Introduction à la lettre de Jean-Paul II sur la souffrance humaine

Saint Jean-Paul II a publié une lettre apostolique sur la souffrance humaine, le jour anniversaire de Notre-Dame de Lourdes, le 11 février 1984. Le titre en résume le thème : Salvifici doloris. D’un mot : la souffrance humaine possède une signification salvifique. Le pape est d’autant plus habilité à traiter de ce sujet qu’il avait lui-même connu la souffrance physique 3 ans plus tôt (le 13 mai 1981), à la suite de l’attentat d’Ali Agça sur la place saint-Pierre [1].

1) Le fait de la souffrance (2ème partie)

La perspective de Jean-Paul II étant principalement pratique, il ne traite presque pas de la nature de la souffrance, même s’il serait possible de rassembler des données dispersées qui, comme à son habitude, synthétiseraient une double approche objective (métaphysique) et subjective (phénoménologique). Relevons quelques touches :

a) Objectives

« On peut dire que l’homme souffre lorsqu’il éprouve un mal, quel qu’il soit ». (n. 7)

L’homme souffre à cause du mal qui est un certain manque, une limitation ou une altération du bien. « L’homme souffre, pourrait-on dire, en raison d’un bien auquel il ne participe pas » (n. 7).

On peut distinguer différentes espèces de souffrance : le mal physique, le mal moral (psychologique), l’un se distinguant de l’autre comme souffrance du corps et souffrance de l’âme (n. 5) ; à part, les maux plus collectifs, de densité particulière, comme le mal de la guerre (n. 8).

b) Subjectives

La souffrance présente aussi un « caractère ‘actif’ spécifique ». (n. 7) En effet, la souffrance s’accompagne de tristesse, de déception, d’abattement ou même de désespoir ».

Par conséquent, la souffrance à la fois isole (la souffrance constitue un monde à part, spécifique : c’est « une entité finie et unique ») et crée « une solidarité qui lui est propre ». (n. 8)

2) Le sens de la souffrance

a) La question même du sens (n. 9)

« Au cœur de toute souffrance éprouvée par l’homme […] apparaît inévitablement la question : pourquoi ? » Et Jean-Paul II de préciser le sens de cette question : « C’est une question sur la cause, la raison [nous dirions sur la cause efficiente] ; c’est en même temps une question sur le but (pour quoi ?) [sur la cause finale, dirions-nous] et, en définitive sur le sens ». Enfin, cette question est posée à soi-même, à d’autres hommes et surtout à Dieu même.

Pour prévenir le dolorisme, il peut être utile de distinguer la finalité et le sens : si la souffrance est dénuée de finalité, elle n’est pas dénuée de sens. Nous renvoyons à l’étude sur le site : « Le sens de la souffrance chez Frankl ».

b) Réponse partielle : le sens de la souffrance dans l’ordre de la justice (3ème partie, n. 10 et s)

1’) Exposé du principe

C’est la réponse de l’Ancien Testament. Il ne faudrait pas l’écarter trop vite en la déclarant périmée. Elle nous apprend que la « souffrance peut être une peine infligée par Dieu pour les péchés des hommes. Le Dieu de la Révélation est Législateur et Juge à un degré qu’aucune autorité temporelle ne peut atteindre ». En conséquence, la violation d’une loi est « une offense au Créateur ». Aussi « au mal moral du péché correspond la punition qui garantit l’ordre moral au sens transcendant où cet ordre est établi par la volonté du Créateur et Législateur suprême ».

C’est bien ce qu’affirment de nombreux passages de l’Ancien Testament, ainsi que le rappelle la note 23 : « Tu as porté une sentence de vérité en toutes les choses que tu as fait venir sur nous […] Car c’est dans la vérité et dans le droit que tu nous a traités à cause de nos péchés ». (Dn 3, 27-28)

2’) Limites de ce principe

Tout d’abord, on ne peut identifier « la souffrance avec la punition du péché ». (n. 11) En effet, il existe bien des souffrances affectant l’innocent ou qui affectent le coupable sous l’aspect où il est innocent. Nous ne pouvons donc plus dire que le péché est la cause de la souffrance. L’Ancien Testament ne l’a pas du tout ignoré à travers les figures de Job qui se sait innocent et refuse les accusations de ses trois amis qui eux-mêmes se font tancer vertement par Dieu ; et à travers la figure du Serviteur Souffrant (Is 52,13-53,12) ou du Roi Transpercé (Za 12, 10.

Et méfions-nous de nos réflexes culpabilisateurs. Nous en reparlerons plus bas. N’oublions pas que l’autre nom du démon est l’Accusateur de nos frères (cf. Ap 5).

Enfin, notre justice est sujet à bien des limites subjectives et objectives. Nous accusons toujours trop vite ou trop lentement, manquant d’information. Méfions-nous de bien interpréter les signes des temps, comme le SIDA.

3’) Nouvelle question

Dès lors se pose la question : quelle peut être la raison de la souffrance de l’innocent ? Le livre de Job, l’Ancien Testament parlent de la souffrance de l’innocent, « mais il ne donne pas encore la solution du problème ». (n. 12) Certes, « le Seigneur consent à éprouver Job […] pour montrer la justice de ce dernier. La souffrance a un caractère d’épreuve ». (n. 11) Mais cela ne suffit pas. Le beau livre de Janine Chanteur le montre bien, qui commence par ces mots : « Je hais Job [2] ». Il faut la lumière de la Révélation qui va éclairer « l’ordre transcendant de la justice […] par l’amour, source définitive de tout ce qui existe ». (n. 12) Intuition thomiste en son fond et développée par la seconde Encyclique.

c) Réponse définitive : le sens de la souffrance dans l’ordre de l’amour (4ème partie)

La souffrance trouve sa signification définitive seulement dans l’ordre de l’amour. C’est vrai d’un point de vue humain, ainsi que l’atteste la logothérapie de Frankl. C’est a fortiori vrai d’un point de vue chrétien. Telle est la réponse que seul le Christ peut apporter.

 

« La souffrance humaine a atteint son sommet dans la passion du Christ. Et, simultanément, elle a revêtu une dimension complètement nouvelle et est entrée dans un ordre nouveau : elle a été liée à l’amour, […] à l’amour qui crée le bien, en le tirant même du mal, en le tirant au moyen de la souffrance, de même que le bien suprême de la Rédemption du monde a été tiré de la Croix du Christ et trouve continuellement en elle son point de départ. La Croix du Christ est devenue une source d’où coulent des fleuves d’eau vive ». (n. 18)

 

Dans l’acte du Christ, la croix et la souffrance qui sont le sommet de l’absurde viennent rejoindre el sommet de l’amour et du sens qu’est la Rédemption. Voilà l’inouïe alchimie divine, ce qui n’aurait jamais pu monter au cœur de l’homme. Il est bien plus grand de donner un sens à la souffrance que de l’abolir.

3) Application : notre participation

Notre rôle vis-à-vis de la souffrance est double, selon que nous en pâtissons ou non. Mais dans les deux cas l’attitude est active :

a) L’attitude de celui qui souffre (6ème partie)

« Tout homme participe d’une manière ou d’une autre à la Rédemption. Chacun est appelé, lui aussi, à participer à la souffrance par laquelle la Rédemption s’est accomplie. […] En opérant la Rédemption par la souffrance, le Christ a élevé en même temps la souffrance humaine jusqu’à lui donner valeur de Rédemption ». (n. 19) Nous touchons ici l’intuition de fond de la lettre qui lui a donné son titre : la souffrance a valeur salvifique.

Jean-Paul II a parlé de ce sujet d’un point de vue pratique quand il s’est adressé aux malades de Lourdes lors de son deuxième voyage en France, en 1983. Son attitude avant l’allocution est riche d’enseignement, car elle montre un homme tout habité par l’amour de Dieu et la compassion pour l’homme souffrant. Vers 17 heures, il arrive à la Grotte. Pendant trente minutes environ, il parcourt les rangs des malades. Puis il s’agenouille en silence devant la Grotte où il prie un très long temps. Il écoute alors l’adresse de Marguerite Crampes, représentante du Comité catholique des malades et handicapés au Conseil de pastorale des sanctuaires de Lourdes. Enfin, il prononce un discours dont j’extraie la partie centrale, qui est puisée à son expérience [3] :

 

« Chers malades, je voudrais laisser en vos mémoires et en vos cœurs trois petites lumières qui me semblent précieuses.

1’) Reconnaître la souffrance

« Tout d’abord, quelle que soit votre souffrance, physique ou morale, personnelle ou familiale, apostolique, voire ecclésiale, il importe que vous en preniez lucidement conscience sans la minimiser et sans la majorer, et avec tous les remous qu’elle engendre dans votre sensibilité humaine : échec, inutilité de votre vie, etc.

2’) Accepter la souffrance

« Ensuite, il est indispensable avancer sur la voie de l’acceptation. Oui, accepter qu’il en soit ainsi, non par résignation plus ou moins aveugle, mais parce que la foi nous assure que le Seigneur peut et veut tirer le bien du mal. Combien, ici présents, pourraient témoigner que l’épreuve acceptée dans la foi, a fait renaître en eux la sérénité, l’espérance… Si le Seigneur veut tirer le bien du mal, c’est qu’Il vous invite à être vous-mêmes aussi actifs que vous le pouvez, malgré la maladie, et si vous êtes handicapés à vous prendre vous-mêmes en charge, avec les forces et talents dont vous disposez, malgré l’infirmité. Ceux qui vous entourent de leur affection et de leur entraide, et aussi les associations dont vous faites partie comme les Fraternités de malades, cherchent justement à vous faire aimer la vie, et à l’épanouir encore en vous, autant qu’il est possible, comme un don de Dieu.

3’) Offrir la souffrance

« Enfin, le plus beau geste reste à faire : celui de l’oblation. L’offrande, effectuée par amour du Seigneur et de nos frères, permet d’atteindre à un degré, parfois très élevé, de charité théologale, c’est-à-dire de se perdre dans l’amour du Christ et de la très Sainte Trinité pour l’humanité.

« Ces trois étapes vécues par chacun des souffrants, selon son rythme et sa grâce, lui apportent une libération intérieure étonnante. N’est-ce pas l’enseignement paradoxal rapporté par les évangélistes : ‘…Celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera’ (Mt 16,25) ? N’est-ce pas le mouvement évangélique de l’abandon, si profondément expérimenté par Bernadette de Lourdes et Thérèse de Lisieux, malades presque toute leur vie ? »

 

Et Jean-Paul II de conclure :

 

« Chers frères et sœurs souffrants, repartez fortifiés et rénovés pour votre ‘mission spéciale’ ! Vous êtes les précieux coopérateurs du Christ dans l’application, à travers le temps et l’espace, de la Rédemption qu’il a acquise une fois pour toutes et au bénéfice de l’humanité entière par les mystères historiques de son Incarnation, de sa Passion et de sa Rédemption. Et Marie, sa Mère et votre Mère, sera toujours près de vous ! »

b) L’attitude face à celui qui souffre (7ème partie)

En un mot, elle est de soulager autant que faire se peut la souffrance. « L’Évangile est la négation de la passivité en face de la souffrance. Le Christ lui-même en ce domaine, est essentiellement actif ». (n. 30) Et Jean-Paul II de citer la prophétie d’Isaïe (Is 61, 1-2) que le Christ a prise à son compte (Lc 4, 18-19).

1’) Difficulté

Notre premier réflexe face à celui qui souffre peut se résumer crûment par ce mot : « Qu’a-t-il donc fait pour que cela lui arrive ? » ; et cela va jusqu’à : « Il l’a bien mérité ». Rappelons-nous l’attitude des disciples face à l’aveugle-né (Jn 9, 1 s). On pourrait aussi évoquer le processus du bouc émissaire, analysé par René Girard : loin de protéger la victime, nous l’accusons. Or, le monde de la souffrance n’est pas là pour libérer les violences tapies dans le cœur de l’homme, mais « pour libérer dans l’homme ses capacités d’aimer » ; il « ne cesse d’appeler, pour ainsi dire, un monde autre : celui de l’amour humain » (n. 29).

2’) L’attitude chrétienne face à la souffrance

Il est propre au chrétien d’agir en conformité au Christ qui est « passé en faisant le bien » (Actes 10, 38). La raison de fond en est que le Christ dit : « ‘C’est à moi que vous l’avez fait.’ […] C’est bien lui qui est présent dans telle ou elle personne qui souffre, puisque sa souffrance salvifique a été ouverte une fois pour toutes à toute souffrance humaine ». (n. 30) Et Jean-Paul II donne à contempler la parabole du Bon Samaritain que propose l’Évangéliste de la douceur du Christ, saint Luc (10,29 s) [4]. Nous pouvons distinguer deux faces qui sont aussi deux moments :

a’) L’affectus

Le premier temps de cette attitude est le temps affectif. L’exemple du Bon Samaritain nous invite d’abord à nous arrêter, à ne pas « ‘passer outre’, avec indifférence » (n. 28). Aussi le « bon Samaritain est toute personne sensible à la souffrance d’autrui, la personne qui ‘s’émeut’ du malheur de son prochain ».

Cela n’a rien de si évident que cela. Ne nous cachons pas notre capacité à nous insensibiliser, à nous cuirasser. Plus, les média tendent à banaliser la violence et surtout nous transforme en voyeuristes impuissants et complaisants (cf. Lustiger au sujet de la guerre du Golfe).

b’) L’effectus

Ce premier temps est important : celui qui ne s’émeut pas à la souffrance de son prochain ne peut lui porter secours. Mais doit toujours être doublé d’un second moment qui est effectif « Mais le Bon Samaritain de la parabole du Christ ne se contente pas seulement d’émotion et de compassion. Ces mouvements affectifs deviennent pour lui un stimulant qui l’amène à agir concrètement et à porter secours à l’homme blessé ». (n. 28)

Pascal Ide

[1] Ces notes ont été rédigées au début des années 1990.

[2] Jeanne Chanteur, Les petits enfants de Job, Paris, Fayard, 1991.

[3] La Documentation catholique, 4-18 septembre 1983, n° 1858, p. 833-835. L’on peut aussi compléter par Jean-Paul II, Discours sur la souffrance, Lyon, dimanche 5 octobre 1986.

[4] Cf. Salvifici doloris, septième partie.

22.7.2026
 

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