Le Baiser au lépreux ou l’agapè selon François Mauriac

La critique littéraire et le lectorat considèrent Le Baiser au lépreux comme le premier chef d’œuvre de François Mauriac. Le récit linéaire se résume en quelques lignes. Jean Péloueyre est riche, mais hideux et haineux de lui-même. Son père, en accord avec le curé du village, arrange son mariage avec une jeune fille de la région, Noémi d’Artiailh, « jolie comme un tableau », mais pauvre. Malgré l’intense dégoût qu’elle éprouve, elle l’épouse : « On ne refuse pas le fils Péloueyre ! ». Mais le jeune homme ressent « la rétraction du corps adoré » et, pour ne point peser sur celle qu’il aime, il « s’en éloigne le plus possible », jusqu’à lui offrir un répit de quelques mois en quittant les Landes pour Paris. Pendant l’éloignement, Noémi s’épanouit à nouveau, au point d’être tentée à en être « obsédée » – pourtant sans nul consentement – par la personne d’un nouveau médecin, à qui elle n’est pas non plus indifférente. Elle réclame le retour de son mari. Peu de temps après, en veillant un phtisique, Jean devient si gravement malade que son état de santé requiert les services du jeune docteur. Celui-ci doit venir régulièrement à domicile. Toutefois, Noémi lui demeure absolument et héroïquement fidèle – et le demeurera une fois devenue veuve.

Les deux héros vivent de l’amour-extase, mais diversement. Si Jean Péloueyre en présente toutes les composantes, d’ailleurs poussées à un niveau proche de la sainteté, il éprouve aussi un véritable amour-attrait physique qu’il manifeste avec discrétion et respect – même si, non sans rigorisme, il s’en culpabilise. Noémi, elle, nourrit un amour-extase à l’état d’autant plus pur que longtemps, non seulement elle ne ressent pas d’attirance, mais tout au contraire, elle est submergée par un dégoût immaîtrisable dont elle voudrait pourtant se défendre. Comment mieux exprimer l’altérité, la dualité, qui se redouble de la mise à distance jusqu’à la disparition durable (en 1922, rares sont ceux qui, des Landes, se rendent à Paris) ? Or, lorsque Jean tombe malade, la jeune femme va progresser dans l’amour extatique en multipliant les initiatives d’amour qui s’incarnent dans des gestes la rapprochant de son époux. Loin de se limiter au soin, Noémi qui « lutte en désespérée contre son dégoût », quitte son lit à plusieurs reprises pour rejoindre son époux malade et lui « donne des baisers » – ce qui a valu au roman son titre, d’ailleurs inspiré par l’éditeur. Si la référence franciscaine transparente évoque plutôt le dépassement héroïque d’une répulsion, le texte parle d’un élan. Surtout, au terme, cet amour-extase se traduit dans une expérience toute nouvelle d’attirance (amour-attrait) – Noémi se voit « lui rendre au centuple cette tendresse dont elle fut si avare » – et d’assurance, pour parler comme Marion : « elle savourait cette certitude que rien ne lui était plus au monde que ce gisant – son époux ». C’est en aimant son époux qu’il lui apparaît comme digne d’être aimé. Le jeu des noms le manifeste : le récit passe du « Jean Péloueyre » distant, à la limite de l’analyse sociologique, au « Jean » proche et bientôt intime. Enfin, au terme, l’amour-extase s’achève dans un sacrifice – « toute route lui était fermée, hors le renoncement » –, celui de la possibilité même de se remarier : « sa fidélité au mort serait son humble gloire ».

Mauriac donne à voir, selon les termes de Rousselot, la sortie asymétrique de soi – Jean « reconnaît qu’on ne peut l’aimer et ne demande que la permission d’aimer » –, selon ceux de Nygren, l’agapè qui, par pure grâce de Dieu, nous rend « semblables à lui », alors que nous étions « esclaves » de notre péché, et selon ceux de Marion, cette avance désintéressée – « Le mariage produit l’amour comme un pêcher une pêche » – où l’autre se phénoménalise comme aimable.

Pascal Ide

24.7.2026
 

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