La foule est-elle régressive, violente et égoïste ?

1) Objections

Selon la doxa (les idées reçues), la foule est spontanément régressive, violente et, en tout cas, égoïste.

a) L’argument factuel

L’argument le plus souvent avancé est celui du comportement de la foule dans les crises, par exemple, les catastrophes : elle est prise de panique et elle se comporte de manière rapace ; voire, les délits se multiplient : vols, viols, meurtres.

A ce sujet, on avance volontiers l’ouragan Katrina [1] qui a frappé les côtes de la Louisiane, le 29 août 2005, faisant 1836 victimes ; or, l’on a alors parlé de comportements humains effrayants : « La Nouvelle-Orléans ressemble plus à une zone de guerre qu’à une métropole américaine moderne [2] », dit un reporter de CNN le 31 août. Et le colonel Terry Ebbert, chef de la sécurité nationale de La Nouvelle-Orléans renchérit : « Nous avons un gros problème de pillage. Ce ne sont pas des individus qui pillent, mais de grands groupes de gens armés [3] ».

Pour être plus précis, triple est l’argumentation : l’homme est alors égoïste, submergé par la panique et enclin à la violence. La preuve : les magasins sont pris d’assaut.

b) L’argument sociologique

La sociologie classique a confirmé et théorisé cette conception standard. C’est ainsi que, dans son ouvrage le plus célèbre, Gustave Le Bon (1841-1931) a fait de la foule une entité moins rationnelle et plus émotionnelle que l’individu pris isolément [4]. Sigmund Freud a épousé cette conception conforme à son pessimisme [5].

c) L’argument anthropologique

Une catastrophe suspend la civilisation, l’état de l’homme civilisé ; or, l’homme, laissé à lui-même, retourne à l’état de la nature ; mais celui-ci est celle d’un homme mauvais par nature ou du moins violent.

2) Réponse

a) Les faits

Je renvoie à l’ouvrage de Jacques Lecomte cité ci-dessus. Je note seulement qu’une équipe de huit chercheurs du Centre de recherches sur les catastrophes de l’Université du Delaware a enquêté sur place et recueilli des informations de première main, à travers 150 entretiens de responsables locaux ; or, il en ressort que la réponse globale n’a rien à voir avec le chaos et la violence [6] ; au contraire, le plus notable est la solidarité et la responsabilité. Comme le note le sociologue Lee Clarke : lors d’une catastrophe, par exemple le 11 septembre 2001, « les gens réagissent en toute responsabilité et civilité [7] ».

Plus globalement, un chercheur de l’Université Johns Hopkins et son équipe ont étudié les réactions humaines dans dix catastrophes très différentes – deux tremblements de terre, deux déraillements de trains, un crash d’avion, deux explosions de gaz, un ouragan, une tornade et une explosion de bombe avec incendie – qui sont survenues dans un temps assez restreint pour que les populations soient homogènes – de 1989 à 1994 – et qui ont causé des victimes – entre 3 et plus de 200 –. Or, ils ont constaté que les victimes ont spontanément formé des groupes, admis la présence de leaders, fixé des règles et adopté des comportements altruistes en vue d’assurer la survie du maximum de personnes [8]. Cette étude a été confirmée et les enquêteurs ont conclu à l’abandon du concept de « comportement de panique » [9].

b) Les causes

Ces erreurs d’évaluation proviennent d’abord de la puissance des idées reçues. Ceux-ci sont par ailleurs entretenus par les biais de confirmation [10].

Elles sont également induites par l’anthropologie sous-jacente implicite. Le prétendu état de nature est conçu de manière hobbésienne (« L’homme est un loup pour l’homme »), c’est-à-dire pessimiste, par contraste avec l’interprétation rousseauiste qui est optimiste (« L’homme est né bon, et partout il est dans les fers »). Bienheureuse culture qui inhibe tous ces instincts agressifs.

Enfin, elles prolifèrent par la puissance de conviction et de contagion des rumeurs ; or, celles-ci se sont propagées comme la poudre.

3) Solution des objections

a) L’argument de la panique

La peur est la réaction affective à un danger ; la panique ajoute à la peur la perte de contrôle, donc le caractère démesuré, irraisonné [11]. Or, grande peur et panique se traduisent par les mêmes réactions, vues de l’extérieur : la fuite. De plus, quant à la mise en mots, la plupart des personnes ne distinguent pas grande peur et panique, affirmant volontiers : « C’était la panique ».

Lors du concert du groupe de rock The Who, où 11 jeunes trouvèrent la mort [12], la police a témoigné que la plupart des gens ont essayé d’aider les autres le plus longtemps possible [13].

Une preuve extrêmement parlante est l’attentat du World Tread Center du 11 septembre 2001. Il a fait 2 754 victimes, mais ce n’est qu’1 % puisque 99 % des occupants qui travaillaient dans les étages sous l’impact ont survécu. Or, cela est principalement dû au fait qu’ils n’ont pas paniqué (et que des personnes les ont aidées) [14]. De fait, comme témoignait un informaticien sortant du métro au moment du premier impact : « Je dirais que 95 % étaient totalement calmes [15] ».

b) L’argument de l’égoïsme

Les faits montrent, tout au contraire, de grands élans de solidarité spontanée, ainsi qu’on l’a dit : « Bien que quelques actes de délinquance aient eu lieu, la très grande majorité des activités spontanés ont été de nature altruiste [16] ».

Surtout, tout au contraire, ces catastrophes sont l’occasion de multiples actes de solidarité. Soulignons-en les caractères : les personnes aident les autres ; sans retour ; un autre qui est un inconnu ; contre la peur qui donne envie de fuir ; enfin dans la crainte que la catastrophe se poursuive (ou qu’il y ait un autre attentat ou que ses conséquences se fassent sentir). Par exemple, lors des attentats à la bombe à Londres, en 2005, 3 explosions eurent lieu dans le métro, tuant 56 personnes et en blessant plus de 700 ; or, le comportement le plus fréquent fut que les victimes se sont arrêtées.

Arrêtons-nous de nouveau au 11 septembre 2001 [17]. Ces actes d’altruisme, qui sont aussi de grands actes de courage, lors d’un danger maximal, autrement dit des actes héroïques, furent le fait de pompiers te de policiers, mais des victimes elles-mêmes. Un exemple, justement célèbre, est celui de Rick Rescola. Cet homme de 62 ans était le chef de la sécurité des services financiers de la banque Morgan Stanley située dans la Tour 2 (quel étage ?). Dès après l’impact sur la Tour 1, il a organisé l’évacuation avec calme des 2 700 employés de la banque présents dans la Tour 2, ainsi que d’autres (notamment les 1 000 salariés de la Tour 5). Plus encore, il est retourné dans la Tour 2 pour sauver d’autres victimes, lorsque quelqu’un lui a fait remarquer qu’il devait maintenant quitter les lieux. Il répondit : « Dès que je serai sûr que tout le monde est dehors ». Or, son action a permis de sauver tous les employés de Morgan Stanley sauf 2 (quatre autres sont morts : Rick et 3 collègues qui l’ont suivi) [18].

c) L’argument de la violence

Les chercheurs du Delaware ont noté que les actes de vol commis concernaient en grande majorité des biens de première nécessité. « Des gens ont pillé les magasins pour leur survie et pour diminuer la souffrance, prenant des choses comme de la nourriture, de l’eau, des vêtements, des lampes de poche, des batteries et du matériel de camping [19] ». Les seuls pillages étaient commis par des criminels déjà connus. D’ailleurs, selon les enquêteurs, les quelques rares vols sont le fait d’individus et non de groupes, en se cachant et non au vu de tous, de manière non préméditée et sont toujours condamnés par les autres survivants [20].

d) L’argument d’une identité amorphe, régressive de la foule

Pendant une catastrophe, tout au contraire d’un retour à l’état chaotique et d’une multiplication des égoïsmes, l’on constate non seulement une multiplication d’actes altruistes, mais une multiplication organisée : spontanément, les victimes coopèrent pour aider les survivants.

Pour le montrer, des chercheurs britanniques ont interviewé 21 survivants de 11 catastrophes et ces survivants avaient toutes impliqué des centaines de personnes [21]. Or, les personnes se sentaient solidaires des autres victimes de la tragédie, au-delà des clivages. Par exemple, lors de la tragédie survenue au stade de Hillsborough en 1989, l’une des victimes a témoigné de manière significative : « à ce moment, […] je pense que personne n’a vu des fans de Liverppol ou des fans de Notts Forest. […] Il n’y avait plus que des êtres humains en lutte ».

Une autre étude a montré que la foule, en plus, possède des ressources particulières, au lieu d’être un obstacle. En effet, lors d’une catastrophe, des normes nouvelles émergent. Or, selon « la théorie des normes émergentes, ces normes font naître une nouvelle identité, ici une identité par résilience. Aussi les chercheurs parlent-ils de « foule ressource » [22].

Une confirmation passionnante, qui s’oppose frontalement aux idées reçues, est la suivante : des enquêteurs ont étudié les comportements postérieurs à des catastrophes aussi diverses que l’ouragan Betsy en 1965, le tremblement de terre de San Francisco en 1989, l’attentat à Oklahoma City en 1995 et des Twin Towers en 2001 ; or, chaque fois, ils observèrent une baisse de la criminalité [23]. Il en est de même après l’ouragan Katrina en 1995 [24].

e) Réfutation par les conséquences

Cette représentation erronée accroît considérablement les torts. En fait, la violence observée est, pour une part, non pas une cause, mais un effet : c’est parce que la police est convaincue qu’il y a des truands, que l’homme laissé à lui-même va se comporter de manière transgressive, que l’on va mobiliser les troupes pour lutter contre les prétendus méchants qui prolifèrent ; or, ce sont autant d’aides qui sont soustraites à la population ; mais, celle-ci, quand elle n’est pas aidée, est plus portée à des comportements de survie. De même, les organismes de secours sont convaincus que les comportements individuels seront aberrants.

Or, tout au contraire, les actions spontanées étaient plus efficaces que celles coordonnées par les autorités. D’abord, parce que les civils victimes s’impliquent spontanément de manière altruiste ; de plus, les zones sont parfois difficiles d’accès par les secours [25] ; les victimes connaissent les lieux. De fait, dans les catastrophes, la plupart des personnes secourues le sont par d’autres survivants, ainsi que l’a montré un chercheur hollandais [26].

4) Conséquence : l’esprit du groupe

Dans l’aide offerte aux Juifs, on a constaté qu’elle fut d’autant plus efficace qu’elle fut le fruit d’une action collective : en France et en Hollande [27] ; en Allemagne, à la Rosenstrasse [28] ; en Bulgarie [29]. En outre, certains pays semblent avoir été très peu disposés à dénoncer les Juifs : les Albanais, selon le témoignage de Refik Vesili, le premier Albanais à avoir reçu le titre de « Juste parmi les nations » [30] ; le Danemark, seul pays d’Europe allié à l’Allemagne nazie dont la population juive n’a jamais été déportée et encore moins anéantie [31].

Pascal Ide

[1] Pour le détail des faits et de leurs sources, ainsi que leur réfutation, cf. Jacques Lecomte, La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité, Paris, Odile Jacob, 2012, chap. 1.

[2] Cf. « New Orleans shelters to be evacuated », CNN, 31 août 2005. Disponible sur Internet.

[3] Cf. Joseph B. Trester, « Life-or-death words of the day in a battered city: ‘I had to get out’ », The New York Times, 31 août 2005.

[4] Cf. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, 1895, Paris, p.u.f., 2003.

[5] Cf. Sigmund Freud, Psychologie des masses et analyse du moi, trad. Janine Altounian, André Bourguignon, Pierre Cotet, Alain Rauzy, coll. « Quadrige. Psychologie et psychanalyse », Paris, p.u.f., 2010.

[6] Cf. Havidán Rodriguez Joseph Trainor & Enrico L. Quarantelli, « Rising to the challenges of a catastrophe. The emergent and prosocial behavior following hurricane Katrina », Annals of the American Academy of Political and Social Science, 604 (2006), p. 82-101 ; Kathleen J. Tierney, Christine Bevc & Erica Kuligowski, « Metaphors matter. Disaster myths, media frames, and their consequences in Hurricane Katrina », Annals of the American Academy of Political and Social Science, 604 (2006), p. 57-81 ; Lauren Barsky, Joseph Trainor & Manuel Torres, « Disaster realities in the aftermath of hurricane Katrina. Revisiting the looting myth », Quick Response Report, 184 (février 2006), Disponible sur le site : https://udspace.udel.edu/server/api/core/bitstreams/ee371416-70c5-4f0e-b416-cd5bed2f18ea/content.

[7] Lee Clarke, « Le mythe de la panique », Sciences humaines, 132 (2002) n° 11, p. 16-20, ici p. 20.

[8] Cf. Thomas A. Glass, « Understanding public response to disasters », Public Health Reports, 116 (2001), suppl. 2, p. 69-78.

[9] Cité par Enrico L. Quarantelli, « Conventional beleifs and counterintuitive realities », Social Research, 75 (2008) n° 3, p. 873-904, ici p. 877.

[10] Cf. site pascalide.fr : « Une blessure de l’intelligence : le biais de confirmation ».

[11] Cf. Enrico L. Quarantelli, « The nature and condition of panic », Americal Journal of Sociology, 60 (1954) n° 3, p. 267-275.

[12] Cf. Norris R. Johnson, « Panic at the ‘Who concert stempede’. An empirical assessment », Social Problems, 34 (1987) n° 4, p. 362-373.

[13] Cité par Lee Clarke, « Le mythe de la panique », p. 19.

[14] Ce chiffre et cette explication sont donnés par Jacques Lecomte, La bonté humaine, p. 32.

[15] Cité par Lee Clarke, « Le mythe de la panique ». Cf. aussi Rory Connell, Collective Behavior in the September 11, 2001 Evacuation of the World Trade Center, Prelimnary Paper #313, University of Delaware, Disaster Research Center, 2001. Accessible sur http://udspace.udel.edu/handle/19716/683

[16] Cf. notamment Tania Ralli, « Who’s a looter ? In storm’s atermath, Pictures kick up a different kind of tempest », The New York Times, 5 septembre 2005, A1.44.

[17] Cf. Jim Dwyers & Kevin Flynn, 102 minutes. Le combat pour la survie dans les Twin Towers le 11 septembre 2001, trad. Jacques Bonnet, Paris, J’ai Lu, 2006.

[18] Cf. l’article de Wikipedia, « Rick Rescorla ».

[19] A Failure of Intiative. Final Report of the Select Bipartisan Committee to Inestigate the Preparation for and Response to Hurricane Katrina, Washington, U. S. Government Printing Office, 2006, p. 241 et 243.

[20] Enrico Quarantelli, « Conventional beleifs and counterintuitive realities », p. 883.

[21] Cf. John Drury, « Everyone for thenselves ? A comparative srudy of crowd solitadirty among emergency survivors », British Journal of Social Psychologie, 48 (2009), p. 487-506.

[22] Cf. Id., « The nature of collective resilience. Survivor reactions to the 2005 London bombings », International Journal of Mass Emergencies and Disasters, 27 (2009) n° 1, p. 66-95.

[23] Cf. Erik Auf der Heide, « Common misconceptions about disasters : Panic, ‘the disaster syndrome and looting’ », O’Leary (éd.), The First 72 Hours, 2004, p. 363.

[24] Cf. Lauren Barsky et al., « Disaster realities in the aftermath of hurricane Katrina ».

[25] Cf. Erik Auf der Heide, « Common misconceptions about disasters », p. 350-352.

[26] Cf. Nancy Oberijé (éd.), Civil response after disasters. The use of civil engagement in disaster abatment, 2007. En ligne.

[27] Cf. Michael L. Gross, « Jewish rescue in Holland and France during the Second World War: Moral cognition and collective action », Social Forces, 73 (1994) n° 2, p. 463-496.

[28] Cf. Nathan Stoltzfus, La Résistance des cœurs, Berlin, 1943. La révolte des femmes allemandes mariées à des Juifs, trad. Richard Crevier, Paris, Phébus, 2002.

[29] Cf. Tzvetan Todorov, La fragilité du bien. Le sauvetage des Juifs bulgares, Paris, Albin Michel, 1999.

[30] Martin Gilbert, Les Justes, les héros méconnus de la Shoah, trad. trad. Élie Robert-Nicoud, Paris, Calmann-Lévy, 2002, p. 410.

[31] Tzvetan Todorov, La fragilité du bien, p. 50.

12.5.2026
 

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