La fin du monde selon saint Grégoire le Grand

Saint Grégoire le Grand (540-604) était intimement convaincu que l’époque qu’il vivait était la dernière de l’histoire [1]. Son opinion a d’autant plus marqué que ce pape est considéré comme l’un des quatre Pères de l’Église latine et que son influence fut considérable – presque aussi grande que celle de saint Augustin. Sans aller jusqu’à affirmer qu’il s’attendait à assister personnellement au retour du Christ et à son jugement dernier, comme l’ont prétendu certains auteurs [2], Grégoire est puissamment polarisé par l’attente des derniers temps.

 

  1. Une des raisons de cette certitude tient à la vision de l’histoire de ce pape qui vivait « dans un climat d’eschatologie réalisée » tout « en attente du règne glorieux [3]». En effet, à l’âge des apôtres et des martyrs a succédé celui des prédicateurs. Or, autant le premier est minoritaire, marqué par la persécution et la multiplication des hérésies, autant le second est majoritaire, caractérisé par une mission paisible et universelle, dénuée de combats extérieurs ou internes (les hérésies). Mais, «après la conversion du monde, qu’attendre « sinon que la sainte Église, recueillant le fruit de ses peines, parvienne à voir les réalités intimes de la patrie céleste [4]? » Voilà pourquoi la venue du Christ est toute proche :

 

« Les martyrs ayant disparu, les docteurs sont venus désormais à la connaissance du monde à cette époque où la foi brille avec plus d’éclat et où, l’hiver de l’incroyance étant réprimé, le soleil de la vérité brille plus profondément dans le cœur des fidèles […]. Car la fin du monde approchant, la science céleste fait des progrès et croît plus largement avec le temps [5] ».

 

  1. Une autre raison tient aux signes précurseurs de la fin du monde. Se fondant sur les Saintes Écritures, Grégoire en dénombre surtout deux : la conversion des Juifs (cf. Rm 11,25) [6] et la venue de l’Antéchrist [7]. Or, s’il ne constate pas de conversion massive des Juifs, il recommande la modération à leur égard [8], si l’Antéchrist n’est pas encore présent, il est précédé par des figures comme Jean le Jeûneur, évêque de Constantinople, qui, en se proclamant œcuménique, donc universel, « est le précurseur de l’Antéchrist par ses prétentions [9]» orgueilleuses. Ainsi, Grégoire le Grand ne cessait de scruter les signes des temps.

D’ailleurs, si l’Église n’est plus persécutée, en revanche, le politique, lui, est malmené : « nous voyons les nations se dresser les unes contre les autres, et leur angoisse peser sur la terre, plus que nous ne le lisons dans les livres ». De plus, « nous supportons sans arrêt des épidémies. Des signes dans le soleil, la lune et les étoiles, nous en voyons encore clairement fort peu, mais le changement même de l’atmosphère nous permet de conclure qu’ils ne sont pas loin [10] ». Grégoire passe en revue les signes égrenés par l’évangéliste saint Luc qu’il commente et qui ne manquent pas d’actualité… De fait, en 593, le roi des Lombards, Agilulf, est aux portes de la Ville éternelle : « Partout, nous ne voyons que deuils, de toutes parts, nous n’entendons que lamentations […]. Nous voyons les uns emmenés en captivité, les autres décapités, d’autres massacrés [11] ». Or, face à une telle accumulation de malheurs qui ne peuvent pas ne pas profondément affecter l’Église [12], Grégoire « a pensé que le retour prochain du Christ était la seule issue de l’histoire [13] ».

 

  1. De cet exemple, nous pouvons tirer plusieurs leçons. Tout d’abord, la croyance intime, assurée, en l’imminence de la fin des temps ne date pas d’aujourd’hui, et même un grand Saint inspiré a pu faussement croire que le Christ viendrait sinon à sa génération, du moins à la suivante [14] – sans que cette foi-croyance ne soit jamais confondue avec la foi théologale qui seule est certaine.

Ensuite, saint Grégoire a probablement confondu en partie la fin d’un monde (celui de l’Empire romain) et la fin du monde.

La conviction d’un retour très prochain du Christ provient de signes opposés : si les cataclysmes l’accompagnent toujours, en revanche, elle peut coexister avec un état relativement pacifié de l’Église, comme c’était le cas à l’époque du pape Grégoire le Grand. « Nous vivons une époque paisible pour la foi. Bien qu’éprouvés par les guerres entre peuples, nous ne sommes cependant pas menacés pour ce qui concerne les affirmations des Pères [15] ».

Enfin, comparons le discours de saint Grégoire avec deux de ses plus illustres prédécesseurs. Contemporain du sac de la ville de Rome par Alaric en 410, saint Augustin découple ces deux événements et affirme : « Malgré guerre sur guerre, tribulation sur tribulation, tremblement de terre sur tremblement de terre, famine sur famine, invasion sur invasion, l’Époux n’est toujours pas venu [16] ». Dans un sermon relatif à la fin du monde, l’évêque d’Hippone se refuse au pessimisme : « Il se peut que Rome ne soit pas perdue, il se peut qu’elle ait été frappée, non anéantie, châtiée, non détruite. Il se peut que Rome ne soit pas perdue, si les Romains ne le sont pas [17] ». De même, un autre pape lui aussi surnommé le Grand, Léon, contemple avec une invincible confiance la croissance constante de l’Église en général et de l’Église de Rome en particulier, voyant en elle l’héritière de l’Empire : « Ces apôtres t’ont élevée à une gloire telle que […], devenue la tête du monde grâce au siège sacré du bienheureux Pierre, tu domines plus largement par la religion divine que par la puissance terrestre. Quelle qu’ait été en effet l’importance que t’a donnée jadis par de multiples victoires le droit de ta domination sur terre et sur mer, tout ce que le labeur guerrier t’a assujetti est moindre que ce que la paix chrétienne t’a soumis [18] ». Ainsi, l’évaluation de la fin des temps dépend donc autant des faits que de leur interprétation.

Pascal Ide

[1] Précisément, « Grégoire est convaincu de vivre, non pas les derniers temps, mais l’époque qui les précède immédiatement » (Claude Dagens, Saint Grégoire le Grand. Culture et expériences chrétiennes, Paris, Études augustiniennes, 1977, p. 357. Nous empruntons une grande partie des références au chap. 7 de ce livre).

[2] Cf., par exemple, Raoul Manselli, « L’escatologismo di Gregorio Magno », Atti del primo congresso internazionale di Studi longobardi, Spoleto, CISAM, 1952, p. 383-387 ; Id., « La lettura super Apocalypsim di Pietro di Giovanni Olivi », Ricerche sull’escatologismo medioevale, coll. « Studi Storici » n° 19-21, Roma, Istituto storico Italiano per il Medio Evo, 1955, p. 1-16.

[3] Yves-Marie Congar, L’ecclésiologie du Haut Moyen Âge. De saint Grégoire le Grand à la désunion entre Byzance et Rome, coll. « Histoire des doctrines ecclésiologiques », Paris, Le Cerf, 1966, p. 126.

[4] S. Grégoire le Grand, Moralia, L. IX, 11, 17 : PL 75, 868 b.

[5] Ibid., 15 : PL 75, 867 c-a.

[6] Cf. Moralia, L. IV, préf. 4 (636 c) ; L. XIX, 12, 19 (PL 76, 108 c) ; L. XX, 22, 48 (166 c) ; L. XXXV, 14, 26 (763 a-d) ; 16, 41 (772 a-c).

[7] Cf. Moralia, L. XIV, 21-24, 25-28 (PL 75, 1052 c – 1054 d : trad., coll. “Source chrétiennes” n° 212, Paris, Le Cerf, p. 354-360) ; L. XV, 58-61, 69-72 (1117 a – 1121 a : Morales sur Job. Troisième partie, Livres XI-XVI, trad. Aristide Bocognano, coll. « Source chrétiennes » n° 221, Paris, Le Cerf, 1975, p. 120-132 ; L. XXXII, 15, 22-27 (PL 76, 648 d – 653 b).

[8] Cf. Id., Ep. 5, 7 (letttre à Cyprien, recteur du patrimoine de Sicile, octobre 594 : Monumenta Germaniae historica [désormais : MGH], I, p. 288) ; Ep. 9, 38 (lettre à Fantinus, moine de Palerme, octobre 598 : MGH, II, p. 67) ; Ep. 9, 195 (lettre à Janvier, évêque de Cagliari : MGH, II, p. 183).

[9] Ep. 7, 30 (juin 597 : MGH, I, p. 748).

[10] Id., Homélies sur l’Évangile, L. I, 1, 1 : PL 76, 1078 b-c.

[11] Id., Homélies sur Ezéchiel, L. II, 6, 22 : PL 76, 1009 d – 1010 a.

[12] En avril 591, Grégoire écrit à Léandre, évêque de Séville et son ami, déployant la métaphore maritime qui lui est chère : « Je suis à mon poste secoué par les flots de ce monde qui sont si violents que je suis absolument incapble de conduire au port ce navire vétuste et vermoulu, que le dessein caché de Dieu m’a donné à gouverner » (Ep. 1, 41 : MGH, I, p. 56).

[13] Claude Dagens, Saint Grégoire le Grand, p. 355.

[14] C’est ce que Grégoire écrit à Maximus, évêque de Salone, en juillet 600 : « Le peuple des Slaves vous menace terriblement : j’en suis vivement affligé et troublé. Je suis affligé de ce que je souffre en vous ; je suis troublé de ce que, par l’accès de l’Istrie, ils ont déjà commencé à entrer en Italie. […] Mais ne vous attristez nullemente de tels malheurs, car ceux qui vivront après nous verront des temps pires encore » (Ep 10, 15 : MGH, II, p. 249-250).

[15] Mor., L. XIX, 9, 16 : PL 76, 106 b.

[16] Saint Augustin, Sermo 93, 7 : PL 38, 576.

[17] Id., Sermo 81, 9 : PL 38, 505. Cf. Pierre Courcelle, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, Paris, Études augustiniennes, 31964, p. 76.

[18] Léon, Sermo, 82, 1 : PL, 54, 422 d- 423 a. Cf. François Paschoud, Roma aeterna. Études sur le patriotisme romain dans l’Occident latin à l’époque des grandes invasions, Neuchatel, P. Attinger, 1967, p. 311-322 et 328-335.

23.6.2026
 

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