1) Le fait
- Faites l’expérience suivante. Prenez une surface noire au milieu de laquelle se trouve un point blanc. Puis rapprochez-vous de cette image et regardez le point blanc pendant trente secondes. Si, si, faites-le ! Qu’observez-vous ?
Vous verrez le centre blanc bouger lentement. Pour ma part, je l’ai même vu non seulement se déplacer, mais se dédoubler. « Le déplacement du point est conditionné essentiellement par l’obscurité ambiante totale et par la fixation absolue du point : il se produit après une certaine latence, dans des directions variées de l’espace et avec des amplitudes variables [1] ».
Or, l’équivalent naturel de cette expérience est la vision d’une étoile la nuit. C’est ainsi que, en 1799, le célèbre Naturphilosoph allemand Alexander von Humboldt a relaté cet événement et l’a rapporté à une « Stenschwanken, vibration de l’étoile ». Nous savons aujourd’hui que les étoiles n’oscillent pas, en tout cas ne bougent pas de manière visible à l’œil nu. Alors comment s’explique ce phénomène ?
La psychologie appelle cette illusion d’optique effet autocinétique, adjectif formé à partir du préfixe grec autos, « soi-même », et du substantif lui aussi hellène, kinésis, « mouvement ». Elle a montré que l’effet de déplacement est d’autant plus fort que la luminosité est faible, que le milieu est sombre et que les points de repère sont rares. Or, tel est le cas des étoiles.
Ajoutons qu’elle Il est d’autant plus fort que l’on est fatigué ou que l’on regarde de côté, avec la tête ne faisant pas face à l’objet [2].
2) Le mécanisme
Pendant tout un temps [3], les psychologues ont cru que l’effet autocinétique était lié aux saccades oculaires, qui sont des mouvements très rapides de l’œil. Mais, tout au contraire, l’effet produit un mouvement à la fois lent et régulier.
Aujourd’hui, l’hypothèse retenue est celui de la dérive oculaire (ocular drift). En effet, tout regard fixe perd son objet en quelques secondes. Aussi, pour pouvoir continuer à conserver l’objet, l’œil doit-il bouger. La dérive oculaire est donc ce lent mouvement du globe oculaire qui garde la perception de l’image [4]. Toutefois, certains chercheurs estiment que la dérive oculaire n’est pas le seul facteur en cause, car elle est trop faible [5].
Pendant longtemps, il n’a pas été possible d’estimer précisément l’importance de la dérive oculaire, les instruments de mesure de position du regard étant trop imprécis. C’est désormais possible, et cela a débouché sur des avancées dans l’explication de l’effet autocinétique.
3) L’importance
L’effet autocinétique intéresse aussi l’astronomie. En effet, ce processus n’est pas sans conséquence sur la mesure de la position d’un astre.
Il concerne également et davantage la psychologie, précisément la psychologie sociale, depuis une expérience fameuse faite par le psychologue américain Muzafer Sherif en 1935 [6]. Il a procédé en deux temps avec un groupe de sujets. Il les a d’abord placés individuellement dans une pièce obscure, où il projetait un point lumineux fixe et leur a demandé d’estimer le déplacement perçu du point lumineux. Puis il en a regroupé plusieurs dans une même salle. Or, il a constaté que les réponses convergeaient. Plus encore, quand il leur donnait l’occasion de changer d’opinion, les participants nourrissait toujours la même conviction. Sherif a ainsi établi la suggestion collective : le membre d’un groupe est influencé par l’opinion majoritaire ou moyenne d’un groupe. Autrement dit, si une personne prétend qu’un point lumineux se déplace, les autres le verront encore davantage se déplacer.
Enfin, croisant astronomie et psychologie sociale, l’effet autocinétique pourrait expliquer certaines croyances ufologiques.
4) Une interprétation philosophique
- Le phénomène autocinétique ne pourrait-il illustrer une loi métaphysique plus générale : la loi du flux [7]? Elle se vérifie même des êtres apparemment les plus stables et les plus statiques comme des roches [8]. Si l’être (esse) tend à se stabiliser dans des substances qui le possèdent (la substance est « habens esse»), jamais pourtant celles-ci ne peuvent emprisonner la surabondance de l’énergie ontologique dont elles proviennent comme leur origine et qui en jaillit comme leur finalité opérative. Or, telle est l’essence du flux : la pulsation réception-donation. C’est ce qu’atteste le mouvement du point lumineux : non point comme propriété intrinsèque de ce point, mais comme projection visibilisée de ce mouvement permanent de nos yeux qui sont le sens externe le plus informatif, donc le plus réceptif à la richesse du monde. Elle restitue le don reçu par le don émissif et ainsi épouse la dynamique fluente.
Pascal Ide
[1] Germaine de Montmollin, « L’effet autocinétique comme phénomène et comme instrument », L’année psychologique, 56 (1956) n° 2, p. 461-474, ici p. 461. Souligné dans le texte. L’article est en ligne.
[2] Cf. Richard L. Gregory & Oliver L. Zangwill, « The origin of the autokinetic effect », The Quarterly Journal of Experimental Psychology, 15 (1963) n° 4, p. 252-261.
[3] Cf. Ibid.
[4] Cf. la synthèse dans Martina Poletti, Chiara Listorti & Michele Rucci, « Stability of the visual world during eye drift », The Journal of Neuroscience, 30 (2010) n° 33, p. 11143-11150.
[5] Cf. Nicholas J. Wade & Dieter Heller, « Visual motion illusions, eye movements, and the search for objectivity », Journal of the History of the Neurosciences, 12 (2003) n° 4, p. 376-395.
[6] Cf. Muzafer Sherif, « A study of some social factors in perception: Chapter 2 », Archives of Psychology, 27 (1935) n° 187, p. 17-22.
[7] Cf. site pascalide.fr : « Le flux chez saint Albert, une nouvelle vision de la causalité ».
[8] Cf. site pascalide.fr : « Les roches, des êtres en flux ».