1) Lecture de quelques textes
Le monastère se présente comme une école de la « crainte du Seigneur » (Règle de saint Benoît, Prologue, 12). Les autres mentions de la crainte dans la règle concernent six types de personnes ou plutôt de fonctions :
a) L’abbé
Passivement : c’est « dans la crainte de Dieu » que l’abbé est élu (64,1).
Activement. La crainte concerne d’abord sa relation à Dieu : l’abbé doit en vivre. La raison en est que « rien ne manque à ceux qui le craignent » (2,36). Il doit vivre de cette crainte aussi dans sa relation aux frères car il devra en rendre compte au jour du jugement (cf. 4,44) : il doit prendre soin en premier lieu de « l’âme » humaine (2,36-38).
La crainte concerne aussi la relation aux frères : l’abbé doit introduire ses frères dans la crainte de Dieu ; mais il doit aussi veiller à ce que les frères ne le craignent pas lui mais Dieu (64,15).
b) Le moine (5,9)
Le moine doit vivre dans l’obéissance ; or, celle-ci est accélérée par la crainte de Dieu.
La pratique de l’office divin est liée à la crainte (19,3).
Cette crainte peut porter sur la « géhenne » (7,67-69) ; mais cette crainte disparaît pour que ne demeure que la crainte de Dieu (72,9).
c) Le cellérier (31,2)
Il vivra de la crainte dans son service des autres. En effet, il est le « père » de la communauté en ce qui concerne le matériel, donc les besoins humains physiques. Or, ce besoin matériel est semblable au service spirituel : la Règle compare les choses matérielles dont il a soin aux vases de l’autel.
Enfin, le cellérier doit veiller sur son âme, donc exercer la crainte pour lui.
d) L’infirmier (36,7)
Il est aussi dit qu’il doit vivre de crainte. Or, son service concerne le malade ; il est comme un serviteur de la souffrance. Son service sera donc marqué par un discernement, une crainte.
e) L’hôtelier (53,21)
La Règle souligne grandement : la « crainte de Dieu » est « possédée » par l’hôtelier. Or, l’hôtelier est le serviteur de la demeure, de l’accueil des hôtes qui sont des étrangers. Le moine hôtelier doit donc être habité par une grande sagesse par cette crainte.
f) Le portier (66,4)
Il est aussi dit qu’il doit vivre de crainte. Or, il est le gardien du seuil, c’est-à-dire du passage du dehors au dedans ; et l’on sait combien ce filtrage est important ; la crainte est donc très utile pour que soit assurée cette mission de passeur avec discernement mais aussi rapidité et efficacité.
2) Interprétation
– On constate d’abord que la Règle de saint Benoît traite de la crainte dans les domaines-clé de l’existence humaine : l’autorité chez celui qui l’exerce et celui qui obéit, le corps en ses besoins et ses souffrances ; la relation à l’autre, qu’il s’agisse d’un hôte ou d’un passage.
– De plus, la « crainte » est demandée par priorité à ceux qui exercent une fonction d’autorité : globale, générale comme l’abbé, plus sectorisée comme cellérier, infirmier, hôtelier et portier (ceux qui tiennent le pouvoir du côté du matériel et de la souffrance, de l’autre-hôte). Concrètement, pour la Règle de saint Benoît, c’est manquer de crainte de Dieu que : pour un cellérier, entretenir ses frères dans le besoin, donc dans la dépendance ; pour un infirmier, de manipuler la souffrance de Dieu, en ne l’écoutant pas, etc. ; pour un hôtelier que de faire acception des personnes (accueillir richement le riche et pauvrement le pauvre), etc. Dit autrement, paradoxalement, la crainte est une qualité non pas de l’esclave, du soumis, mais du maître, du dominant. Ce renversement est typiquement évangélique. Sans doute pour éviter tous les excès, notamment la tyrannie.
– La crainte est à la fois détachement (contre l’activisme et la confusion qu’il entraîne, l’oubli du service de Dieu) et empressement (contre l’erreur contraire : l’indifférence, voire le quiétisme). Au fond, la « crainte de Dieu » nous fait tenir à notre juste place, fidèlement : « Là, je me tiens ».
Pascal Ide