La fraternité selon Le mystère Frontenac 1/2

« L’enfance est le tout d’une vie, puisqu’elle nous en donne la clef [1] ».

 

« Dans l’ordre affreux du monde l’amour introduisait son adorable bouleversement. C’est le mystère du Christ et de ce qui imitent le Christ [2] ».

 

« Si Dieu trouve dans l’amour le moyen de faire ce qui correspond à la propension de son essence, il semble, d’un point de vue extérieur, avoir prévu l’amour humain comme une ruse de son amour : un procédé pour obtenir que l’homme fasse volontiers ce qui lui répugne le plus et qui est si nécessaire : à savoir le sacrifice de soi [3] ».

 

Comme tout très grand roman, Le mystère Frontenac de François Mauriac est polysémique et peut donc bénéficier de multiples lectures : littéraire [4], autobiographique [5], sociologique [6], psychologique [7], philosophique [8], théologique [9]. Je le considérerai du point de vue métaphysique, précisément, dans la perspective de la métaphysique de l’amour [10] – qui n’est pas étrangère à notre auteur [11]. Même de ce seul point de vue, nous aurions pu le convoquer pour illustrer ou, mieux, induire, de nombreuses lois de l’amour autre que la fraternité (devenir frères) : la communion ; l’esprit de corps ; l’intégration de la cascade dans la boucle ; la substitution ou du moins la patience de la rédemption. Sans surprise, ces lois font partie du sixième moment de l’amour-don : la fraternité est l’un des achèvements concrets de la communion. Mais, puisque celle-ci intègre les moments intermédiaires, le roman illustre aussi de nombreux autres dynamismes amatifs.

De la fraternité, le roman nous dévoile sa mutualité (1), son asymétrie (2) qui toutes deux s’intègrent dans un reditus salvifique (3). Nous nous centrerons singulièrement sur la relation entre l’aîné, Jean-Louis, et le benjamin, Yves, sans négliger le cadet, José, et leur mère. En revanche, nous exclurons les deux petites sœurs, Danièle et Marie, qui, n’intervenant presque jamais, voire ne sont jamais différenciées [12], sont elles-mêmes et d’abord définitivement écartées du drame par le narrateur, de sorte que leur seul intérêt pour l’histoire semble dire qu’elles sont sans histoire, c’est-à-dire viennent de leur histoire sans intérêt.

1) La communion fraternelle

a) La circulation de l’amour

Comme la vie circule entre les Frontenac ! Elle se traduit, au plus extérieur, par les signes et les cadeaux. En particulier, Xavier se présente d’abord comme l’oncle aux cadeaux et aux gâteaux. Il ne peut venir à l’appartement de Bordeaux ou dans la résidence secondaire de Bourideys sans avoir les bras surchargés de gâteaux et de bonbons qui enchantent les enfants et réjouissent leur mère. Mais aucun des bénéficiaires n’oublie l’essentiel : le don symbolise le donateur et, en donnant le donateur, traduit le don qu’il fait de lui-même.

À l’autre extrême, cette connexion se traduit par une intuition qui, bien avant qu’elle ne s’incarne dans des sentiments et ne s’exprime dans des mots, unit ces êtres. C’est d’ailleurs ainsi que s’ouvre le roman, plongeant aussitôt le lecteur à son insu dans cette invisible connexion qui anastomose les membres de la famille, autrement dit dans le mystère Frontenac : « Xavier Frontenac jeta un regard timide sur sa belle-sœur qui tricotait, le buste droit, sans s’appuyer au dossier de la chaise basse qu’elle avait approchée du feu ; et il comprit qu’elle était irritée [13] ». Certes, la description nous fait part d’un détail : le refus de s’appuyer sur le dossier. Mais ce signe (et sans doute d’autres) ne devient langage non-verbal que parce qu’une très longue fréquentation permet au beau-frère de le reconnaître et de l’interpréter (« il comprit »). D’ailleurs, le symptôme exprime ici un arrêt de cette circulation : Blanche, fermée à la suite d’une réflexion indélicate, mais involontaire, de Xavier, le lui fera payer par d’injustes reproches [14].

Cette communication si vivante se traduit en plein par de multiples signes que le prochain paragraphe égrènera. Elle se vérifie aussi en creux. Autant les Frontenac se comprennent au demi-mot et même sans mots, autant les « pièces rapportées » sont exclues de cette communauté [15]. De son épouse Madeleine qu’il chérit tendrement, mais qui ne comprend pas une réflexion concernant oncle Xavier, Jean-Louis pense : « Elle n’était pas une Frontenac ; à quoi bon insister ? Elle ne comprendrait pas. Elle n’était pas une Frontenac [16] ». Incoutumier de la répétition, le narrateur montre par celle-ci combien cet esprit Frontenac est, pour celui qui en vit, un principe souverain d’interprétation et d’exclusion. Voire, les autres lui sont sacrifiés. C’est ainsi que Joséfa, la compagne de Xavier, était « habituée depuis quinze ans à servir de victime, sur les autels de la divinité Frontenac [17] ». Radical, le choix du terme « divinité » n’est pourtant pas usurpé. Dans une perspective dramatique, les ombres sont souvent proportionnelles aux lumières. Si l’agrégation puissante et l’attraction enivrante opérées par l’esprit dont nous parlerons sont de donner à un corps sa vie, son risque est non seulement l’exclusion de tous ceux qui gravitent autour de ce corps sans lui appartenir, mais leur instrumentalisation. Quand l’esprit qui, si bon soit-il, n’est que créature, devient divinité, il s’inverse donc dans la plus redoutable des idoles. Cette logique schizoïde qui menace toutes les fraternités [18] conduit à une éthique elle-même dualiste et hiérarchique : « Xavier Frontenac, délicat jusqu’au scrupule avec les siens […] se montrait volontiers brutal avec Joséfa [19] ». Même Blanche que « l’esprit Frontenac avait envahie tout entière [20] », peut parfois apparaître aux yeux de son beau-frère, comme extérieure à cet « esprit Frontenac » qui est encore plus que l’esprit de famille : Blanche « demeurait une Arnaud-Miqueu, une personne accomplie, mais venue de dehors [21] ».

Or, la vie dont nous parlons est l’autre nom de l’amour. En effet, circuler, c’est au fond échanger et échanger, c’est alternativement donner et recevoir. D’ailleurs, la communion n’est-elle pas un réciproque échange de donations et de réceptions ? Mais si nous parlons de vie, c’est aussi en vue de contrer une interprétation trop sociologique qui lirait de manière privilégiée les relations Frontenac à travers leur appartenance sociale qui confond pudeur et pudibonderie, respect et omertà, aide et sauvetage (la posture sauveteuse dont nous reparlerons), une interprétation trop psychologique [22] à travers leurs inhibitions tellement réelles que le narrateur emploie le nom [23], voire une interprétation trop théologique à travers leur jansénisme insuffisamment évangélisé et omniprésent [24], que Mauriac décrit comme une option unilatérale pour la morale déontologique contre la morale téléologique [25] : « Il ne s’agit pas de bonheur pour eux, mais d’agir en vue du bien commun », explique Jean-Louis à Yves après la tension sur la profession du premier. Et, pour que l’on ne s’avise pas d’interpréter ce bien commun dans un sens eudémoniste, il ajoute : « Non, pas le bonheur ; mais le devoir [26] ».

b) La médiation de l’esprit

Dans la métaphysique de l’amour, cette circulation de vie et d’amour porte un nom technique que nous avons anticipé : l’esprit – non pas au sens étroitement cognitif qui l’identifie plus ou moins à l’intelligence, mais au sens large, vital, qui tire du côté du souffle [27].

1’) L’esprit de communion

L’esprit n’a qu’un dessein et qu’une œuvre : la communion. Aussi le roman s’ouvre et s’achève sur la réunion des Frontenac. Et la moindre égratignure à cette unité est source d’inquiétude et de souffrance. Ainsi, lorsque, au terme des vacances à Bourideys, le jour de la rentrée à Bordeaux, la mère et les cinq enfants doivent prendre l’express qui part de Bazas, un instant, « la famille envisage[…] avec terreur ‘qu’on serait obligé de se séparer’ ». Mais, heureusement, par l’ajout d’un wagon de deuxième classe, « les Frontenac se retrouvèrent tous, dans le même compartiment » : mieux vaut être « secoués comme on l’est en queue d’un convoi » que d’être divisés. Aussi furent-ils « heureux » de se retrouver ensemble – la félicité, sentiment le plus intense dans l’échelle de la joie), signifiant le bien le plus élevé [28].

Cette communion est d’une telle profondeur que nulle dissension, nulle division ne peut venir l’entamer. C’est ce que montre un épisode de haute tension. Quand Blanche, de concert avec Xavier, intime à Jean-Louis le devoir de reprendre « les affaires » de son père [29], l’aîné objecte qu’il a choisi la philosophie contre le commerce et, dans une belle solidarité fraternelle, Yves se range à ses côtés au nom du meilleur des arguments : « Comment pouvez-vous comparer le métier de marchant de bois, avec l’occupation d’un homme qui voue sa vie aux choses de l’esprit [30] ? » Renvoyé par Blanche, Yves sort et le narrateur nous fait découvrir que, loin d’être révolté par ses parents, l’adolescent « ne les jugeait pas » :

 

« maman, oncle Xavier, demeuraient sacrés, ils faisaient partie de son enfance, pris dans une masse de poésie à laquelle il ne leur appartenait pas d’échapper. Quoi qu’ils puissent dire ou faire, songeait Yves, rien ne les séparerait du mystère de sa propre vie. Maman et oncle Xavier blasphémaient en vain contre l’esprit, l’esprit résidait en eux, les illuminait à leur insu [31] ».

 

Comme toujours, le propos est admirablement pensé et densément formulé. Il nous donne de comprendre pourquoi l’esprit de communion n’est pas brisable. Certes, Maman et oncle Xavier ont gravement fauté. Mais la communion qu’opère l’esprit est bien antérieure, chronologiquement et surtout ontologiquement, à cette défaillance présente : elle fait « partie de son enfance » ; elle est donc sacrée (comme tous les commencements qui sont des origines cachées) et mystérieuse ; elle est donc remplie de beauté (comme tout ce qui est gratuitement donné), donc de « poésie » présente en « masse » ; elle est donc immémoriale, inoubliable et intouchable. De même qu’existe une zone, au centre de notre cœur, qui demeure lumineuse, quelle que soit la profondeur de nos ténèbres, subies ou, infiniment pires, voulues, de même y a-t-il dans cette communion familiale inaugurale une zone intouchée que rien, même pas un blasphème, ne peut souiller. Il fallait la profondeur d’intuition et de perception d’un poète (Yves) pour le savoir et demeurer dans la gratitude, voire le pardon.

Que l’on n’aille pas objecter qu’il s’agit des paroles d’un enfant qui, idéalisant sa famille et ses parents, demeure dans la toute-puissance fusionnelle : le romancier ne prend-il pas soin de préciser, les lignes d’avant, qu’Yves était « trop jeune encore, pour se mettre à leur place, pour entrer dans leurs raisons » ? Tout d’abord, le benjamin a déjà montré qu’il pouvait développer un talent sans l’autorisation ni la reconnaissance de Blanche, Xavier et de Jean-Louis. Ensuite, il est assez lucide pour nommer la faille de ses aînés, alors que l’idéalisation confond admiration et amour et annule l’ombre au profit de la seule lumière. Enfin, sa mère et son oncle touchent à ce qui, pour lui, a tant de valeur (les choses de l’esprit) qu’il est prêt à lui sacrifier toute sa vie et déjà lui mesurer celle-ci (n’a-t-il pas passé un hiver presque dépressif à attendre presque désespérément la lettre du Mercure de France ?). Enfin, et voilà la raison de cette unité infrangible : « Maman et oncle Xavier blasphémaient en vain contre l’esprit, l’esprit résidait en eux, les illuminait à leur insu ». Ce si fin diagnostic de contradiction performative (ses parents affirment dans leur vie, in actu exercito, ce qu’ils contredisent dans leur propos, in actu signato) atteste que cet esprit ne cesse de circuler – jusque dans le nom « esprit » (mais pris au sens noétique et non pas pneumatique).

2’) L’esprit de communication

Or, l’esprit est communion, parce que, d’abord, il est communication. Celle-ci est peut-être la plus perceptible chez Yves, après le décès de sa mère très chère, dans l’hiver 1913.

Elle est d’abord décrite en creux dans cette contre-figure qu’est le transfert amoureux, exactement décrit par le narrateur : « Cette exigence que l’amour de sa mère n’avait jamais trompée, il la transférait, maintenant, sur [l]es objets » qu’il chérissait. En effet, « il avait été accoutumé à pénétrer dans l’amour de sa mère, comme il s’enfonçait dans le parc de Bourideys ». Il répète donc auprès des vivants la même demande d’amour qu’il recevait de celle qui est désormais morte. Deux signes ne trompent pas. En plein, la démesure : Yves « demandait davantage aux êtres qu’il aimait » ; « désormais il entrait dans tout amour avec cette curiosité fatale d’en toucher la limite » – avec la conviction paranoïaque et obsessionnelle (« il ressassait des trahisons imaginaires ») de ne pas être aimé assez, donc de ne pas être aimé : « Vous ne m’aimez pas ». En creux, une anesthésie qu’il ne s’expliquait pas : « il était scandalisé […] de ce que la morte ne lui manquait pas [32] ». Or, dans une authentique communication, l’amour communiqué ressemblerait à l’amour communiquant, donc serait désintéressé et proportionné au récepteur.

Mais, à partir du printemps, se dessine une autre communication qui, elle, est véritablement pneumatique. Sous la modalité la plus étonnante et la moins suspecte, la réception (la donation pourrait n’être qu’une générosité dont il se tromperait de source). En effet, Yves prend « conscience […] de ce pouvoir qu’il détenait d’éveiller une patiente tendresse dans » les « créatures » qu’il aimait. Or, l’amour de celles-ci ne vient pas seulement d’elle, mais de sa mère : « Comme si, auprès de lui, elles se fussent pénétrées, à leur insu, de l’amour maternel dont, pendant de longues années, il avait connu la chaleur ». Trois notes confirment la nature pneumatique du processus : comme l’esprit, cet amour se communique sous la forme subtile, quasi-immatérielle de l’énergie irradiante (« l’amour de sa mère rayonnait autour de lui, touchait les cœurs les plus durs ») ; comme l’esprit, il est vivifiant (« C’était peut-être ce qui l’aidait à ne pas mourir sous les coups qu’il recevait ») ; comme l’esprit, il provient de la communion Frontenac, même démembré par la mort (cet amour lui arrivait de « tout ce qui subsistait du mystère Frontenac [33] »). Et le même double signe, mais inversé atteste, indubitable, la véracité de cette communication aimante de vie. D’abord, Yves sort de son insensibilité : « – Maman ! gémit-il, maman… Il sanglotait ; il était le premier des enfants Frontenac à appeler sa mère morte, comme si elle eût été vivante ». Ensuite, par ces mystérieuses géodésiques qui, en courbant l’espace et le temps, font déborder l’amour : « dix-huit mois plus tard, ce serait le tour de José, le ventre ouvert, au long d’une interminable nuit de septembre, entre deux tranchées [34] ».

3’) De multiples signes

Cet esprit se reconnaît à de multiples signes qui sont condensés dans le chapitre 9 dont sa manifestation est peut-être la raison d’être. En effet, inutile à l’avancée de l’intrigue, cet étonnant chapitre est en revanche indispensable pour sonder la profondeur de l’esprit vivifiant des Frontenac [35]. Devant veiller sa mère mourante à Vichy, « bonne-maman Arnaud-Miqueu », Blanche demande à oncle Xavier de la remplacer à Bourideys en pleines vacances d’été. Or, contrairement à sa belle-sœur, le frère du père décédé, l’oncle bien-aimé qui est aussi le tuteur des enfants est un Frontenac. Voilà pourquoi c’est lors de sa venue que nous ressentons au mieux les signes de cet esprit Frontenac. Il faudrait tout citer et tout commenter de « l’ardeur de ces longues journées brûlantes [36] ».

 

  1. Cet esprit se traduit d’abord par le partage des mêmes actes, cognitifs et affectifs. Des sensations, des intellections et des intuitions, nous en donneront ultérieurement des illustrations. Limitons-nous aux sentiments, en l’occurrence la même joie exultante et béatifiante : « le bonheur des vacances » que l’on se remémore en hiver [37]. Même les fluctuations de la santé de « Bonne-maman » et une vague mauvaise conscience n’arrivent pas à troubler : « ’Bonne-maman au plus mal…’ et les enfants consternés ne savaient que faire de leur joie [38]» ; « Même les jours où les nouvelles de Vichy étaient mauvaises, le silence ni le recueillement ne duraient [39]». Mauriac note cette empathie commune par une notation de prime abord étonnante au début du chapitre précédent. Blanche vient d’apprendre que sa mère est au plus mal et elle doit la rejoindre à Vichy. Or, le chapitre commence avec ce sens de la notation abrupte où Mauriac excelle, « le jour du départ de Blanche pour Vichy […], la famille déjeunait dans un grand silence, c’est-à-dire sans parler [40] ». Pourquoi le narrateur, dont le style est si ramassé et si travaillé, éprouve-t-il le besoin de redoubler « un grand silence, c’est-à-dire sans parler », selon un didactisme qui n’est que paraphrase ou tautologie ? Est-ce à dire que, Blanche partie, il manque une âme à la maison ? Symétrique, le début du chapitre suivant suffit à réfuter cette hypothèse : « Le dîner sans maman fut plus bruyant que d’habitude [41] ». En effet, cette itération souligne que la communion passe par la communication, la respiration porte le verbe, la vie se manifeste par le « vacarme ». Dès lors, loin d’attester une désunion, ce silence assourdissant exprime combien chacun des Frontenac ressent la tristesse accablée de Blanche qui est chagrinée autant de rejoindre sa mère moribonde que de quitter les siens. Voilà pourquoi, quelques lignes plus loin, le narrateur parle de « la famille la plus unie [42] ».

Nous verrons plus tard un superbe exemple de cette empathie quand Blanche et Jean-Louis partageront le désespoir abyssal de José : « ils communiquaient avec cette souffrance, ils avaient part physiquement à ce désespoir [43] ». On ne peut dire plus concrètement combien les membres de la famille sont ici unis non point par les mots ou par la raison, ni même seulement par l’émotion en sa part psychique (« ils communiquaient avec cette souffrance »), mais par sa part la plus organique (« ils avaient part physiquement »). Et, commune avec la nature, c’est cette dernière qui, encore plus tard et de bien plus loin, permettra à Yves de brusquement intussusceptionner que son oncle vient de décéder : « À une distance incommensurable, Yves crut entendre le chuchotement assoupi des pins. – L’oncle Xavier… murmura-t-il [44] ».

 

  1. Si fluide soit-il, l’esprit a besoin de s’organiser, justement pour mieux s’entretenir et s’aviver. Aussi, l’esprit lui-même s’invente des dogmes, des rites, des lois. Des dogmes : « Il fallait croire, c’était un article de foi, que du plus secret ruisseau des landes, le bateau-phare passerait à l’océan Atlantique ‘avec sa cargaison de mystère Frontenac’ [45]». Des rites : oncle Xavier « dut faire le tour du parc, malgré les ténèbres, selon un rite que les enfants ne permettaient à personne d’éluder [46]». Des normes, d’ailleurs étroitement mêlées aux rites : les filles « exigeaient que l’oncle ne renonçât à aucune des rites de l’opération [47] » pour faire des sifflets. Un autre chapitre le dit encore plus explicitement : Xavier « connaissait une loi secrète, une loi obscure, une loi Frontenac qui seule avait puissance sur lui [48] ».

 

  1. D’aucuns objecteront qu’il s’agit d’une joie régressive, enfantine. De fait, l’oncle Xavier reprend les enfants à plusieurs reprises : « À votre âge ? vous n’avez pas honte ? vous n’êtes plus des enfants [49]» ; « Vous n’avez pas honte, à votre âge, de m’obliger à faire la bête [50]? ». Cette interprétation psychologisante confondrait psychisme et esprit, archaïsme et téléologie ; elle manquerait l’essentiel : cette ambiance si singulière qui est l’attestation la plus propre de l’esprit, en l’occurrence l’esprit Frontenac. Or, si cette atmosphère se traduit par et dans un lieu qui est comme séparé du monde, comme incurvé par l’esprit Frontenac, le domaine de Bourideys, elle s’incarne aussi dans une temporalité singulière que le narrateur décrit avec précision :

 

« Tous avaient obscurément conscience que, par une faveur singulière, le temps faisait halte : ils avaient pu descendre du train que rien n’arrête ; adolescents, ils demeuraient dans cette flaque d’enfance, ils s’y attardaient, alors que l’enfance s’était retirée d’eux à jamais [51] ».

 

Le texte joue d’abord sur l’image du train : de même que l’oncle avait dû descendre de ce train qui ne s’arrête que très temporairement (et le texte prend le temps de nous décrire longuement son arrivée), de même ce moment privilégié à Bourideys est-il « descend[u] du train que rien n’arrête », celui du temps qui passe. Il souligne ensuite ce paradoxe par la répétition du terme « enfance » dans la même phrase : les adolescents dont « l’enfance » s’est irréversiblement « retirée » s’attardent pourtant « dans cette flaque d’enfance ». Ce paradoxe est d’autant plus étonnant que l’on sait combien l’adolescent aspire à sortir de l’enfance au point d’anticiper de manière parfois précipitée l’âge adulte et, orphelins, les enfants Frontenac ne s’excepte pas de cette loi commune. Enfin, pourquoi le narrateur affirme-t-il que « le temps faisait halte », alors qu’il régresse ? Et nous retrouvons l’objection psychanalytique Pour lever ces difficultés, il faut prendre en compte l’incise : « par une faveur singulière », autrement dit un don, et placer le texte en résonance avec deux autres données. La première est le sentiment répété de « bonheur » ; or, pour le (relativement) pessimiste Mauriac et, en tout cas, pour une foi façonnée par le rigorisme, la Terre s’oppose au Ciel comme la vallée de larmes à la félicité où Dieu essuiera enfin toutes larmes de nos yeux (tel n’est-il pas l’un des sens de l’image finale ?). La seconde est le rite des bateaux-phares sur lequel nous reviendrons, mais dont nous pouvons dire qu’il élargit soudain l’espace du domaine, non pas à son alentour, mais à rien moins que l’infini de l’océan qui seul peut recevoir le « mystère Frontenac [52] ». Ainsi tout évoque que ce temps qui « faisait halte », cette durée soudain immobilisée, en termes techniques, l’instant, n’est pas un « atome du temps », mais un « atome d’éternité », selon la distinction décisive introduite par Kierkegaard [53]. Or, seul l’enfant pénètre dans le Royaume des cieux. Nous émettons donc l’hypothèse que ce que vivent les Frontenac, en ces quelques jours d’exception, est un don indicible et immérité, une anticipation du Ciel qui, loin d’être décomptés du Paradis, l’anticipe, en confirme expérimentalement la promesse et leur permettra, aux jours les plus sombres, de ne jamais perdre l’espérance de la lumière. L’esprit immanent n’est-il pas la médiation privilégiée d’un autre Esprit, transcendant, qui, lui, est suprêmement personnel ?

 

  1. Enfin, rien de tel qu’un observateur extérieur, surtout lorsqu’il a la finesse de Blanche qui, revenant de Vichy, perçoit aussitôt la présence de cet esprit, non sans une pointe de jalousie qui affûte ses sens : « Elle remarquait qu’il régnait, entre les neveux et l’oncle, une complicité, des plaisanteries occultes, des mots à double entente, tout un mystère où elle n’entrait pas [54]». Mais se sentant exclue, cette mère si souvent admirable, exclura ses enfants de ces moments féeriques. Le narrateur le résumera d’un mot admirablement choisi : « Le retour de Blanche dissipa le charme [55]» – ce charme ou ce climat qui est la manifestation la plus palpable de l’esprit.
4’) Une entité partiellement indépendante

Médiateur entre les personnes, cet esprit communionel et vivifiant leur est distinct. C’est ainsi que s’éclaire une profonde et énigmatique observation que Mauriac se garde bien d’interpréter :

 

« Xavier Frontenac contemplait donc à ses pieds ces têtes rondes et tondues, les enfants de Michel, les derniers Frontenac. Cet avoué, cet homme d’affaires avait la gorge contractée ; son cœur battait plus vite : cette chair vivante était issue de son frère… Indifférent toute religion, il n’aurait pas voulu croire que ce qu’il éprouvait était d’ordre mystique. Les qualités particulières de ses neveux ne comptaient pas pour lui : Jean-Louis, au lieu d’être un écolier éblouissant d’intelligence et de vie, eût-il été une petite brute, son oncle ne l’en aurait pas moins aimé ; ce qui leur donnait, à ses yeux, un prix inestimable ne dépendait pas d’eux [56] ».

 

Le narrateur se place d’abord du côté du sujet, Xavier Frontenac, et décrit son attitude. Elle est cognitive. L’oncle ne se contente pas de voire, ni même de regarder, ce qui ajoute de l’attention, il contemple, avec tout ce que verbe suppose comme respect, durée, réceptivité profonde. Elle est, plus encore, affective. De manière étonnante, le sentiment n’est pas nommé en tant que tel, mais à travers ses manifestations les plus extérieures et organiques (la contraction de la gorge et l’accélération du cœur), comme si le narrateur voulait nous faire entrer dans l’auto-observation de celui qui l’éprouve et résiste à toute interprétation spirituelle. De manière là encore toute indirecte (ici par la médiation non pas du corps, mais de l’objet), la fin du paragraphe laisse deviner que l’émotion ultime qui saisit l’oncle est l’amour : elle parle, en effet, du « prix inestimable » des enfants ; or, l’amour s’éveille au contact de ce que les Anciens appelaient le bien et que les Modernes ont rebaptisé « valeur », donc « prix ».

Mais ces actes du sujet sont engendrées par l’« objet » de la contemplation et des émotions. L’oncle Xavier écarte deux fausses interprétations. La première est « mystique » : l’amour qui le saisit ne vient pas d’une cause transcendante, mais de la réalité immanente qui se trouve devant ses yeux. La seconde est individuelle : son amour ne provient pas plus « des qualités particulières de ses neveux ne comptaient pas pour lui ». Et, retrouvant un enseignement fameux de Pascal sur la cause de l’amour, le narrateur en livre le meilleur signe : la transformation des qualités en leur contraire n’entraînerait en rien une transformation de cet amour. Faut-il alors comprendre, en plein, que la cause du sentiment qui bouleverse l’oncle Frontenac réside, comme l’affirme Pascal, dans le moi ? Ce serait contredire le texte qui livre discrètement deux signes. Le premier est négatif : ce « prix inestimable ne dépendait pas d’eux ». Et rien n’autorise dans le texte ou le contexte de distinguer dans ce « eux » une instance palpable, les « qualités » de ce « moi ». Mauriac désigne donc bien cette entité mystérieuse qui est indépendante des subjectivités singulières : l’esprit. Le second est positif : après avoir décrit les effets organiques de son émotion, le texte ajoute : « cette chair vivante était issue de son frère… », faisant précéder cette brève phrase de deux points qui signent une explication et suivre de trois points de suspension, comme pour inviter le lecteur à lui-même l’approfondir. Or, justement, le propre de l’esprit est de circuler non seulement au sein d’une génération, mais entre les générations, voire, nous y reviendrons, provenir de la génération antérieure. Si enfin, comme nous allons maintenant le dire, le pneuma se découvre, s’expérimente indirectement, par résonance, donc par retentissement intime et affectif, nous comprenons donc que, au seuil du roman, Xavier nous donne d’expérimenter avec lui quelque chose de cet esprit Frontenac.

5’) Le connaissant inconnu

Enfin, l’esprit-souffle a ceci de particulier que, faisant tout connaître, il n’est lui-même pas connaissable, du moins pas directement. En termes techniques, il est quo (« ce par quoi ») et non pas quod (« ce que »). Comme la lumière ou le vent, il ne devient perceptible que médiatement par ce qui le visibilise ou l’« audibilise ». En l’occurrence, par la sensibilité du lecteur à laquelle l’art de l’auteur fait appel. Qui, en lisant les descriptions si admirablement précises, ni trop emphatiques (à la Victor Hugo) ni trop séductrices (à la Chateaubriand), de Mauriac, ne s’est trouvé projeté dans la forêt landaise ? Qui, en traversant le chapitre 9 analysé ci-dessus, ne s’est pas lui-même senti traversé par cette éternité à laquelle fait goûter ce temps arrêté ? Qui, surtout, au terme, n’a éprouvé en lui un irrépressible sentiment de nostalgie en revenant dans la propriété tellement aimée et si riche de souvenirs ? Or, et ici se révèle une nouvelle fois tout l’immense talent de l’écrivain, cet esprit ne circule donc pas seulement ad intra, au sein des personnages du roman, mais se communique ad extra jusque chez le lecteur empathique.

Et cet esprit, qui se pâtit plus qu’il ne se connaît (conceptuellement) [57], se réalise au plus haut point dans la fraternité (dont nous n’avons cessé de parler) : « Il suffit à des frères d’être unis par les racines comme deux surgeons d’une même souche, ils n’ont guère coutume de s’expliquer : c’est le plus muet des amours [58] ».

c) L’intégration de la nature

Le plus étonnant dans cette pneumatologie familiale façonnée (ou plutôt retranscrite par Mauriac, tant le lecteur pressent que le narrateur parle de la surabondance de son expérience) réside peut-être dans son ouverture à l’environnement, plus, dans son inclusion de la nature [59]. L’exergue de la première partie cite ces vers, extraits du poème Glaucus de Maurice de Guérin, le poète aimé [60] : « Mes plus jeunes regards ont aimé les forêts, / Et mes plus jeunes pas ont aimé le silence / Qui m’entraînait bien loin dans l’ombre et les secrets [61] ».

Pour le narrateur, la création n’est pas qu’un réservoir inépuisable de métaphores heureuses. Elle n’est pas seulement ce qui favorise les méditations d’Yves, l’âme torturée et secrète, ou, à de rares occasions, lui permet de ressentir la joie, comme celle d’être publié au Mercure de France [62]. La nature est d’abord partie prenante de cette communion, elle en participe. Plus, elle aide à l’intériorisation de l’intersubjectivité en l’inscrivant au creux de la mémoire totale. Davantage encore, la permanence des lieux permet la continuité des temps, autorise des correspondances ignorées des acteurs eux-mêmes et surtout médiatise l’amour. C’est ainsi que, marchant la nuit sous les grands pins, échangeant sur les poèmes du benjamin qui, en même temps, s’étonne de la présence de la lune (« Tiens, la lune »), Jean-Louis et Yves « ne savaient pas qu’un soir de mars, en 67 ou 68 », deux autres frères, « Michel et Xavier Frontenac », leur père et leur oncle, « suivaient cette même allée », que « Xavier avait dit aussi : ‘La lune’ et Michel avait cité le vers : ‘Elle monte, elle jette un long rayon dormant’ ». Or, ajoute le narrateur : « La Hure coulait alors dans le même silence. Après plus de trente années, c’était une autre eau mais le même ruissellement ; et sous es pains, un autre amour – le même amour [63] ». Si Jung aimait parler de synchronicité, Mauriac, qui si souvent anticipe (et parfois rétrograde) son récit, aime souligner ce que l’on pourrait appeler une syntopie, c’est-à-dire une étonnante et signifiante résonance entre les époques unies par les mêmes lieux. En voici un autre exemple. Lorsque, à minuit, Yves s’accoude à la fenêtre du domaine de Bourideys – alors que « les vies effacent les vies, Bourideys [espèce-t-on secrètement], du moins, n’a pas changé [64] » – et regarde « dormir les arbres », le narrateur tout-puissant ajoute : « Personne ne saurait jamais, sauf son ange, comme il ressemblait à son père, au même âge [65] ».

Mais c’est la nature elle-même qui est symbolique et symbolique d’infiniment plus qu’elle-même : « Le jet sans défaut des pins rapprochait les étoiles [66] » ; « les pins continueraient d’aspirer au ciel [67] ». Voire, elle s’inscrit dans un quadriparti qui est plus chrétien qu’heideggérien [68] : les chênes « fils de la terre […] laissent aux pins déchirés l’aspiration vers le ciel [69] » ; « les pins se transmettent pieusement dans leurs branches unies [70] » « la plainte » qui vient de « l’océan ». Or, nous le reverrons, cet océan infini est le symbole d’une origine qui est plus que naturelle. « De même que le corps est l’enveloppe de l’âme, la nature, même lorsqu’elle revêt le visage prestigieux et séducteur de Cybèle, demeure l’incarnation de Dieu [71] ».

Pascal Ide

[1] François Mauriac, Mémoires intérieurs, Paris, Flammarion, 1959, p. 370.

[2] François Mauriac, Le mystère Frontenac, Paris, Grasset, 1933. L’édition de référence est désormais : Œuvres romanesques et théâtrales complètes, éd. Jacques Petit, tome 2, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 279, Paris, Gallimard, 1979. N’ayant à ma disposition dans ma bibliothèque que Les chefs-d’œuvre de Mauriac, ill. Pierre Monnerat, Paris, Grasset, s. d., tome 5, j’indiquerai le chap. et la page. La numérotation des chapitres étant continues, il est aisé de retrouver la partie (Partie I : chap. 1 à 12 ; Partie II : chap. 13 à 22). Toute mention sans titre renvoie au livre : ici, 12, p. 299.

[3] Pierre Léglise, Destin et liberté dans l’œuvre romanesque de François Mauriac. Métaphysique de l’Amour dans une Dialectique de salut, Paris IV-Sorbonne, 1983 : Camblanes (Presbytère, 33360 Latresne), P. Leglise, 1983, p. 74.

[4] Cf., par exemple, Paul Cooke, Mauriac et le mythe du poète. Une lecture du Mystère Frontenac, Paris-Caen, Lettres modernes Minard, 1999.

[5] La composante autobiographique est telle que François Mauriac qualifie son roman de « mémoires imaginaires » (Jacques Petit, « Introduction », Le Mystère Frontenac, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1237). En effet, le romancier vit une double crise : physique (il est atteint d’un cancer du pharynx, donc des cordes vocales) et spirituelle (sur le sens même de la foi). Or, après avoir bénéficié d’une intervention chirurgicale en mars 1932, le romancier se repose à Font-Romeu et trouve réconfort entouré des siens. Par gratitude, il décide d’écrire un roman qui soit « un hymne à la famille » (Jean-Luc Barré, François Mauriac. Biographie intime, tome I. 1885-1940, Paris, Fayard, 2009, p. 462).

[6] Cf., par exemple, de manière générale, « Mauriac et son pays », Cahiers François Mauriac, 1, p. 21.

[7] Cf., par exemple, de manière générale, Yves Leroux, « L’enfance et la solitude dans la poésie de Marie Noël et de Mauriac », Cahiers François Mauriac, 5 (1978), p. 36.

[8] Cf., par exemple, de manière générale, Jean-Paul Sartre, « Mauriac et la liberté », Situations I, Paris, Gallimard, 1947, p. 36-57.

[9] De manière générale, cf. notamment Cahier François Mauriac, 14 (1987). La foi de François Mauriac ; Laurent Déom et Jean-François Durand (éds.), Littérature et christianisme. L’esthétique de François Mauriac, Actes du colloque de 237 Paris-Sorbonne (20-21 novembre 2003) et de Louvain-la-Neuve (24-25 novembre 2003), Paris, Budapest, Torino, L’Harmattan, 2005. Sur une profonde approche chrétienne du Mystère Frontenac, cf. la thèse non publiée citée ci-dessus du père Pierre Léglise, Destin et liberté dans l’œuvre romanesque de François Mauriac, 1ère partie.

[10] Cf. Émile Glénisson, L’amour dans les romans de François Mauriac, Paris, Éd. Universitaires, 1970. Cet ouvrage considère l’amour d’un point de vue littéraire et non pas métaphysique.

[11] « Je suis un métaphysicien qui travaille dans le concret » (François Mauriac, Journal II, dans Œuvres complètes, tome XI, Paris, Fayard, 1950, p. 154). Mauriac n’est donc pas si allergique à la philosophie qu’il le disait. Toutefois, la méconnaissance de cette discipline est source d’une des rares maladresses du roman : Jean-Louis, nous dit-il, se destine à la carrière de professeur de philosophie ; mais rien, hormis l’allusion à sa lecture du Discours de la méthode, ne montre chez lui un goût ou une prédisposition pour cette discipline si particulière qu’est la philosophie ; plus, tout, au contraire, atteste l’homme d’action (et de passion, au moins au sens empathique). En ce sens, il se rapproche de José qui n’est pas non plus un intellectuel – l’impulsivité et le matérialisme hédoniste en moins.

[12] Une description dit tout de leur indistinction répétitive : « Les deux filles, à bicyclette, tournaient autour de la maison en sens contraire, et poussaient des cris quand elles se croisaient » (10, p. 283).

[13] 1, p. 221. Souligné par moi.

[14] 2, p. 227.

[15] A fortiori les personnes qui lui sont étrangères. Dans la lettre mordante où Yves-Mauriac décrit le petit monde de ces Parisiens férus de lettre, qui « parlent vite » de sorte que, « avec eux, je suis toujours en retard de deux ou trois phrases », et surtout ne « comprennent rien » à « ce que je fais », Yves affirme : « Ils ne savent pas ce qu’est un Frontenac, même sans particule. Le mystère Frontenac, ils n’en soupçonnent pas la grandeur » (14, p. 327-328).

[16] 14, p. 323.

[17] 7, p. 269.

[18] Ajoutons, ce qui sera montré dans le prolongement théologique de la méditation : hors la fraternité qui est enracinée dans un universel concret et personnel, en l’occurrence le Christ.

[19] 7, p. 270.

[20] 3, p. 240.

[21] 2, p. 231.

[22] Cf. « Mauriac et le discours psychologique », Cahiers Mauriac, 2 (1974), p. 187-197.

[23] « Pauvre homme ligoté de préjugés, de phobies, incapable de revenir sur une opinion reçue une fois pour toutes, de ses parents » (19, p. 371).

[24] Un exemple entre mille, dès le premier chapitre. À sa mère qui lui conseille : « Jésus habite les cœurs d’enfants. Quand tu as peur, il faut l’appeler, il te consolera », Yves répond : « Non, parce que j’ai fait de grands péchés ». Le narrateur explique que Blanche « l’assura qu’il était en état de grâce », mais ajoute surtout : « elle n’ignorait rien de ce qui concernait son petit garçon » (Ibid., 1, p. 226). En effet, le jansénisme est le climat spirituel dans lequel elle fut élevée et elle « en avait subi une crise de scrupule [dont] le père de Nole l’avait guérie » (3, p. 237). Et la guérison est bien réelle, puisqu’il est ajouté, avec finesse que Blanche « avait obtenu, par une grâce qu’elle sentait toute gratuite, de ne plus s’irriter » (Ibid.) : l’appel à l’expérience (« elle sentait ») et à une gratuité imméritée sont autant d’indices d’un rigorisme surmonté. Demeure tout de même un fond scrupuleux, dont témoigne par exemple Yves parlant des « scrupules de sa mère, au sujet des manquements à la charité » (15, p. 342).

[25] Blanche est « le type » « des femmes de devoir » (1, p. 224). C’est ainsi que sachant « bien qu’elle plaisait encore », donc qu’elle pouvait se remarier, elle croyait de son devoir de se sacrifier totalement pour ses enfants – « Il ne lui appartenait pas de frustrer ses petites de la moindre part d’elle-même […]. Condamnée à perpétuité à ses enfants » – au point de constamment ajouter le soin d’elle-même : « Elle fit glisser [ses mains] le long des joues. ‘Songer à passer chez le dentiste…’ » (2, p. 236). Le cancer du sein qui emportera Blanche si prématurément n’est-il pas l’appel d’un corps qui, grand oublié de celle qu’il sert, lui exprime sa présence beaucoup plus qu’il ne se révolte ? Ainsi, quand, une énième fois, elle palpe la glande qui grossit, elle pense « à l’agonie, à la mort, au jugement de Dieu, au partage des propriétés » (11, p. 298), mais à aucun moment à elle.

[26] 10, p. 288.

[27] Pour un premier exposé, cf. Pascal Ide, « Pour une approche philosophique des champignons », Revue des questions scientifiques, 193 (2022) n° 3-4, p. 1-104. Texte accessible en ligne gratuitement sur le site de la revue.

[28] 5, p. 260.

[29] 10, p. 284.

[30] 10, p. 285.

[31] 10, p. 286.

[32] 17, p. 353-354.

[33] 17, p. 355. Souligné par moi.

[34] 17, p. 363-364.

[35] Cf. 9, p. 276-283.

[36] 9, p. 279.

[37] 9, p. 277.

[38] 9, p. 279.

[39] 9, p. 280.

[40] 8, p. 272. Souligné par moi.

[41] 9, p. 276.

[42] Ibid.

[43] 13, p. 319.

[44] 18, p. 369.

[45] 9, p. 279. Souligné par moi.

[46] 9, p. 278. Souligné par moi.

[47] 9, p. 281. Souligné par moi.

[48] 3, p. 243. Souligné par moi.

[49] 9, p. 278.

[50] 9, p. 281.

[51] 9, p. 281.

[52] 9, p. 279.

[53] Cf. Pascal Ide, « Temps, éternité et instant à la lumière de l’être comme amour » Bulletin de Littérature Ecclésiastique, 127/1 (2026) n° 505. Chercher la vérité et le bien, p. 81-122.

[54] 9, p. 282.

[55] 9, p. 282.

[56] 1, p. 223. Souligné par moi.

[57] Telle la mystique dont le Pseudo-Denys affirme « non solum discens sed et patiens divina » (Les noms divins, chap. 2, 9. Cité dans la Méditation IX).

[58] 5, p. 255. Souligné par moi.

[59] Cf. Anne-Marie Guyonnet, « La terre, les saisons et les jours », Cahiers François Mauriac, 6 (1979), p. 89.

[60] « Par un Maurice de Guérin, la campagne natale est presque charnellement aimée. Ce prédestiné fut constamment ébloui par la beauté du monde. À Paris, il était séparé de la nature comme il l’eût été d’une maîtresse et, dans une cour sombre, il étreignait un tronc de lilas » (La Province, Paris, Hachette, 1926, p. 57).

[61] 1, p. 221.

[62] Au lieu d’exprimer directement la joie d’Yves, le narrateur écrit : « Trois ou quatre gouttes espacées claquèrent et enfin l pluie d’orage ruissela doucement. Yves en éprouvait dans sa poitrine la fraîcheur ». Et d’ajouter une quasi-identification symbiotique : « Heureux comme les feuillages » (8, p. 273).

[63] 4, p. 251-252. Souligné par moi.

[64] 22, p. 389.

[65] 9, p. 281.

[66] 4, p. 251.

[67] 22, p. 394.

[68] Pour mémoire, « les Quatre : la terre et le ciel, les divins et les mortels, forment un tout à partir d’une Unité originelle » (Martin Heidegger, « Bâtir, Habiter, Penser », Essais et Conférences, trad. André Préau, coll. « Tel », Paris, Gallimard, 1958, p. 170-193, p. 176). Cf. Jean-François Mattéi, Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, coll. « Épiméthée », Paris, p.u.f., 2001. Site pascalide.fr : « Le Quadriparti selon Heidegger. L’exemple de la Cruche ».

[69] 22, p. 393.

[70] 22, p. 393.

[71] Nelly Cormeau, L’art de François Mauriac, Paris, Grasset, 1951, p. 290.

2.9.2026
 

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