enfermer dans le passé, s’ils ne s’y promettaient une espérance qui, elle, ne peut se réduire à l’avenir, car elle vient de la douce éternité. Et il faut ici citer les ultimes mots de la seconde partie qui sont les derniers du livre. À la lumière de tous les précédents développements, ils disent tout de cette communion fraternelle et familiale qui est médiatisée par la nature domestiquée de Bourideys et ne s’accomplit que dans la communion enfin parfaite « de l’éternel amour » :

 

« Le mystère Frontenac échappait à la destruction, car il était un rayon de l’éternel amour réfracté à travers une race. L’impossible union des époux, des frères et des fils, serait consommée avant qu’il fût longtemps, et les derniers pins de Bourideys verraient passer, non plus à leurs pieds, dans l’allée qui va au gros chêne, mais très haut et très loin au-dessus de leurs cimes, le groupe éternellement serré de la mère et de ses cinq enfants [104] ».

Pascal Ide

[1] 4, p. 248.

[2] 4, p. 249.

[3] Cf. Jacques Monférier, « Culpabilité et rédemption chez François Mauriac », Cahiers François Mauriac, 5 (1978), p. 139.

[4] 13, p. 318.

[5] 13, p. 311.

[6] 13, p. 318.

[7] 12, p. 303.

[8] « le point central de cet épisode est le fait que Jésus, au moment d’opérer la guérison, cherche directement sa relation avec le Père. Le récit dit en effet que ‘les yeux levés au ciel, il soupira’ (v. 34). L’attention au malade, le soin de Jésus pour lui, sont liés à une profonde attitude de prière adressée à Dieu. Et l’émission du soupir est décrite à travers un verbe qui, dans le Nouveau Testament, indique l’aspiration à quelque chose de bon qui manque encore (cf. Rm 8,23). L’ensemble du récit montre alors que la participation humaine avec le malade conduit Jésus à la prière. Une fois de plus ressort sa relation unique avec le Père, son identité de Fils unique. En Lui, à travers sa personne, est présente l’action guérissante et bénéfique de Dieu. Ce n’est pas un hasard si le commentaire final des personnes après le miracle rappelle le jugement de la création au début de la Genèse : ‘Tout ce qu’il fait est admirable’ (Mc 7,37). Dans l’action guérissante de Jésus, la prière a un rôle évident, à travers son regard élevé vers le ciel. La force qui a guéri le sourd-muet est certainement provoquée par la compassion pour lui, mais elle provient du recours au Père. Ces deux relations se rencontrent : la relation humaine de compassion avec l’homme, qui entre dans la relation avec Dieu, et devient ainsi guérison » (Benoît XVI, Audience générale, mercredi 14 décembre 2011).

[9] « Bien que je ne sois pas une Frontenac » (2, p. 233).

[10] 3, p. 244.

[11] « Ce Jean-Louis, si soucieux de protéger ses frères et de les mettre à l’abri » (14, p. 332).

[12] Ce concept a été introduit en 1967 (cf. Lisa M. Hooper, « Parentification », Encyclopedia of Adolescence, Berlin, Springer Science & Business Media, 2011, p. 2023-2025). Il est défini par Iván Boszormenyi-Nagy en 1973 comme « l’attente d’une figure parentale qu’un enfant remplisse le rôle de parent au sein du sous-système familial » (cité par Marygrace Berberian et Benjamin Davis, Art Therapy Practices for Resilient Youth: A Strengths-Based Approach to At-Promise Children and Adolescents, London, Routledge, 2019, p. 70).

[13] 22, p. 387.

[14] 12, p. 301.

[15] 11, p. 293.

[16] Parfois, Mauriac apparaît plus comme un dramaturge que comme un romancier. Même si le fil narratif est continu, l’histoire est structurée en chapitres qui sont autant de scènes centrées sur un, deux ou plusieurs acteurs en nombre fixe et sont montées autour d’un coup de théâtre. Si le rythme s’en trouve un peu saccadé, le récit y gagne en renouvellements constants et saisissants, et surtout en intensité dramatique.

[17] 11, p. 294.

[18] 11, p. 293.

[19] 11, p. 293.

[20] 11, p. 294.

[21] 16, p. 347.

[22] 16, p. 349.

[23] 16, p. 350.

[24] 16, p. 350.

[25] 16, p. 350.

[26] Quand les enfants Frontenac se rendent dans le « taudis » où l’oncle Xavier vit « chez cette fille », il est précisé que « Jean-Louis ne bougeait pas, les yeux clos, le front contre le mur. Yves ne lui adressait aucune parole, comprenant que son frère priait » (19, p. 371). De manière révélatrice, le texte ne nous dit pas directement que Jean-Louis prie, mais passe par l’observation de son frère : non seulement pour nous signifier que la relation intime avec Dieu est un mystère si grand qu’il est interdit au savoir presque omniscient du narrateur, mais aussi pour préciser que tout passe par la médiation de l’amour fraternel qui est intercession priante du côté de Jean-Louis, respect patient du côté d’Yves qui ira même jusqu’à la communion : la parole finale du chapitre n’est-elle pas inclusive : « Les enfants Frontenac s’étaient mis à genoux » (19, p. 375) ?

[27] Nous relèverons seulement un point qui confirme notre thèse, celle de la fraternité rédemptrice. Joséfa sera sauvée de la solitude (après la mort de Xavier) et de la culpabilité (d’avoir vécu de l’argent qui était dû aux enfants) par la compassion de Jean-Louis : « Quelle épreuve pour vous, madame », ce qui la touche si profondément qu’elle fond en larmes et lui répond : « Vous êtes bon, monsieur Jean-Louis » (19, p. 370). Or, alors que la pauvre femme tend à s’exclure du monde des Frontenac dont elle ne sait que trop à quel point elle n’appartient pas socialement, elle est mystérieusement incluse familialement : « Jean-Louis pensait que l’humble Joséfa était entrée dans le mystère Frontenac, qu’elle en faisait partie, que rien ne l’en pourrait plus détacher » (22, p. 388). Voilà pourquoi, au nom de cette humilité de celle que Xavier appelle crûment sa « maîtresse » pour mieux l’exclure, Mauriac ose affirmer l’intervention directe du Dieu infiniment miséricordieux refusant qu’elle perçoive cette inclusion : « Eux voyaient clairement la raison de ce mouvement du bras de gauche à droite ; cela signifiait : ‘Va-t’en !’ Dieu ne voulut pas comprît qu’il la chassait, elle, sa vieille compagne, son unique amie, sa servante, sa femme » (19, p. 375). N’est-ce pas Joséfa qui, à la mort de Xavier, avoue son amour pour tous les enfants Frontenac : « Je vous aimais tous, oui, tous ! » (17, p. 361) ? Or, l’esprit médiatise avant tout l’amour entre les personnes.

[28] La thèse de Pierre Léglise, dont la rédemption est le thème, s’y étend longuement (Destin et liberté dans l’œuvre romanesque de François Mauriac, chap. 4-6, en particulier p. 64-70).

[29] « Pour enivrer son frère, il avait fallu le premier rayon de la gloire ; mais à José, il suffisait » de connaître, « dans la Hure, les trous où sont les anguilles » (8, p. 176).

[30] Yves l’intuitif sent que, entre Yves, haut de ses dix-sept ans, est « la petite Dubuch », il y a « une entente au-delà [ou plutôt en-deça] de leur volonté, un accord du sang » (11, p. 296), alors que lui noue tout au plus haut.

[31] 2, p. 235.

[32] 4, p. 250.

[33] 12, p. 298.

[34] 2, p. 235.

[35] 4, p. 250.

[36] 13, p. 319.

[37] 13, p. 319.

[38] 13, p. 318.

[39] 13, p. 319-320.

[40] 13, p. 320.

[41] Pierre Léglise, Destin et liberté, p. 65.

[42] Elle s’étend analogiquement à tout le bien que, « patron social » (13, p. 316 ; 16, p. 352), Jean-Louis opère dans l’entreprise familiale (cf. 13, p. 316-317).

[43] Dans « la nature sauvage » de son « repaire », Yves « interpellait Dieu, il le priait et le blasphémait tour à tour » (12, p. 298).

[44] « Je dis toujours : vous ne connaissez pas mon petit Yes ; il fait la mauvaise têtre, mais de tous mes enfants, il est le plus près de Dieu… » (12, p. 303).

[45] 12, p. 299.

[46] 12, p. 299-300.

[47] Certains interprètes réussissent le tour de force d’éviter la lecture chrétienne de ce passage (cf., par exemple, Mi Jeang Hong, La terre et la conscience de soi dans les romans de François Mauriac, Thèse de Littérature française, Université Paris-Est, soutenue le 11 janvier 2017, p. 200-202. Thèse en ligne).

[48] 21, p. 382.

[49] 21, p. 381.

[50] 20, p. 380. Plus loin, le texte précise « du fond de sa fatigue et de son désespoir » (21, p. 382).

[51] 21, p. 381.

[52] 21, p. 382.

[53] Avec profondeur, saint Thomas analyse l’acédie comme un péché contre la charité, précisément contre la joie qui est le fruit de la charité (cf. Somme de théologie, IIa-IIæ, q. 35, a. 1).

[54] 20, p. 380.

[55] Cf. Maurice Maucuer, « Yves Frontenac et les fourmis à tête d’homme », Cahiers François Mauriac, 7 (1980), p. 133.

[56] 21, p. 383. Souligné par moi.

[57] 21, p. 382.

[58] 12, p. 300.

[59] 20, p. 380.

[60] 21, p. 383.

[61] 22, p. 385.

[62] 1, p. 226.

[63] 12, p. 302.

[64] 1, p. 226.

[65] 5, p. 262.

[66] 15, p. 342.

[67] Il en est de même d’Yves : « Une part obscure de lui-même le savait, car nous sommes toujours avertis… » (15, p. 339).

[68] 13, p. 319.

[69] Il n’est pas sans rappeler ce que, à la suite de saint Thomas, Jacques Maritain développe comme « savoir par connaturalité » (cf. pascalide.fr : « La connaissance par connaturalité selon Jacques Maritain »).

[70] 21, p. 385.

[71] Cf. Mt 12,31 ; Catéchisme de l’Église catholique, 8 décembre 1992, n. 1031 et 1864. Voilà pourquoi ce péché ne sera pas remis : non point parce que Dieu ne voudrait pas lui pardonner, mais parce que le pécheur ne veut pas être pardonné.

[72] 22, p. 385.

[73] 22, p. 386.

[74] 22, p. 393.

[75] 22, p. 390.

[76] 22, p. 387.

[77] 22, p. 393.

[78] 22, p. 393.

[79] 22, p. 389.

[80] 22, p. 389.

[81] 22, p. 390.

[82] 22, p. 394.

[83] 22, p. 393.

[84] 22, p. 394.

[85] 22, p. 394.

[86] 12, p. 309. Sur cette Providence toute-puissante qui déjoue toutes les impuissances créées : Jean-Louis « sentait son impuissance à rien changer au destin d’autrui. Ses deux frères feraient, ici-bas, ce pour quoi ils étaient venus, et tous les détours les ramèneraient infailliblement au point où on les attendait, où Quelqu’un les épiait » (14, p. 333).

[87] Paul Claudel, Le soulier de satin, dans Théâtre II, éd. Jacques Madaule et Jacques Petit, coll « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1965, p. 661.

[88] Jean Lacouture, François Mauriac. 1. Le sondeur d’abîmes 1885-1933, Paris, Seuil, 1980, p. 13.

[89] 22, p. 395.

[90] 22, p. 395.

[91] 12, p. 307.

[92] Cf. Pascal Ide, « La vulnérabilité à la lumière de la dynamique du don », Revue d’éthique et de théologie morale. Hors série. Talitha Cooreman-Guittin et Sophie Izoard-Allaux (éds.), L’éthique de la vulnérabilité au service d’une spiritualité d’alliance, 319 (2023), p. 101-117.

[93] Mauriac multiplie les signes de l’admiration sans limite – il voit dans sa mère une reine dont il tient la traîne (3, p. 238) – de la fusion – à dix ans : « Tu viendras me border ? dis, maman ? Tu viendras me border ? » (1, p. 224) – et même de l’idolâtrie – la présence de Dieu ne le console pas, alors que « toi, maman, quant tu es là, je suis sûr que tu es là » (1, p. 226).

[94] Sa vulnérabilité ne participe-t-elle pas de celle de Blanche, comme la force de Jean-Louis de celle de Michel Frontenac, le cher disparu ?

[95] 12, p. 302-303.

[96] 12, p. 303.

[97] 8, p. 279.

[98] 22, p. 393.

[99] Deux incises attestent combien Mauriac est sensible à cette inclusion du non-humain. Le jour de l’enterrement de Blanche, « le travail fut suspendu à Bourideys et à Respide. Les bœufs restèrent à l’étable et crurent que c’était dimanche » (16, p. 353). Et, joignant le végétal à l’animal, il ajoute quelques lignes plus bas : « Près du vieux chêne, à l’endroit où la barrière est démolie, la lune faisait luire, dans l’herbe, ce médaillon que Blanche avait perdu trois années plus tôt, pendant les vacances de Pâques, et que les enfants avaient si longuement cherché » (Ibid.). Comme si ces « chênes très antiques » que chantera le dernier chapitre recueillait les signes-symboles de la famille Frontenac, en attendant d’être un jour les témoins de leur enterrement qui prélude lui-même à la résurrection finale (22, p. 393-394).

[100] Cf. Réjean Bobidoux, « Mauriac et le combat des fins dernières », Cahiers François Mauriac, 8 (1981), p. 218.

[101] 14, p. 332-333.

[102] 14, p. 333.

[103] 12, p. 307-308

[104] 22, p. 395.

3.9.2026
 

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