Nous avons besoin de plusieurs purifications et conversions successives pour nous « adapter » à Dieu. Tel fut le chemin d’une des grandes figures de l’école française, Jean-Jacques Olier (1608-1657) [1].
Comme il était pieux et généreux, sa famille le destinait à la carrière ecclésiastique. Je dis bien la « carrière », car elle espérait bien qu’il obtiendrait rapidement un évêché et avait été pourvu, à ce dessein, de quelques « bénéfices » (comme une petite abbaye près de Langeac). De fait, celui que l’on appellera un jour M. Olier était devenu un séminariste mondain. « Un jour qu’il passait avec des amis par la foire Saint-Germain [à Paris où il est né] en revenant de ses cours de théologie en Sorbonne, il rencontra une femme Marie Rousseau, qui interpella ces jeunes ecclésiastiques sur leur comportement peu conforme à leur état. Olier en fut vivement impressionné. Il fit retour sur lui-même et commença un chemin de conversion ». Je n’entrerai pas dans le détail (études à Rome, maladie des yeux, guérison à Lorette, ordination en 1635, entrée dans un groupe de missionnaires sous la conduite de saint Vincent de Paul, ministère exténuant, entrée à l’Oratoire dirigé par Charles de Condren, successeur de Bérulle, refus du siège épiscopal de Langres, etc.). Assurément, Olier avait beaucoup changé, sa famille s’en inquiétait assez.
Mais il demeurait une difficulté importante, d’ordre intérieur, dans son cheminement vers Dieu. D’un côté, il désirait aimer Dieu sans réserve et imiter Jésus qui s’est « anéanti pour nous », selon la spiritualité de Condren. De l’autre, il était centré sur lui, il s’attribuait ses réussites apostoliques. Comment être libéré de ce qu’il appelait sa « superbe » ?
« Au début de 1640, il tomba dans une sorte de dépression spirituelle et s’enfonça dans une nuit dont il n’avait jamais fait l’expérience. Lui qui avait été jusqu’ici comblé par Dieu de consolations sensibles, il subissait une aridité intérieure qui le laissait désemparé et triste. Brillant prédicateur, il ne trouvait plus ses mots et ne pouvait plus prêcher. Il n’avait plus rien à dire à ses pénitents, et ses compagnons durent lui conseiller de s’abstenir de confesser. En société, il semblait perdu ; il n’était plus lui-même. De plus, ses tentations de superbe ne faisaient que redoubler. Son entourage s’inquiétait. Il alla jusqu’à frôler le désespoir demandant même à Dieu, il l’avoua plus tard, de devenir fou, ‘si Dieu le voulait’, ajoutait-il heureusement.
« Dans la relecture qu’il fit plus tard de cette épreuve, il remarqua que Dieu l’avait ainsi conduit à éprouver qu’il ne pouvait rien quand il était laissé à lui-même et que seul l’Esprit Saint pouvait lui donner le dynamisme et la lumière dont il était alors privé ».
Alors, il se remit « entre les mains de Dieu tel qu’il était, y compris avec cette pauvreté qui ruinait son désir d’appartenir à Dieu totalement ». En renonçant « à réaliser par lui-même sa propre sainteté », il accepta « de la recevoir de Dieu ». Cette seconde crise le fit donc passer du régime des vertus au régime des dons.
Le fruit ne se tarda pas à se faire sentir : M. Olier « commença à émerger de cette nuit à Pâques 1641, date à laquelle il commença ‘de respirer et de rire’, comme il le dit lui-même ». Ayant retrouvé son dynamisme et sa joie, il accepta d’être curé de la paroisse de Saint-Sulpice. Il la transforma radicalement et fonda la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice (p.s.s.) ou sulpiciens dont la vocation est de former des prêtres ; cette tradition est toujours en vigueur aujourd’hui.
[1] Je me suis appuyé sur l’exposé du père sulpicien Bernard Pitaud, « Monsieur Olier », La nuit. Sources vives, 168 (mars 2013), p. 100-103.