Plaidoyer de Francis Hallé pour une lecture polysémique de la nature

Dans son vibrant manifeste en faveur d’un retour de la forêt vierge en Europe, le botaniste récemment éteint Francis Hallé conclut par un éloge inattendu de « la beauté du vivant » [1]. Et de faire mémoire de la formation qu’il a reçue :

 

« à la Sorbonne en 1957, lorsque j’étais étudiant en biologie, nos professeurs nous mettaient en garde contre ‘l’admiration’ ; c’était, nous disaient-ils, un sentiment subjectif qui risquait de fausser nos raisonnements : la beauté, selon eux, c’était bon pour les enfants, les amateurs, les artistes et les poètes, mais c’était ‘indigne des scientifiques’. À l’époque, je les ai crus. Mais les années ont passé, je me suis forgé une conception personnelle de ce qu’est la biologie, et maintenant je pense que les idées de ces enseignants étaient regrettables et qu’en nous dispensant ce genre de conseil, ils nous privaient à la fois de joies intenses et d’un outil efficace de compréhension du réel [2] ».

 

Le biologiste de Montpellier le montre d’abord inductivement. Pour cela, il croise deux distinctions : la beauté extérieure ou visible, qui est la plus aisée à connaître, et la beauté intérieure ou invisible ; la beauté des animaux et la beauté des végétaux, notamment les plantes à fleurs qui « comptent parmi les sommets de la beauté du monde [3] ».

Dépassant le constat inductif, Hallé s’interroge sur la raison de cette beauté et cherche à « rapprocher » « l’art et la science [4] ». Pour la beauté visible, il est clair qu’elle s’accompagne d’une utilité fonctionnelle. Ainsi, les plus beaux papillons (Heliconius) sont toxiques pour les oiseaux prédateurs. Mais qu’en est-il pour les beautés intérieures ou invisibles ? On pourrait objecter qu’elles ne sont utiles que si elles sont visibles à l’autre (le congénère ou le prédateur). Notre auteur répond en convoquant un des grands spécialistes des formes du vivant, d’Arcy Thompson dans son grand ouvrage de 1917 : « Tout ce qui est plus beau et plus régulier est également plus utile et meilleur [5] ». Et d’argumenter de manière étonnante en faisant appel à l’analogie humaine de l’art (« Nous le savons tous, un bel objet fait de main d’homme – un voilier, une moto, un avion ou un simple tire-bouchon – fonctionne mieux qu’un objet disgracieux [6] »), retrouvant le grand principe aristotélicien selon lequel l’art imite la nature. Et d’affirmer (sans le démontrer) :

 

« La beauté garantit le fonctionnement optimal d’un organe, d’un arbre, d’une biche ou d’une forêt, et loin d’être futile comme on l’a prétendu, elle est un langage que le biologiste peut décrypter pour comprendre à quel point l’évolution a réussi son travail [7] ».

 

Le plaidoyer n’est pas sans faiblesse. D’abord, Hallé oppose ses développements antérieurs plaidant en faveur d’une forêt primaire européenne, qui sont fondés sur des arguments objectifs, le premier étant qu’elle « abrite le sommet de la diversité biologique », à un argumentaire « plus personnel, selon lequel c’est aussi en forêt primaire que se trouvent les sommets de la diversité et de la beauté du vivant [8] ». Or, cette réduction subjective du beau est un préjugé tenace hérité de la troisième Critique de Kant. Pour le déconstruire en détail, il faudrait relire la longue histoire de la métaphysique occidentale développée par Balthasar dans La Gloire et la Croix.

Ensuite, s’il est louable que le biologiste cherche à faire converger les approches esthétique et scientifique, il est plus regrettable (mais presque inévitable) qu’il cherche cette convergence du côté de la notion de fonction et donc de celle d’utilité, elles-mêmes relues à travers le prisme adaptationniste. Ajoutons seulement qu’une autre explication est possible, directement connectée à l’essence de la beauté qui est gratuité : l’automanifestation, que, dans le sillage de d’Arcy Thompson, le zoologue suisse Adolf Portmann a développée [9].

Quoi qu’il en soit de cette double faiblesse, saluons cette juste réconciliation de la Vérité et de la Beauté – venant couronner un ouvrage d’un activiste depuis longtemps engagé en faveur de l’arbre et de la zone tropicale, donc d’un homme qui cherche activement le troisième transcendantal, le Bien.

Pascal Ide

[1] Francis Hallé, Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Un manifeste, coll. « Manifestes », Arles, Actes Sud, 2021, p. 49-53.

[2] Ibid., p. 49-50.

[3] Ibid., p. 51.

[4] Ibid., p. 50.

[5] Cf. D’Arcy Wentworth Thompson (On Growth and Form, On Growth and Form, Cambridge, Cambridge University Press, 1917, partiellement traduit dans Forme et croissance, trad. Dominique Teyssié, coll. « Science ouverte »,‎ Paris, Seuil, 1994. Cité Ibid., p. 52. J’ajoute la présentation plus globale par Alain Boutot, L’invention des formes, Paris, Odile Jacob, 1993.

[6] Ibid., p. 52-53.

[7] Ibid., p. 53.

[8] Ibid., p. 49.

[9] Cf. Pascal Ide, « La forme (animale) comme gratuite automanifestation. Adolf Portmann, Jacques Dewitte et quelques autres », Revue des questions scientifiques, 190 (2019) n° 3-4, p. 349-383.

3.11.2026
 

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